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26 - Neiges (partie 1)

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Par Lily

Je tombai en avant. Les mains et les bras emmaillotés sous mes couches de vêtements. C’était une évidence, j’allai me briser le nez face contre terre.

— Luce !

Mon nom, prononcé par une voix affolée. Des bras m’attrapèrent puis me tirèrent vers l’intérieur, vers le chaud. Chaud. Il faisait chaud de ce côté. Un claquement sourd balaya le bruit du vent. C’était fini. J’étais revenue au Temple des Portes.

— Damoiselle Luce ! Invitée du Clan du Loup ! Porte neige ! cria-t-on.

Puis vinrent de ridicules et bruyants applaudissements. Qui cessèrent aussitôt. Nouveau claquement de porte.

— Damoiseau Adam ! Invité du Clan du Faucon ! Porte soleil !

Les acclamations reprirent, me brisant les tympans. Je gardais les yeux fermés. J’étais en sécurité. Je me sentis sombrer, je pouvais enfin me laisser aller…

— Surtout pas, gronda une voix auprès de mon oreille. Redresse-la, Caz.

Ma tête bascula sur quelque chose de plus ou moins dur. Je me chiffonnai. Pourquoi m’empêcher de dormir ? Je le méritais. Des mains chaudes me débarrassèrent de mon bonnet, de mon écharpe et de ma pèlerine. Ces mains… J’aurais voulu qu’elles restent sur mes joues, qu’elles me couvrent tout entière.

— Elle est brûlée. Et tu as vu son pantalon ? Et si elle avait perdu trop de sang ?

Je plissai un coin de bouche, pauvre petit sourire ; cette voix inquiète, c’était Cazelain. Il était agréable de l’entendre soucieux à mon égard. Mais qu’il me laisse dormir, ainsi, je n’aurais plus mal.

— Reste calme, intima l’autre voix.

La main chaude entrouvrit mes lèvres craquelées. Le goulot d’une fiole s’y glissa. Cela m’évoqua un souvenir, pas assez lointain…

— Buvez, ordonna une bouche qui frôla le lobe de mon oreille.

Ce brûlant contact était exquis. J’obéis. Un liquide épais et sucré s’écoula sur ma langue, me piqua le gosier et me réchauffa de l’intérieur comme si j’avais avalé l’eau d’une bouillotte. Il me sembla soudain ridicule de garder les yeux fermés. Je les ouvris sur des visages inquiets et désormais familiers. Il me fallait les rassurer. Je souris. Mes lèvres se fendirent et un sang chaud s’écoula sur ma peau. Dana bondit en brandissant un linge humide qu’elle pressa avec douceur sur ma bouche. Le tissu tiède embaumait l’eucalyptus.

— Damoiselle, je vais regarder vos orteils, murmura Tom.

— E…

Une toux de verre pilé me scia en deux.

— N’essaie pas de parler, laisse agir la potion.

Je levai les yeux. J’étais calée sur la poitrine de Cazelain.

— Tu es bien, là, pas vrai ? Je suis sûr que tu rougis de plaisir sous tes joues brûlées.

J’expirai un bruit de rire. Je préférais son stupide humour à la crainte d’entendre Tom m’annoncer que mes orteils étaient fichus. Des larmes coulèrent lorsque lui et Wolf Storm m’ôtèrent mes guêtres, mes bottes puis mes chaussettes. Mais le Compagnon se contenta de les emballer dans d’autres tissus imprégnés. Une agréable chaleur enroba mes pieds, je choisis d’y voir un bon présage.

— Puis-je passer sous vos vêtements pour accéder à vos mains ? demanda Tom.

Je hochai la tête en emplissant mes yeux de reconnaissance. Dana essuyait je ne sais quoi sur mon visage. Un double claquement de portes nous fîmes sursauter.

— Damoiselle Émée ! Invitée de la Maison du Lièvre ! Porte Soleil ! Damoiselle Aryane ! Invitée du Clan de la Martre ! Porte Arbre !

Je tournai la tête. Mes compagnons s’écartèrent et je découvris un corps couvert de sable s’extirper à quatre pattes d’une folle tempête. Sous le turban qui lui encerclait la tête et lui recouvrait les cheveux, Myosotis avait conservé ses voilettes. Deux portes à gauche, je reconnus Pas Martial, debout. Elle referma sa porte elle-même, avec hargne. Des brindilles parsemaient ses cheveux noirs et l’un de ses bras pendait dans un angle improbable. Elle s’assit avant de s’effondrer en arrière, pour ne plus bouger. Celles et ceux qui les accompagnaient se précipitèrent autour d’elles.

Nouveau claquement.

— Damoiselle Awa ! Invitée du Clan du Souimanga ! Porte Arbre !

Des cris de joie accueillirent son retour. Awa était couverte d’u mélange de boue épaisse et de feuilles rouge sang.

— Ce Clan a toujours été agréablement expansif, commenta Cazelain.

J’avais senti sa voix vibrer sous ma nuque. Gênée, je pris appui sur l’épaule de Dana pour me redresser. Alors, toutes les portes s’effacèrent.

Mais…

Je passais la salle en revue.

— L… les… autres ?

— Vous êtes sortie en premier, il n’y aura personne d’autre, répondit Wolf Storm.

Je me mis à trembler.

— Ne pourrais-tu pas lui donner une autre fiole ? s’énerva Cazelain.

— Je ne pouvais en avoir qu’une sur moi, gronda l’ainé et Protecteur.

— M… mais…

J’étais du mauvais côté de son visage, celui de la chair lacérée et de l’iris noir.

— P…ersonne ne d… vait mou…rir.

Cazelain pouffa.

— Personne n’est mort, sotte, ce n’est pas ce que mon frère a voulu dire. Personne d’autre n’a réussi l’Épreuve, ou, si tu préfères, les autres ont échoué. L’Esprit de la Rivière les a ramenés dans une pièce attenante ; leur Clan pourra les rejoindre quand nous en aurons terminé ici.

J’affichai mon désarroi.

— L’Épreuve n’est pas encore terminée pour vous, Luce, confirma Wolf Storm de ce ton si sérieux.

— Ne tire pas cette tête, il s’agit juste d’aller cueillir tes récompenses, s’égailla Cazelain.

Je leur jetai un regard désespéré. Le Roi choisit cet instant pour sommer aux vainqueuses et aux vainqueurs de s’approcher.

— Il le cache bien, mais il doit être hors de lui, chuchota Cazelain.

— Marchez lentement et gardez la tête haute, me dicta Wolf Storm en posant une main sur mon dos. Quant à toi, silence, ajouta-t-il à l’intention de son cadet.

Puis il me poussa vers l’avant, d’une chaude pression. Cette potion était miraculeuse. Je ne tombai pas. Toutefois, au lieu de marcher, je choisis de faire glisser mes pieds. Et que soient maudits ceux qui oseraient se moquer.

Cinq chaises avaient été alignées devant le Roi. Je m’assis sans attendre qu’on m’y invite. À mon grand soulagement, les autres en firent autant. Maguiar nous détailla d’un air solennel avant de s’incliner. J’en profitai pour croiser le regard d’Adam. Il était cramoisi. Sa peau avait cloqué par endroit. Nous nous sourîmes. Nous étions tous joliment déglingués.

— Je vous félicite, déclama le Roi.

Je ne compris qu’à cet instant la réflexion de Cazelain : Eryn n’était pas là. La Reine n’avait pas réussi l’Épreuve.

Eden, le Compagnon royal aux cheveux argentés, apporta une table étroite sur laquelle reposait une amphore. L’objet était sans prétention, de la simple terre cuite. Quand il se retira, Maguiar fit danser sa main, paume ouverte vers le plafond. Un corbeau aux plumes d’encre, de large envergure, s’incarna au-dessus de lui. Je clignai des yeux.

Ok. L’oiseau vient d’apparaitre. Comme ça. De nulle part.

L’immense volatile battit des ailes avant d’aller se percher sur la roue aux clés.

— Ferme la bouche, chuchota Adam.

Je la refermai, sans cesser de fixer l’oiseau. Car ce n’était pas juste un oiseau. Mais j’ignorais ce que c’était. Et javais l’intuition qu’il s’agissait du même corbeau aperçu dans l’alvéole royale des Abeilles.

— Dans l’ordre de votre triomphal retour, je vous invite à me rejoindre auprès de l’urne, somma le Roi. Plongez-y une main pour recevoir vos récompenses : la vôtre et celle allouée à votre Clan. Je rappelle que ces dons sont le choix de l’Esprit de la Rivière. Ne les remettez jamais en cause et pensez à l’en remercier lors de votre prochain passage sur l’un de ses ponts.

Le silence était maitre dans la salle. Je m’agitai sur ma chaise.

— Ne traine pas gamine, chuchota Adam.

Lorsque Maguiar posa sur moi un air tinté d’impatience, j’étais debout. Je fis de mon mieux pour ignorer le poids des regards. Arrivée au-dessus du vase, je fus interloquée de le constater vide.

— N’ôtez pas vos bandages, il sera fait en conséquence.

Depuis quand est-il prévenant ?

J’enfonçai donc une main bandée dans la sombre bouche de l’amphore. Qui resta vide. Je raclai le fond. Rien, mis à part un froid mordant peu appréciable. Quand je remontai ma main, un pincement sur le revers du poignet me fit frémir et je sentis le poids d’un objet sur ma paume malgré l’épaisseur des bandages. Iil s’agissait d’une clé, tournée dans une serrure. Celle-ci avait la forme d’un loup tassé sur lui-même, prêt à bondir.

— Elle ne s’éveillera qu’au sein du Temple des Loups.

Quoique obscure, j’appréciai la précision du Roi.

— Auriez-vous été marquée ?

J’acquiesçai.

— Puis-je ?

Je défiai ses yeux de glace.

Non.

— Merci, dit-il en remontant ma manche humide.

Je grinçai des dents. Maguiar dévoila la courbe d’un pont qui s’était esquissée sous la silhouette de patte reçue au terme de la précédente Épreuve.

— L’Esprit de la Rivière vous a dotée d’un droit de passage.

La voix du Roi portait même s’il parlait bas. Un murmure enthousiaste accueillit cette nouvelle. De mon côté, je ne savais quoi en penser - je gardai mes questions pour plus tard. Maguiar ne me rendit pas mon poignet. Si je le lui arrachais devant tout le monde, serait-ce considéré comme un royal affront ?

— Puis-je aller me rasseoir ?

Des émotions contraires se disputaient entre sa barbe et ses cheveux coupés au cordeau.

— Qui l’eut cru, chuchota-t-il avant de me lâcher.

Il croisa ses bras dans le dos, incarnant dans cette posture un paternalisme gonflé d’orgueil qui me donna envie de l’assommer avec l’amphore.

— Invitée des Loups, la Porte Neige est rude ; votre âme seule en est revenue ce jour. Confiez-moi, en cet instant de l’Univers, un souhait que vous aimeriez voir se réaliser. Si je le peux, comme s’y sont toujours engagés mes prédécesseurs au terme de la seconde Épreuve, je l’exaucerai.

J’écarquillai les yeux.

C’est quoi ce charabia ?

— Un… souhait ? ânonnai-je.

Maguiar parut s’amuser de mon air perdu.

— Ne réfléchissez pas. Que désirez-vous ?

Là ? Maintenant ?

— Conserver mes doigts et mes orteils.

La surprise adoucit son visage. Avais-je commis un impair ? Il explosa d’un rire tonitruant. Le Corbeau, toujours perché sur la roue, poussa un cri moqueur qui me hérissa les poils. Le Roi leva un bras sur la foule bruissante pour regagner son attention.

— Damoiselle Luce, Invitée du Clan du Loup, requiert mon aide pour conserver l’ensemble de ses extrémités malmenées par le froid. Je m’engage à ce que mes meilleurs Guérisseuses et Guérisseurs se mettent à son service ici même puis au sein du Château Royal jusqu’à sa complète guérison. Et que soit retenue l’humilité de sa demande.

Je retournai sur ma chaise en glissant des pieds, cramoisie et troublée. Quand Adam se leva, je croisai les yeux étonnants de Myosotis qui tranchaient derrière ses voilettes noires. Les mailles étroites empêchaient de discerner les traits de son visage.

— Tu aurais pu demander bien plus, chuchota-t-elle.

Dans sa tunique aux allures d’abaya, elle ressemblait à une madone prophétesse des déserts.

— Gare à ceux qui ne croient pas en toi quand il est évident que tu es capable de prouesses.

Ses mots me firent frissonner.

C’est son déguisement… Cette fille est arrivée ici en même temps que moi, elle n’a rien de magique.

Elle reporta son attention vers Adam. J’en fis autant. Il tenait une serrure aux ailes déployées et Maguiar observait la marque qu’il venait de recevoir.

— L’Esprit de la Rivière vous dote d’une capacité pulmonaire décuplée.

Bizarre comme don.

— La Porte Soleil n’est point évidente. Confiez-moi, Invité des Faucons, en cet instant de l’Univers, un souhait que vous aimeriez voir se réaliser. Si je le peux, comme s’y sont toujours engagés mes prédécesseurs au terme de la seconde Épreuve, je l’exaucerai.

Contrairement à moi, Adam répondit sans marquer ni étonnement ni hésitation.

— J’ai eu vent d’une carte détaillée du cœur des Steppes Centrales. Cette carte fait partie, je le sais, des trésors des archives royales. Majesté, je rêve de m’en voir remettre une copie, la plus soignée et la plus détaillée possible.

Il abaissa ensuite sa nuque pour signifier son respect.

Mes épaules se crispèrent. D’abord parce que je réalisai avoir omis cette règle d’étiquette - j’espérais que cela ait échappé à Dana. Ensuite… cette demande était trop précise. Adam l’avait mise au point avec son Clan. Un Clan qui avait cru en sa réussite.

— Cela ne pourra se faire qu’avec la promesse que cette carte ne circule pas en dehors du noyau familial des Faucons, précisa Maguiar avec fermeté. Un pacte sera établi en ce sens.

Adam le remercia avant de regagner sa chaise.

Le ballet récompenses et remerciements s’enchaina encore trois fois. Awa reçut le don de sentir les poches d’eau enfouies dans le sol ; Émée, celui d’apaiser les angoisses par le chant ; et pour Aryane, ce fut un don de précision. Chacune reçu un jeu d’une clé et de sa serrure. Chacune déposa au Roi un souhait ciblé : un lever d’embargo sur l’export de tissus - que le Roi ne promit que si deux experts confirmaient que le parasite local avait bien été éradiqué - et une aide pour financer l’installation d’un pont - qui fut accordée. Émée déposa une demande personnelle : celle de pouvoir disposer d’une préceptrice particulière qui lui apprendrait tout ce que l’on se devait de savoir en ce Monde pour être qualifiée d’instruite.

Pourquoi n’avais-je fait une telle demande ?

— Ainsi se conclut cette Épreuve. Je vous invite à regagner vos terres et domaines : la prochaine invitation arrivera sous peu.

D’une poche de sa redingote gris et or, il extirpa une petite clé qu’il fit tomber au creux de l’amphore. Un bruit sourd de verrou claqua dans la salle et une porte apparut sur le mur du fond. Elle s’ouvrit vers l’intérieur et Warner en jaillit. Il était couvert d’une couche de boue épaisse qui avait commencé à croûter. La massive silhouette d’Armand se tenait derrière lui. Le Roi s’y dirigea d’un air hautain et fermé.

Sans quitter ma chaise, je me tournai vers la présence que je sentis derrière moi ; Dana m’avait rejointe. Elle attendit le départ de mes compatriotes pour prendre la parole d’une voix basse et discrète :

— Sieur Wolf Storm me demande de te mener auprès des Guérisseuses et Guérisseurs royaux. Ce n’est pas un grief à ton encontre, mais sache que Mara la Guérisseuse est ici à sa demande. Néanmoins, suite à ta requête, elle ne pourra pas te soigner, car elle n’appartient pas à la Guilde royale. Elle se sera déplacée pour rien.

Je me sentis pâlir.

— J’ignorais…

— Je sais. Toi et moi tâcherons de faire entendre à Sieur Wolf Storm qu’il serait judicieux de mieux nous accorder pour la bonne marche de la prochaine Épreuve.

— Non, soufflai-je, ne parle pas de ça maintenant.

Ma Compagne pressa une main sur mon bras.

—Bien. Et essaie de ne plus omettre l’étiquette à l’avenir, conclut-elle plus fort.

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