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24 - Neiges (partie 1)

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Par Lily

Cazelain m’avait demandé de le rejoindre dans le vaste hall d’entrée pour accueillir son frère. Après un quatrain d’absence, Sieur Wolf Storm était de retour au Château Lune.

Son imposante carcasse était couverte de boue. Hirsute, il ne portait pas son masque ; je tressaillis sous mon châle, me plaisant à penser que ce n’était dû qu’au froid. Mon esprit avait adouci le souvenir de la moitié mutilée de son visage. Mais cet œil noir n’était-il pas pire encore que cette bouillie couleur chair ? Maintenant que je savais ce qu’il cachait, je ne pouvais m’empêcher de songer au Monstre qui s’y tapissait… Un Monstre qui avait mené un père à tuer ses propres enfants, sa femme enceinte, et tellement de vies d’autres mains.

— Si cela vous déplait, regardez ailleurs, grogna Wolf en passant devant nous pour rejoindre la Grande Salle et ses hautes voûtes.

Quelle expression avais-je affichée ? J’étais mortifiée. Cazelain le suivit en gardant ses distances, j’en fis de même.

— Cher frère, tu nous reviens de charmante humeur, badina le cadet. Mais pourquoi avoir choisi de nous revenir à cheval ? Et sans escorte ? Le temps ne s’y prête pas.

Il pleuvait et grêlait par intermittence depuis notre retour. Les calèches n’avaient eu de cesse de s’empêtrer dans la boue lorsque le deuxième pont nous avait ramené en terres des Loups.

— Ma garde n’a pas tenu le rythme, je te charge de les rabrouer.

Wolf Storm laissa glisser sa cape détrempée sur le sol ; une flaque se forma sur les dalles en pierre.

— Je ne vais pas les blâmer d’être dépourvus de forces surhumaines, on n’a pas tous la chance d’être…

— Cesse de suite, menaça Wolf en se dirigeant vers l’énorme flambée mandée par Cazelain en l’honneur de son retour.

Clô et un homme du village avaient sué pour y charger les pans de troncs et les bûches qui s’y consumeraient jusqu’au matin - j’avais aidé à placer les plus petites branches pour favoriser le départ du feu.

— Et combien de chevaux as-tu usés lors de ce retour précipité ?

Et bien, il ne l’épargne pas… songeai-je en m’isolant contre la longue table à manger où un repas froid n’attendait plus que nous.

Son ainé et Protecteur gronda.

— La seconde Épreuve a lieu demain, je devais rentrer au plus vite, ajouta-t-il d’un ton abrupt.

— Tu devais bien te douter, Wolf, que celle-ci aurait lieu juste après le Bal du Roi. Il aurait mieux valu que tu nous y accompagnes, comme je te l’avais demandé.

— Plutôt crever, marmonna-t-il en se tournant vers les flammes.

Je dissimulai mes lèvres amusées derrière une main et observai le chef du Clan se débarrasser de façon plus ou moins ordonnée de son pourpoint, de ses guêtres et même de ses bottes. Tout était boueux et ruisselant.

— Aurais-je au moins droit à un merci pour mon accueil chaleureux ?

Sans se retourner, Wolf gronda.

Non, c’est trop guttural… Alors, la Bête ?

Cazelain ne s’était pas départi de son sourire, mais il recula.

— Moi et mes mauvaises manières…, pardon.

Son ainé respira plus fort. Puis ses épaules descendirent d’un cran.

— Encore un instant…

J’avisai ses poings aux jointures blanchies.

S’il l’ouvre encore, je m’en mêle.

Mais le cadet m’invita à m’installer à table et entreprit de remplir nos assiettes comme si rien de fâcheux ne venait de se produire.

****

Mes tempes battaient douloureusement. Nos assiettes étaient vides et Wolf ne nous avait pas encore rejoints. Je vidai ma tasse de thé - vert, parfumé au jasmin - et m’autorisai à les masser.

— Wolf peine à le contenir lorsqu’il est épuisé ; cette sale Bête en profite, marmotta Cazelain.

J’observai Wolf à la dérobée, sa silhouette découpée par les flammes… et me remémorai chacun de nos échanges.

Merdasserie.

Ainsi, ces douleurs maintes fois ressenties en sa présence étaient à imputer au Monstre tapi derrière l’œil noir.

Oui... Sale bête.

Ce n’était pas évident de meubler le temps dans ces conditions, mais Cazelain était doué pour mener des conversations légères. Il reprit sa dissertation sur le savoir-faire séculaire du Clan de l’Hermine Blanche dans l’élevage de crevettes - dont il était friand -, me rappelant que j’en avais rencontré deux représentants chez les Abeilles. Je le laissai pérorer en m’imaginant ces Terres de neiges et de glace où les locaux avaient érigé d’immenses cités chauffées où il faisait bon vivre. Et ce, sans bousculer l’écosystème environnant.

— Je peux avoir votre attention ? requit une voix rauque.

Je sursautai, je n’avais pas entendu Wolf approcher.

— La seconde Épreuve aura pour bénéficiaire l’Esprit de la Rivière. Elle aura lieu demain, au Temple des portes.

— Cela nous le savons déjà, ergota Cazelain sans même le regarder.

Il ne va pas recommencer !

— L’Esprit a décidé qu’aucune vie ne serait prise. Notre Invitée en ressortira indemne.

Se disant, il m’avait regardée. Sans son masque, il était difficile d’échapper à l’iris noir. Je frémis mais me forçai à sourire.

— Cela aussi, nous le savons, roucoula une voix irritante.

Je fusillai Cazelain ; cette intonation était aussi inutile que puérile.

— Qu’ignorez-vous donc, en ce cas ? soupira le Protecteur des Loups.

— Probablement ce que tu ne nous as pas encore dit.

Wolf se crispa.

— Mais ça suffit, sifflai-je à l’encontre de l’immature écervelé qui me faisait face.

L’ainé fut le seul à être surpris.

— Nous partirons à l’aube, dit-il. Ça durera moins d’une journée.

Cazelain applaudit l’ajout d’informations. Wolf Storm tira ensuite une chaise et s’y affala, l’air harassé.

— Tu fais durer le suspense ?

— Ce n’est pas mon genre, s’agaça-t-il. Je ne peux partager le reste.

Il me jeta un regard, sourcils froncés.

— Je suis navré.

Quoi ? C’est vraiment tout ?

Ce matin, Cazelain m’avait assuré que pour chaque Épreuve quelques entrainements pourraient jouer en ma faveur. Je déglutis.

Qui ne tente rien…

— Je vous remercie d’avoir essuyé autant de kilomètres en si peu de temps pour pouvoir être là demain, mais, Sieur Wolf Storm, n’y a-t-il vraiment pas même un bon conseil que vous pourriez me donner ?

Il sembla coi. Était-ce parce que j’y avais mis les formes ? Ou parce que je lui avais parlé directement, sans y avoir été invitée ?

Je n’ai pas dit que ça ne crépitait pas dans mon ventre… Et, ça y est, je transpire. J’y pense… peut-il le sentir ? À quel point a-t-il fusionné avec la Bête ?

Je me mordis la langue pour faire taire mes pensées.

— Ne s’exprime-t-elle pas mieux qu’avant ton départ ? Elle m’inspire tant de joie ! s’extasia Cazelain en tendant ses bras vers moi.

Je sentis une de mes paupières tressaillir.

— Merci de te souvenir que je suis une adulte et non une enfant, ruminai-je.

— Je constate surtout qu’il ne vous aura pas fallu longtemps pour vous entendre comme larrons en foire.

— Ne sois pas jaloux, s’amusa Cazelain tandis que je piquai un fard. As-tu une réponse pour notre délicieuse Invitée ?

Wolf se releva en tirant une sombre expression et fixa la table pour nous éviter, pensai-je, le fer de son regard.

— Gardez vos remerciements sur mon retour, Luce, car en vérité je suis tenu de faire acte de présence aux Épreuves. Et en réponse à votre demande, voici un bon conseil : veillez au maximum à être correctement alimentée et reposée pour demain.

J’ouvris la bouche quand un pic de douleur me vrilla le crâne. Ma vision se brouilla et mes oreilles bourdonnèrent avec furie. Je chassai cette fausse neige en battant des paupières. Quand je recouvrai la vue, la douleur n’était plus qu’un mauvais souvenir. Cazelain pressait une serviette sur son nez duquel s’écoulait un sang rouge vif. Wolf n’était plus là. J’entendis sa voix gronder depuis le couloir ; il s’excusait auprès de Midine pour la boue et le sang et demandait à ne plus être dérangé jusqu’au lendemain.

— Froid’os et choléra, pesta Cazelain, que cette saloperie de Bête soit mille fois maudite.

— Pourquoi l’avoir autant asticoté si tu savais que ça pourrait se conclure de la sorte ? ne pus-je m’empêcher de me plaindre.

Il haussa les épaules.

— C’est plus fort que moi.

Lorsque Midine nous rejoint pour débarrasser, il lui demanda si elle pouvait se charger d’envoyer Tom et Clô relancer les thermes puis d’aller prévenir Sieur Wolf lorsqu’ils seraient prêts. Son ton était désinvolte, mais cette demande était au service de son frère.

— Bien, mon Sieur, répondit la bienveillante cuisinière. Avant que vous ne remontiez chacun dans vos quartiers, vous faudra-t-il quelque chose en particulier pour le repas de ce soir ?

Cazelain répondit pour moi.

— Quelque chose de consistant mais léger à digérer pour Luce, si possible. Même consigne pour demain matin. Dans l’incertitude de ce qui l’attend, mieux vaut lui assurer un estomac bien accroché.

****

Nous y étions, le jour de la seconde Épreuve. Une fois encore, je faisais route avec Dana. Une fois encore, je tirai les tentures de notre chariot. Je changerais probablement d’avis d’ici quelques minutes.

— J’ai grand besoin de ton pragmatisme éclairé, suppliai-je ma Compagne.

Elle déposa son point de croix sur la banquette rapiécée et ses yeux aigue-marine m’offrirent leur attention. J’inspirai et me lançai :

— Aujourd’hui, je ne risquerai pas ma vie. Mais… ai-je l’assurance d’en sortir indemne ?

Je pressai la goutte écarlate qui perlait au bord de l’index que je ne cessais de porter à ma bouche ; cette réflexion était venue me hanter au cours de la nuit - j’avais peu dormi.

— Je ne suis pas sûre de comprendre.

Je laissai mes genoux s’ébrouer d’impatience.

— Pourrais-je me casser une jambe ? Perdre la vue ? Revenir défigurée ?

Dana pinça les lèvres.

— C’est une manière de me laisser entendre que tu ignores la réponse ? insistai-je.

— C’est une manière de te dire oui. Fais attention à toi, Luce, où que tu sois envoyée.

Je déglutis. Puis j’ouvris à nouveau les tentures pour me replonger dans le paysage. Du coin de l’œil, je vis Dana reprendre son point de croix. Ce me semblait une activité parfaite pour empêcher l’esprit de vriller, mais je m’en sentais incapable. Je n’avais pas sorti mon livre de mon sac pour la même raison. Je n’avais pratiquement rien mangé, pratiquement pas dormi. En somme, j’avais échoué à suivre l’unique recommandation que l’on m’avait donnée. En contemplant la lisière de la forêt que nous ne cessions de longer, je ressassais ce que j’avais appris de Cazelain.

Nous nous rendions au Temple des Portes qui était tout à la fois un lieu et un bâtiment. Ce Temple était lié à l’Esprit de la Rivière et son fonctionnement était fort similaire à celui des Ponts ; passer une porte permettait de se rendre n’importe où dans les Terres Unies, mais pendant un temps limité ; à la fin du temps imparti, nous revenions - par magie ? - au cœur du Temple. Il existait quatre Temples des Portes, disséminés aux quatre points cardinaux des Terres Unies, et nous nous rendions présentement au Temple de l’Ouest. En Bref, dans ce carrefour magique, je serais envoyée quelque part par le biais d’une porte, pour un temps indéterminé, dans le but de mener à bien une tâche indéterminée.

Je réalisai que mon pouce s’était glissé entre mes dents. Lui aussi se mit à saigner.

Et merde.

Je n’aimais pas avoir honte de mes mains. Mais vu les circonstances… J’attaquai un autre doigt sans plus me poser de question.

Cazelain avait précisé que le coût de ces passages étaient plus exorbitants que celui des Ponts. Si l’Esprit de la Rivière, comme ils disaient, était de l’eau… en quoi consistait ces paiements ? Je m’apprêtai à questionner Dana quand…

— Regarde ! C’est le Temple ? m’exclamai-je, ébahie.

— J’imagine… Si je m’attendais…

Dana découvrait elle aussi son premier Temple des Portes. Ma Compagne m’avait avoué que si elle avait beaucoup voyagé, ça n’avait été qu’aux mêmes endroits : son village, quelques autres lieux en terres des Loups et la capitale.

— On dirait le Taj Mahal, murmurai-je.

Dana était si émerveillée qu’elle ne releva pas l’illicite référence à mon monde.

Retiens tout ce que tu peux. Demain, je réclamerai de quoi dessiner et je croquerai mes souvenirs sur le papier.

Trois dômes blancs reposaient chacun sur une tourelle percée d’ouvertures arrondies, elles-mêmes posées sur une base d’un volume plus classique, aux faces rectangulaires, percées d’innombrables arches en arc brisé à intervalles symétriques. Le dôme le plus imposant était surmonté d’une longue flèche dorée.

On dirait une boule de glace à la meringue.

Le bâtiment avait été érigé au sommet d’une butte de terre où la nature était reine. Un champ d’herbes hautes ondoyait sous la brise ; j’aurais aimé sortir pour l’entendre chanter. Des fleurs sauvages, essentiellement jaunes et mauve, ainsi que ces graminées aux allures de petits plumeaux que j’aimais tant, parsemaient cette vaste prairie, la transformant en écrin vivant pour ce Temple au service des Peuples du Pacte. Car ce lieu n’était pas réservé aux seuls Hommes. Gare aux imprudents qui tentaient de s’y rendre en dehors des lunes qui leur étaient dédiées. Mais pour l’Épreuve du jour, nul autre Peuple n’y serait admis.

La calèche s’arrêta, mais nous n’étions pas arrivés.

— Il faudra être patient, releva Dana.

Depuis un moment déjà, nous avancions au pas, encaqués dans une file d’autres véhicules. Nous étions nombreux à devoir nous parquer, mais il n’y avait qu’une route.

Ma foi, ce n’est pas comme si j’étais pressée.

****

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