Cazelain m’avait portée dans les couloirs jusqu’à une paillasse dans une petite pièce sèche aux murs couverts de lambris. J’y retrouvai Moire, la petite Guérisseuse royale, son front et ses courts cheveux noirs ceints du bandeau bleu torsadé de sa Guilde.
— Tu es toute rouge, Luce, est-ce d’avoir été lovée contre moi qui te donne chaud ?
Nom de… !
— Ce peut-être la fièvre, jeune Sieur Loup, diagnostiqua la Guérisseuse en posant ses mains fraiches sur mes tempes.
Elles sentaient la lavande.
— Elle en a ?
Décontenancée, je constatai que l’humour avait déserté Cazelain ; une main sur le menton, il arborait une mine déconfite de petit garçon.
— Ne t’inquiète pas, dis-je. Moi, je ne suis pas inquiète, je sais que je suis entre de bonnes mains.
— Évidemment, assena la Guérisseuse.
Un orage s’éleva dans les yeux bleu ciel du Loup :
— Sachez que cette Damoiselle a été diagnostiquée sujette au Froid’os ; si elle fait de la température, cela peut être grave !
Moire lui attrapa une main qu’elle serra.
— Mon bon Sieur, je me suis formée aux quatre coins des terres de notre Peuple. N’ayez crainte, je connais mon affaire, cette infection locale ne m’est pas inconnue. Il est prévu que cette jeune femme se rende au Château Royal où le climat est doux et sec et je resterai à sa disposition jusqu’à ce qu’elle soit remise.
Cazelain semblait la sonder, jusqu’à ce qu’il dégage sa main de sa prise.
— Vous dites la vérité.
— Évidemment.
— Et bien c’est parfait, conclus-je;
— Maintenant j’aimerais que vous sortiez Sieur Loup, rajouta la Guérisseuse dans un débit mitraillette.
Surprise, je regardai Cazelain dérouler sa haute taille sans se formaliser de cet ordre à l’étiquette brouillonne. Il me tapota le haut du crâne.
— On se reverra au Château. Repose-toi bien et sois fière : une Louve n’aurait pas mieux fait.
Moire ne fit aucun commentaire sur les rougeurs qui reprirent leur droit sur mes joues. Elle s’attela derechef à mes mains. Elle soignait mes pieds quand Eryn fit son entrée, portée par Warner. La Reine gémissait. Il la déposa avec précaution sur une autre paillasse et un Guérisseur les rejoignit.
— Ne vous inquiétez pas, la morsure de ce serpent est impressionnante mais non mortelle. Je lui ai préparé une décoction d’écume de berge assez concentrée, elle ne tardera pas à s’assoupir.
— Vous êtes sûr qu’il n’y a aucun risque d’addiction à ces plantes sauvages ?
— J’en suis sûr, s’agaça le Guérisseur. Maintenant, restez ici, que je puisse retourner prêter main fort à ma consœur qui s’occupe de votre ami Ours.
Puis il sorti d’une démarche raide et Warner s’installa au côté d’Eryn qui somnolait déjà.
— Oh, celui-là, grommela Moire à voix basse, il passe son temps à râler et à tout remettre en question. Il n’y a qu’avec la Reine qu’il se montre agréable.
De fait, Warner n’avait d’yeux que pour la jeune femme dont il caressait les cheveux blonds. Je n’étais pas même sûre qu’il m’ait remarquée.
— Il est temps de trancher, bifurqua Moire en désignant de la pointe d’une paire de ciseaux ma jambe de pantalon imbibée de rouge.
Je la laissai faire en songeant au prénom Emma que je n’avais pas encore rendu à son propriétaire.
****
J’étais à l’extérieur, non loin de la fontaine rince-pieds. Adossée à une arche, les jambes étendues sur les dalles en pierre tiédies par le soleil, je somnolais. Quelqu’un viendrait me chercher. Rien ne pressait.
J’avais insisté pour qu’on me sorte de la pièce aux lambris : avec l’arrivée d’Armand, de Pas Martial et de Dreadlocks, j’étouffais. Ici, le regard perdu dans la mer de fleurs sauvages, j’étais bien. Assise. En sécurité. À l’abri du vent.
— Luce ?
Je relevai le nez sur mon Protecteur.
— Que faites-vous là ? Vous devriez… dormir.
Il était toujours sans son masque. Je lui en voulais tellement.
— Oui, soupirais-je, j’en ai très envie. Mais dans la calèche si possible.
Wolf Storm se passa une main sur le visage.
— Vous êtes fâchée sur moi. Je le sens.
Je m’apprêtai à me récrier, mais…
— Oui.
— Dans ce cas, j’imagine que vous êtes satisfaite de ne pas revenir au Château Lune.
— Bien sûr que non.
Un nuage passa. Des ombres avalèrent la mauvaise moitié de son visage. L’iris noir semblait vide.
— Ici commence le printemps, mais dans nos terres, nous nous apprêtons à entrer au plus fort de l’hiver. Ne pensez-vous pas qu’il soit plus sage que vous demeuriez quelques jours dans une contrée où le temps ne connait que le soleil ?
— Bien sûr que oui.
Je serrai les mouchoirs en lin humides glissés dans ma poche.
— Ce n’est pas pour autant que j’en suis satisfaite.
Il n’eut pas le moindre sourcillement. Que pensait-il derrière son œil bleu paon ?
— Vous resterez sept nuits au Château Royal et ne reviendrez que si votre état, au terme de ce séjour, sera rétabli.
Impassible.
Je redressai dos et menton.
Moi aussi, mon mental est fort.
— Pourquoi m’avez-vous invitée ?
La perplexité s’installa sur les traits du Loup Protecteur.
— Où voulez-vous en venir ?
Sa voix posée m’irrita.
— Vous n’avez rien fait pour me préparer à cette Épreuve. Mais il est clair que les autres l’étaient.
Il s’abaissa à ma hauteur, un genou en terre, et me toisa avec froideur.
— Auriez-vous préféré que je vous contraigne à des marches intensives deux jours durant ? Pensez-vous que cela aurait été à votre service de vous épuiser physiquement avant l’Épreuve ? Et sans vous fournir d’explication, j’en étais rigoureusement interdit.
Bien sûr que non.
— Il ne s’agit pas de cela, me défendis-je.
— Ô, je vois. Vous auriez dans ce cas aimé que je vous bouscule mentalement, que je vous retranche dans vos extrêmes dans l’espoir de favoriser votre moral d’acier ? grogna-t-il. J’ai été à bonne école, je sais les mots qui blessent, mais en quoi vous briser avant l’Épreuve aurait-il pu vous être utile ?
Je tiquai. Ces pensées sombres, ces souvenirs qui étaient remontés sous la neige… Cela avait fait partie de l’Épreuve ?
Mon souffle se fit laborieux.
Monde de… de tarés.
— Non, ce… ce n’est pas ça.
— Allez au bout de votre pensée en ce cas, grinça-t-il.
J’eus alors la sensation qu’on tirait les mots hors de ma bouche.
— L’offre du Roi, le vœu à formuler.
— Le vœu ? répéta-t-il, dérouté.
— Ils savaient tous ce qu’ils devaient demander !
Je serrai les dents. C’était dit.
— Ils avaient préparé leur demande en amont avec leur Clan, précisai-je.
— C’est ridicule, grogna Wolf Storm, je n’ai pas à vous imposer une récompense qui vous est due. Vous devriez m’en remercier.
Je secouai la tête, en rage. Je tapai de la main à défaut du pied.
— Ils ont préparé cela ensemble en amont car leur Clan partait du principe qu’ils avaient une chance de remporter l’Épreuve, crachai-je.
Là. Dans son saisissant œil bleu, je lus qu’il comprit. La raison de ma colère. Et sa réaction fit mal : il se détourna. J’avais touché juste.
— Pourquoi m’avez-vous invitée ? insistai-je d’une voix misérable.
Une aura froide s’écoula de lui en même temps qu’une migraine s’élevait sous mes tempes.
Je m’en fiche, je dois savoir.
Il mit son deuxième genou en terre.
— Je vous présente mes excuses.
La mâchoire m’en tomba.
— Vous regrettez de m’avoir accueillie…
— Non, gronda-t-il.
Il écrasa ses mains couturées sur son visage et soupira. La paume droite demeura contre l’iris noir lorsqu’il reprit la parole :
— À l’avenir, je me garderai de vous méjuger. Et je vous préparerai. Correctement. Je m’y engage sur ma vie, mon honneur et mon Loup.
J’étais… Que ressentais-je ?
Il veut m’aider. Son loup ? Une seconde… il vient d’admettre qu’il m’avait jugée incapable de m’en sortir ! Et bien… dans ta face.
— Je me suis sentie idiote, précisai-je.
— Et cela importe pour vous ?
— De ne pas paraitre stupide ? Oui.
— Vous désirez faire bonne impression et que l’on vous remarque ? demanda-t-il en grondant.
J’en eus la chair de poule. Mon crâne pulsait en rythme avec ma poitrine.
— Non. Enfin… Je ne veux pas être… remarquée, mais je ne veux pas non plus faire mauvaise impression ; je ne veux pas être un sujet de raillerie.
— Oui, c’est un sentiment déplaisant.
Il se redressa, aussi sombre que son œil droit.
Idiote.
— Le Clan du Loup n’est pas fait pour vous si vous craignez la raillerie.
Oui… Je l’avais compris. Je viens de gaffer en beauté.
— Je réitère ma promesse de ne plus vous méjuger, Luce. Mais peut-être devriez-vous commencer par cesser de vous méjuger vous-même. Si cela ne m’excuse pas, sachez que ce sont vos craintes qui ont nourri les miennes. Quant à mon frère, il ne s’inquiète que pour les gens qu’il estime. Et votre Compagne a été décrite comme plus efficace que compatissante par celles et ceux qui l’ont formée. Pourtant, j’ai pu constater ce jour qu’ils vous étaient dévoués.
Il pressa quelques secondes un point entre ses arcades sourcilières, yeux fermés, avant de reprendre, sur un ton de confidence, presque un chuchotement :
— Vous venez de démontrer à toutes et tous votre résilience. Cessez donc de craindre mes regrets de vous avoir invitée, demandez-vous plutôt si moi et mon Clan sont à la hauteur de votre âme.
J’étais… mouchée. Cet homme était…
— Je ne sais actuellement ce que sera la prochaine Épreuve, enchaina-t-il, mais j’ai idée de quelques savoirs-faire qu’il pourrait s’avérer utile de maitriser. Désirez-vous que nous commencions dès votre retour ?
Je battis des paupières. J’ouvris la bouche.
Insaisissable. Il est insaisissable.
J’acquiesçai.
— Mais…, commençai-je, regrettant aussitôt.
Non, garde ça pour toi.
Je fermai les yeux et m’empêchai de passer une main sur l’arrière de mon crâne - c’était comme si une lame cherchait à s’y faufiler. Puis revint cette sensation qu’on précipitait malgré moi mes pensées sur ma langue :
— Et si je vous faisais perdre votre temps ? avouai-je. J’ai eu de la chance, deux fois. Mais on n’a pas toujours de la chance.
— Cela me serait égal. Je vous consacrerai mon temps car vous m’avez convaincu être de celles et ceux qui se battent pour avancer, même si l’issue semble incertaine. Je ne vous ai pas invitée au sein de mon Clan dans l’espoir de glaner quelques gains ni même quelque fierté.
Oh non... Pourtant j’aurais préféré.
— Alors… pourquoi ? chuchotai-je en serrant les poings, parce que mes mains moites s’étaient mises à trembler.
Je dois savoir.
— Pourquoi ai-je été accueillie chez les Loups ?
Faites qu’il ne parle pas de machine à bébés.
— Ce soir-là, j’ai vu une vaillante jeune femme se faire humilier sans perdre sa dignité. J’estimais juste que vous ayez le choix. Si d’autres Clans s’étaient présentés, je ne me serais pas imposé à vous. Peut-être l’un d’eux l’aurait-il fait si le Brumeur n’était revenu auprès de vous en cours de soirée.
Oh. Et Oh…
— C’est là toute la vérité ? Vous ne me cachez rien ? insistai-je d’une voix trop faible.
Je m’obligeai à étudier son œil bleu : mes mots l’avaient blessé.
— Je cultive la vérité et j’abhorre les mensonges, souffla-t-il, presque… outré.
Ce type est…
Je dus me détourner, la tête en souffrance, prise en étau par la Bête invisible.
… maudit. Et ce n’est pas juste.
— Merci, articulai-je. Pour le choix.
Puis je m’inclinai. Longtemps.
— Ne… ne faites pas cela, se désola-t-il. Je sais ce que cela fait de perdre une vie. Du jour au lendemain… Se le voir imposer puis être catapulté dans une autre… Dont on ignore les règles… Luce, ce n’est pas juste, ce que vous vivez.
Je déglutis. Gorge nouée.
— Vous aussi, ce… ce que vous vivez… ce… ce n’est pas juste, marmonnai-je.
— Et bien, voici un point sur lequel nous nous comprenons.
Lentement, je ramenai mon dos contre les pierres de l’arche. Wolf Storm s’était reculé, sa main couvrant l’œil noir. Je souffrais d’une migraine terrible. Je n’en avais cure ; j’étais heureuse de cet échange. Apaisée. Je dérivai mon attention sur les fleurs qui ondoyaient avec paresse devant moi. Alors je me rappelai le cadeau reçu pour les Loups. Je l’extirpai de ma poche et présentai le jeu de clé et de serrure à cet homme qui avait accepté d’être mon Protecteur dans ce monde inconnu parce qu’il trouvait juste que j’aie le choix.
— Ah, sourit-il à demi, cela… Ce serait mentir de ne pas avouer que ce présent me met en joie.
Il s’approcha et les prit sans brusquerie. Il irradiait une telle chaleur. Il regagna sa place, en retrait, et caressa du pouce la forme du loup.
— Si vous saviez… Je ne sais ce que cela apportera aux terres des Loups, mais ce sera précieux. Je ferai en sorte que toutes et tous sachent envers qui être redevable.
Un frisson me décolla un instant les fesses du sol.
— Seul un Loup peut actionner ce mécanisme au sein de notre Temple. Me permettez-vous, Luce, de le faire sans attendre votre retour ?
L’iris noir était assassin. L’iris bleu, doux.
— Bien sûr.
Des plis joyeux se creusèrent autour du bon œil. Un violent acouphène s’accumula à mes maux de tête.
— Il vous reste trois à cinq Épreuves si l’on s’en tient au relai de la mémoire collective, crut-il bon de m’apprendre. Au cours d’elles ou à leur terme, vous aurez peut-être des offres d’autres Clans souhaitant vous accueillir. Ne vous privez pas d’améliorer votre sort et votre condition sous prétexte que vous me devez d’avoir réchappé aux Maisons. Que votre prouesse du jour vous acquitte de tout sentiment de redevabilité. Maintenant je vous laisse.
La migraine se délita au fil de ses pas. Une fois hors de ma vue, elle ne fut plus qu’un déplaisant souvenir.
Une belle personne que cet homme. J’espère ne pas me tromper. Ce serait trop horrible.
Je tendis une main et trempai un doigt dans l’un des petits canaux aménagés entre les dalles du sol, puis, d’une voix sourde, je confiai au vent de porter à qui de droit une innocente incantation, comme j’aimais en déposer à l’occasion quand je me sentais vibrer, sans m’appesantir sur le ridicule de ce que je faisais.
— Esprit de ce monde, il semble que Sieur Wolf ait besoin d’un étonnant miracle… Si je ne me trompe sur ce qu’il est, je souhaite que ton cadeau soit à la hauteur de sa beauté d’âme. Merci.
Et puis, ma foi, de telles pensées ça ne peut jamais faire de mal.
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