side_navigation keyboard_arrow_up

23 - La Ruche (partie 2)

visibility 2
article 2,2k
Par Lily

Un air de fausse assurance sur le visage, je tournai en rond à la recherche de la sortie. Il y avait peu de chance que je retrouve Dana ou Cazelain dans cette foule, j’ignorais où se trouvaient les chambres et j’avais mon compte de bavardage pour la soirée.

Et la semaine à venir.

Mon idée était de rejoindre les écuries, le seul endroit que je situais ; j’y retrouverais peut-être Clô ?

La table de l’astrolabe ! Quelle poisse, la sortie doit être dans l’autre sens.

Alors que je louvoyais pour éviter des gens plus grands que moi et des porteurs de plateaux, une main s’arrima à mon épaule.

— Luce ?

Je connaissais cette voix rauque. Je me retournai et reconnus Adam. Je laissai un large sourire me fendre le visage. Il m’en retourna un bien plaisant à regarder. J’avais oublié le noir profond de ses iris.

— Survis-tu comme promis, gamine ?

Je songeai à la main baladeuse du Roi… Un frisson m’aida à décoller un résidu de peur au fond du ventre.

— Je pense que je suis bien au Château Lune, éludai-je, j’espère que cela continuera. Et toi ?

Il était élégant dans sa chemise tirant sur le colombin surmontée d’un gilet de costume brun. Avait-il aussi fière allure dans son ancienne tenue de militaire ?

— J’ai été chanceux ; l’ambiance et les valeurs des Faucons me correspondent.

— Je suis contente pour toi, souris-je.

À quoi il répondit :

— Tu es belle, ce soir.

Je piquai un fard. Mais après l’entrevue que je venais de subir, le compliment ne m’apporta aucun plaisir ; je me sentais sale.

— Ils se sont donnés du mal.

Adam haussa l’un de ses sourcils noirs et fins.

— L’appréciation que tu te portes n’est pas forcément celle des autres.

— Quoi ?

Pas très fine ma répartie, me tançai-je.

— C’est un compliment, jeune fille. Ou une leçon de vie, à toi de voir.

Il souriait, sans se moquer, sans prétention.

— J’éluciderai ça plus tard. Ici, j’avoue que je prenais le chemin de la sortie, mon baromètre social interne n’est pas loin de l’implosion.

— Gare à tes mots, rit-il. Je peux t’y accompagner si tu le souhaites.

— Oh oui, s’il te plait, suppliai-je sur un ton dramatique qui le fit rire à nouveau.

— Il me plait.

Il me proposa un bras et nous slalomâmes à deux dans la foule. Lorsqu’un couple âgé tenta de nous hameçonner, Adam coupa court :

— Ma Protectrice du Clan des Faucons nous attend séant.

Les deux vieux hommes s’excusèrent et s’effacèrent sans insister.

— Ta Protectrice est du genre impressionnant ?

J’eus droit à un clin d’œil mais pas à une réponse. Peu après, j’aperçus Dame Isaure dans une alvéole décorée comme un patio en bord de mer ; elle était installée en compagnie de silhouettes raffinées sur un trio de banquettes blanches au dossier bas. Je m’empressai de détourner le regard. Par un heureux hasard, la roue de sa calèche s’était brisée sur la route qui nous avait portés jusqu’ici, et Cazelain, par crainte de ne pas figurer dans la première vague d’arrivées, avait pris l’heureuse initiative de scinder notre groupe. Je n’avais - comment dire… - aucune envie de rattraper ce temps perdu en sa compagnie.

Je soupirai d’aise lorsque je repérai les portes d’entrée, toujours ouvertes sur l’extérieur. Dans le hall, l’air était doux, chargé de senteurs du soir qui remuèrent une douloureuse nostalgie dans mon cœur. Peut-être ma voix était-elle trop emprunte de mélancolie lorsque je remerciai Adam…

— Tu es sûre que tu survis ?

Il avait l’air soucieux.

Si seulement j’avais sa force, son assurance…

— Oui. Et je ne compte pas faire autrement.

J’avais mis de la fermeté dans ma voix ; moi aussi je devais m’en convaincre. Alors il se pencha et m’enveloppa dans ses bras. Il serra, fort. Puis recula.

J’étais surprise. Cela avait été bref. Cela avait été agréable.

— Donne tout ce que tu as lors de cette deuxième Épreuve, dit-il, je suis certain qu’elle détermina le regard que les importants de ce Monde nous porteront. Et plus ils seront obligés de nous louer, plus nous gagnerons en liberté.

Il porta deux doigts à son front et me jeta un petit salut militaire.

— On se revoit dans deux jours, gamine.

Il regagna la foule sans se retourner.

— À dans deux jours, Adam, murmurai-je.

Des pas rapides claquèrent derrière moi. Je me tournai sur Cazelain - Dana, essoufflée, finissait de gravir l’escalier quelques mètres plus loin.

C’est là qu’il était ? Parti compter fleurette dans les jardins ?

— Qui était-ce ?

Il n’avait pas l’air d’humeur charmante.

— C’est important pour… ? rétorquai-je d’un ton revêche.

J’eus l’impression de l’entendre gronder et ses yeux se chargèrent de colère.

— Dana me traque à travers tout le domaine, me supplie de venir à ton secours, je me vois contré d’abandonner une charmante personne dans une bien embarrassante situation, et comment te retrouvons-nous ? En galante compagnie en train de te faire câliner !

Moi aussi, j’aurais voulu gronder. J’aurais voulu l’éclabousser d’une vague givrée. Mais se furent des larmes qui remontèrent à la place, et je fus incapable de ne pas bafouiller. J’en aurais hurlé de rage.

— T… tu m’as abandonnée. A…lors, tais-toi. A… dam m’a juste ai… aidée à… à fuir de… cette… f… foule grouillante.

Je pointai avec hargne l’alvéole centrale et ravalai tout ce qui devait l’être avant de lâcher la phrase suivante.

— Tu aurais dû être là quand le Roi…

Cazelain m’écrasa un doigt sur la bouche.

— Tu sembles épuisée. Laisse-moi te montrer où se trouvent nos chambres.

Ses yeux me suppliaient de ne pas en dire plus. Pas ici. Gorge nouée, j’acquiesçai.

****

Je frottai mes joues à m’en décaper la peau, quelques larmes avaient coulé en chemin. Dana nous avait servi de guide à travers les escaliers et les couloirs recouverts de tapis et de moquette. J’étais logée au premier étage, Cazelain au second. Les Abeilles occupaient le troisième. Ma chambre était confortable, dotée d’une penderie, un secrétaire et un coffre répartis autour d’un lit double. Un futon avait été préparé au sol pour ma Compagne de château. La salle d’eau se situait à trois portes de la mienne, nous serions quatre chambres à nous la partager : des paravents y séparaient les cuves et des cloisons les toilettes - Dana, génie de l’anticipation, m’avait tout résumé en quelques phrases dépouillées.

J’étais assise sur le lit au matelas épais. Cazelain déplaça la chaise du secrétaire pour s’installer face à moi.

— Dana, c’est à toi de choisir si tu veux ou non rester, nous avons discuté d’un tel instant le jour de ton engagement. Te voici à un moment charnière.

De quoi parle-t-il ?

Ma Compagne me rejoint sur le bord du lit, les genoux serrés, les jambes à la diagonale - elle louait cette position distinguée, que les jambes soient d’hommes ou de femmes, estimant que les croiser dévoilait inutilement le haut des cuisses qu’elle jugeait de l’ordre de l’intimité. Son teint restait rosi de sa course à travers le domaine et quelques mèches folles frisaient autour de son visage ; elle s’était donnée du mal pour retrouver Cazelain ; elle avait compris mon appel à l’aide muet ; ma relation avec elle, ce soir, s’étaient enrichie de nouvelles et profondes racines.

— Je suis au service de Damoiselle Luce, et par conséquent, de votre Clan avant tout autre. Ce que j’ai déjà entendu, ce que j’entendrai encore, je m’engage sur le Pacte et mon honneur à le traiter comme secret de profession, conformément à la charte de déontologie de mon ordre.

Cazelain posa sur moi un air satisfait.

— Je t’en prie, Luce, que s’est-il passé avec le Roi ? Et, quoi que tu dises, même s’il s’avère au final que rien de grave ne se soit produit, sache que je mesure ta détresse. Je te présente mes excuses pour ne pas avoir été à tes côtés.

J’avais tout autant envie de m’enfouir contre lui que d’envoyer mon poing sur sa joue. Leur attention soutenue me me mettait mal à l’aise. Je ne voyais pas par quoi commencer et j’eus soudain un doute : allaient-ils me regarder comme une enfant qui crie au loup ?

La fille qui crie au loup.

Un rire nerveux m’échappa.

Non mais vraiment. Stupide jeu de mots…

— Raconte les faits dans leur chronologie, m’invita Dana.

Cazelain posa une main légère sur la mienne et je déroulai tout, sans rien cacher, comme détachée de mes émotions. Même le dégoût d’avoir senti sa peau contre la mienne sans l’avoir désiré, je le partageai. La peur qu’il déplace sa main ailleurs.

— Je… Désolée, je ne comprends pas pourquoi je dis cela aussi.

Cazelain retira sa main.

— C’est moi qui m’excuse, Luce.

Je plongeai dans ses yeux bleu ciel et suppliai avec intensité :

— Je ne veux plus jamais me retrouver seule avec cet homme.

Un pli se creusa sur le front du jeune Loup.

— Entendu. Dans la mesure du possible… Même si, techniquement, tu n’étais pas seule avec lui.

— Sieur Cazelain, grinça Dana, il n’aurait pas dû la toucher. Et cette proposition était inadéquate et indécente.

Je me sentais vide, je remerciai en silence ma précieuse alliée pour ces mots. Cazelain se leva.

— Selon moi, cette proposition était plus stratégique qu’indécente. Mais j’admets que ce geste, au vu de sa position, était maladroit.

Il s’inclina légèrement devant nous.

— Merci, Luce, de faire si brillamment honneur à mon Clan. Ne te soucie pas de l’invitation de Maguiar si cela ne correspond pas à ton désir.

— Et c’est tout ? murmurai-je.

— Par l’Univers, oui. Je suis navré que tu aies eu à subir seule un tel entretien, j’entends ce que cet homme t’inspire.  Néanmoins, en tant qu’homme ou en tant que Roi, Maguiar n’a jamais eu la réputation d’être un séducteur et n’a jamais rien fait de déplacé. Si tu te refuses à lui, il n’ira pas plus loin. J’espère t’apaiser avec cette vérité.

Mais…

— Mais enfin, il a quand même raccourci le bras d’un homme devant toute une assemblée ! Celui aux cheveux de poulpe, mimai-je. Un Étranger ! Comme moi ! Et s’il revient à la charge et insiste ? Je tiens à mes bras bordel !

— Premièrement, sache que j’apprécie énormément cette allusion créative. Ensuite…

Il se rassit et croisa les jambes, cheville sur genou, l’air sérieux.

— Je n’ai pas assisté à cette scène sanglante mais on me l’a rapportée. Luce, à cet instant, vous n’étiez encore rien. Il est du rôle d’un Roi de maintenir la paix. Il n’avait pas d’autre choix, ce jeune homme lui tenait tête à peine son entrée faite en ce monde. Le Roi représente les lois, les lois maintiennent l’ordre, nous protègent du chaos. Tu n’as pas idée des leviers, bons ou mauvais, que vous autres Étrangers êtes capables de lever. Moi-même je n’en ai pas idée. Mais par certaines et certains de vos prédécesseurs, notre Histoire panse encore de lourdes plaies ; la malédiction qui ronge mes terres en est un exemple désolant. Mais n’aie crainte, le jour de la Moisson est passé, vous êtes toutes et tous désormais des Invités de notre Peuple, toi, lui, et les neuf autres ; plus aucune sentence ne peut vous être appliquée sans un jugement préalable. Si ce jeune poulpé récidivait, il n’écoperait plus que d’un avertissement, d’une amende ou d’une exclusion de séjour royal. À moins qu’il ne fasse pire que manquer de respect au Roi.

Je ne savais plus que dire. Cazelain se releva et posa un baiser sonore sur le sommet de mon crâne. Je ne réagis même pas.

— La nuit apaise les cœurs, déposa Dana, je suggère que nous nous mettions au lit.

— Pour ma part il est beaucoup trop tôt.

Je la laissai s’indigner à ma place. Cazelain me demanda s’il pouvait me laisser aux bons soins de ma Compagne puis il nous quitta - sur l’un de ces sourires dont il avait le secret. Je proposai à Dana de retourner à la fête, elle déclina. Je lui proposai de partager le lit avec moi, elle déclina aussi. Quand je lui proposai de le lui laisser, arguant que le futon me conviendrait, elle s’agaça. Nous nous préparâmes pour la nuit dans la salle d’eau, ne croisant personne. Lorsque je m’étendis sous l’édredon décoré du blason des Abeilles, je me dressai une liste de certitudes. Demain, nous rentrerions au Château Lune. J’aurais deux jours pour me préparer à la seconde Épreuve. Je n’y risquerais pas ma vie. Je n’avais plus à la redouter. Quand elle serait passée, mon quotidien reviendrait à ce que j’avais connu ce dernier quatrain. Et cela me convenait. Je m’empêchai de penser plus loin.

****

Commentaires

forum Fond et forme exigeant
Seuls les membres peuvent accéder aux commentaires.