Nous avions traversé la foule sans difficulté, guidés par l’assurance de Dana et son désir de nous avancer à une distance qu’elle jugeait acceptable. L’estrade était haute et large, taillée dans une déroutante matière blanche et lisse que j’aurais aimé pouvoir toucher. Des escaliers creusés de part et d’autres permettaient d’y accéder ; un garde était posté au sommet de chacun d’eux - sans doute devait-il y en avoir à notre niveau, mais les corps devant nous se tenaient trop serrés.
— Le Roi va parler ! Approchez ! répétait le héraut, ce même homme que j’avais vu et entendu crier sur la Haute Dune cette première et terrible nuit.
Comme les gardes, il portait un pourpoint de cuir gris foncé où trônait la blanche silhouette d’un corbeau. Il avançait et reculait sur les lattes blanches qui recouvraient le sommet de l’estrade, ses lèvres collées à son cornet cuivré. Derrière lui, sur leurs sièges immaculés, Maguiar et Eryn étaient assortis : redingote à haut col gris et or pour lui et, pour elle, un robe longue dont la dentelle dorée du buste semblait être une seconde peau . À la taille, elle se transformait en cascade d’un gris soyeux qui lui recouvrait en partie les pieds - par ailleurs tenus dressés par de vertigineux talons aiguilles.
— Vive le Roi ! Vive la Reine ! s’égosilla le héraut avant de se retirer en silence dans un recoin de l’estrade.
Alors la foule s’inclina pour signifier son respect ; envers le Pacte qui aurait sauvé leur monde il y a longtemps, envers ses lois, leur Roi qui les incarnait, leur nouvelle Reine, peut-être… Dana et Cazelain ne m’avaient pas encore tout appris, mais j’étais moins démunie qu’au soir de la Moisson. Moi aussi je m’inclinais.
— Relevez-vous, nous invita Maguiar, d’une voix forte et ferme mais, je devais l’avouer, dénuée de brusquerie.
Quelques privilégiés se tenaient en retrait derrière leurs sièges, je reconnus Bérénice de Soie.
Je ne vois pas Warner… Je me demande où il est…
— Cher Peuple, s’époumona Maguiar, plus d’une Lune s’est écoulée depuis le Bal de la Moisson.
Il se tourna vers sa Reine, ils inclinèrent leur visage l’un vers l’autre. Puis le Roi revint à son auditoire.
— Moisson qui s’est déjà avérée prospère dans d’autres régions de nos Terres des Peuples Unis.
Des vagues de murmures secouèrent la foule. Je discernai les mots Bêtes, crues bienfaitrices et Frontières.
— Remercions nos ancêtres et nos Peuples alliés pour ce Pacte des Peuples qui a sauvé notre Monde. Une fois encore, il nous est démontré qu’Il maintient l’Équilibre, il incarne la clé de voûte de notre société ; révérons-le, craignons-le et aimons-le ! Que notre monde et sa beauté perdurent !
Des vivats explosèrent de partout à la fois, le héraut dut jouer avec force sur son tambour pour ramener le calme.
— Je remercie le Clan de l’Abeille pour leur accueil et cette si appréciable soirée où chacune et chacun, d’où qu’il vienne, saura, j’en suis sûr, trouver confort et réconfort.
Il pencha son buste de quelques centimètres en direction de Sieur Napoli et des siens, regroupés non loin de nous ; eux aussi portaient des tenues similaires, colorées de ce perpétuel rappel de leur blason. Je repérai Deirdre, la teinte feu follet de ses cheveux ressortant dans la horde de toisons brunes, essentiellement masculines.
— Vous le savez, je ne suis pas Roi de longs discours, passons à l’annonce de la deuxième Épreuve.
Mes pieds perdirent soudain de leur consistance, je tentai de rester droite sur ces appuis devenus chewing-gum. Je lorgnai la main de Dana, si fraiche et ferme à la fois ; j’aurais aimé oser m’en saisir ; peut-être aurait-elle pu m’insuffler de quoi réchauffer la peur que charriaient en ce moment mes veines.
— Dans deux jours, nos Invités seront attendus au Temple des Portes accompagnés de leurs Protectrices et Protecteurs. Une délégation - la plus élaguée possible, précisa-t-il en regardant avec insistance du côté des Abeilles -, pourra les accompagner. Les Protectrices et Protecteurs recevront dès demain, aux aurores, un courrier détaillant toutes les modalités et ce qu’ils seront en droit de préparer.
Un bref roulement de tambour écrasa les murmures naissants. Le Roi poursuivit comme s’il n’y avait pas eu d’interruption.
— Je me permets de raviver vos mémoires : le choix et le déroulement de ces Épreuves ancestrales ne me reviennent d’aucune façon. Moi-même serai tenu de me plier au contenu de ce courrier.
Il frappa sa poitrine de son poing avant de poursuivre.
— Cette deuxième Épreuve sera celle de l’Esprit de la Rivière, mais celle-ci a déjà eu son dû par le biais de l’Épreuve des Bêtes. Elle aurait pu ne point en tenir compte, mais en remerciement du soin que nous mettons à respecter ses eaux, elle s’en tiendra à donner.
Maguiar leva les bras pour maintenir l’attention de la foule. Je sentis les doigts de Dana, sa peau tiède, s’enrouler autour de mon poignet.
— En conséquence, aucune vie ne nous sera retirée au cours de cette Épreuve !
La foule repartit en cris de joie que le héraut ne chercha plus à réfréner.
Je… C’est bien une bonne nouvelle ?
— Luce ! Quelle chance ! s’écria Dana.
Puis j’entendis Armand rire de bon cœur.
— Je ne vais pas mourir ? Personne ne va mourir ? ne pus-je m’empêcher d’insister.
Des inconnus qui nous entouraient me pressèrent l’épaule et le bras avec chaleur.
— Vous pourrez faire vos preuves sans craindre la mort, jeune Damoiselle !
— Nous sommes heureux pour vous !
J’en vins à sourire niaisement. Jusqu’à ce que Dana commence à s’inquiéter au sujet de notre jeune Sieur Loup.
— Où peut-il se trouver ? Il faut au plus vite qu’il contacte Sieur Wolf Storm.
Je me contentai d’hausser les épaules ; hors de question que je lui parle de ce défi que notre Casanova s’était lancé lui-même.
— Le Roi et la Reine quittent l’estrade ! beugla le héraut.
L’espace autour des escaliers se modula dans l’instant.
— Pense à faire bonne figure s’il passe auprès de nous, chuchota Dana au creux de mon oreille, tu dois encore lui présenter tes respects.
Je hochai du menton bien qu’il y ait peu de chance que cela arrive ; la foule était dense. Quelques Abeilles blanches, bleues et orange passèrent devant nous. Leur succéda Maguiar, encadré de deux gardes.
Mais… Pourquoi ?
Ses yeux glacés me balayèrent de haut en bas. Je lus du mépris sur sa bouche crispée. C’est pourquoi je fus sidérée de la voir s’étirer en un sourire.
Sentait-il la crainte qu’il m’inspirait ? Y prenait-il du plaisir ?
— Damoiselle Luce…
Ce ne me semblait pas une bonne chose qu’il ait mon nom en mémoire. Néanmoins, je pris sur moi et lui offris une gracieuse courbette. Un calme oppressant s’installait autour de nous ; ceux qui nous entouraient préféraient écouter que commenter.
— Vous avez accepté une invitation bien incertaine. Vous plaisez-vous dans le quotidien… disons… rural des Loups ?
Je relevai quelques bruits de gorge étouffés.
C’est… Mais… Il ne peut pas dire ça.
Il était le Roi. Il ne pouvait pas se moquer ouvertement de l’un de ses Clans. Que devais-je répondre ? Et plus important, sur quel ton ?
Une vérité. Ton neutre.
— La vie y est paisible. Cela me convient.
Mon cœur hurlait, ma tête vrombissait, mais j’avais bien répondu.
— Paisible…, répéta Maguiar.
Un rire sec fit trembler ses épaules aux allures de rochers.
— L’agneau pait paisiblement. Puis le loup décide qu’il en a assez. Il saute.
J’étais interdite. Quelqu’un pouffa derrière moi. Le Roi ne le condamna pas.
— Damoiselle, poursuivit-il, ses yeux bleus me transperçant, vous avez choisi de vivre parmi les Loups ; vous passeriez pour une jeune femme bien naïve si vous vous contentez de chantonner qu’en leur domaine il fait paisible.
— Mon bon Roi, intervint un homme de l’âge de Warner, si je puis…
Maguiar lui offrit l’attention de la foule d’un geste du menton.
— Peut-être bien la vie y est-elle plus paisible qu’elle aurait pu l’être autrefois. Après tout, la meute s’est plus qu’étiolée.
Je n’osais me tourner vers Dana ; ne pouvait-elle prétexter quelque chose pour que cesse cet échange ?
— Mais, si l’on réfléchit en ce sens, continua l’inconnu, la raison de l’invite me semble alors par trop évidente… Après tout, la réputation du jeune Loup n’est plus à faire. Peut-être les derniers Loups souhaitent-ils ardemment répondre à ce dilemme.
Des rires gras m’encrassèrent et mes joues s’échauffèrent de gêne.
— Il suffit, réagit Maguiar, il y a une limite dans la taquinerie entre Clans.
Redis-le donc avec fermeté, despote.
J’étais aussi en colère contre moi ; je ne voyais comment m’extirper de cette situation et je les laissais salir le seul Clan qui m’avait tendu la main.
— Accepteriez-vous de me rejoindre un instant dans l’alvéole royale ? enchaina Maguiar. J’aimerais revenir sans détour sur cette image d’agneau.
Non.
Mais le dernier à lui avoir tenu tête en public s’étant vu amputé d’un demi-bras… j’acceptai.
****
J’étais dans une pièce tamisée par des lanternes dorées glissées côte à côte sur de longues chaines qui s’entrecroisaient sans se toucher au-dessus de nos têtes. D’épais rideaux maintenus fermés faisaient office de porte, leurs ourlets lestés étalés en vagues mortes sur le sol. Dana n’avait pas été conviée. Personne ne l’avait été. Cet antre qui dégradait les gris, du sol carrelé aux mosaïques tapissant les murs, n’abritait que moi, le Roi et son Compagnon de Château. Dans cette palette monochrome, ce dernier poussait le vice en arborant des cheveux argentés ; je ne lui donnais pourtant que quelques années de plus que moi. Un corbeau doré était tatoué sur sa joue. Gris et or. Ici le Roi était roi. Ici, les Abeilles n’avaient plus même leur qualité d’hôtes.
Maguiar me fit signe d’approcher ; il s’était installé dans un fauteuil aux allures de trône recouvert d’une peau grise et duveteuse.
C’est… Une peau de loup ?
Il y avait quelques chaises le long d’un mur, mais comme il ne me proposa pas de m’asseoir, je restai debout.
— Damoiselle, avez-vous compris ma mise en garde ?
Arrête de te sentir comme une enfant. Je suis adulte. Merde.
Je le regardais en face, mais ses yeux trop clairs me dérangeaient.
— Je… Je suis au courant de certains dangers qui ont cours au domaine du Château Lune ; ne pas approcher la forêt, le Froid’os…
— Succomber au charme du jeune Sieur si prompt à ravager les cœurs, me coupa-t-il d’une voix amusée.
Qu’est-ce qu’il veut ?
— Sieur Cazelain s’est engagé à ce qu’il ne se passe rien en ce sens, arguai-je avec une dureté qui me surprit moi-même.
Ce n’est pas exactement ce qu’il a dit, mais ça je le garderai pour moi…
Maguiar me scruta, pensif.
— Je m’interroge… Vous a-t-on rapporté tout ce qu’il se murmure sur les Loups ?
En tout cas, on ne m’a pas confié de secret.
— Je sais que Sieur Wolf Storm ne perdra jamais le contrôle au profit du… monstre qui l’habite… suite à la malédiction… comme cela a pu arriver à certains de ses ancêtres. Ma Compagne de Château s’est renseignée à la Bibliothèque Centrale, pensai-je bon d’ajouter.
Dire ces mots à voix haute… Chez moi, on m’aurait prise pour une folle. Ou on aurait pensé m’entendre raconter une histoire, certainement pas un fait… réel.
— Je vois…, dit le Roi en posant son menton sur ses mains jointes.
Le petit doigt qui portait sa chevalière se dressait vers les lanternes, comme s’il m’ordonnait de ne pas bouger. Malgré moi, je relevais certains détails ; les sourcils noirs qui écrasaient ses yeux glacés, sa barbe taillée à la règle, ses épaules droites et rigides. Il commença à osciller lentement de l’avant vers l’arrière, l’air concentré. Un croassement rauque me fit sursauter et le bruit d’un froissement d’ailes attira mon attention vers un coin sombre de la pièce : un corbeau massif se tenait perché sur la plus haute branche d’un arbre en pot.
Logique…
— Je ne vous ai accordé aucun privilège pour votre statut de Tueuse d’Alpha, articula le Roi.
— Pourquoi parlez-vous de cela ? m’exclamai-je sans pouvoir masquer mon étonnement.
Je m’en serais tapé le front contre le mur le plus proche.
— Ne vous ai-je octroyé ce titre ?
— Euh…
Luce, tu peux mieux faire.
— Si, me repris-je d’une voix où le manque d’assurance me dépitait. Toutefois… j’ai cru comprendre que votre souhait était que… chacun l’oublie.
Ses yeux clairs se plissèrent.
— C’est exact. Sache que cela m’était permis ; ce titre n’est pas lié au Pacte, c’est plus une affaire de traditions entre humains. Et celles-ci ne sont après tout que des modes qui se délitent ou se ravivent selon les fils que l’on se décide ou non à tirer.
C’est joliment dit. Et je suis tutoyée.
Le Roi se redressa mais resta là où il était.
— Damoiselle, je ne t’ai pas isolée dans l’alvéole royale pour seulement vérifier tes connaissances sur le Clan qui t’héberge. Je tenais aussi à te présenter mes excuses ; j’ai été un frein pour tes débuts en ce Monde. Sans l’action effrontée du Brumeur, ta nouvelle vie aurait pu être autre. Tu aurais été reconnue et félicitée pour cet exploit, j’aurais pu te proposer en premier ce qui l’a été à une autre. Pardon pour ce choix calculé en ma faveur et non en la tienne.
Oh.
— Pourquoi ne pas avoir dit cela quand nous étions entouré par la foule ?
Luce, écrase.
— Pourquoi choisirais-je d’accrocher une cible dans mon dos ? me retourna Maguiar sur un ton égal.
Le corbeau croassa dans son coin. Deux fois. Je me mordis la langue pour ne plus répliquer, je n’avais pas confiance en cet homme.
— Merci pour votre transparence, finis-je par dire.
— Par l’Univers, Mère, prions pour que vous n’ayez pas raison, murmura Maguiar.
Je regardais derrière moi, mais la seule autre personne était son Compagnon. Il patientait auprès des rideaux fermés. Puis j’entendis les pas mesurés du Roi qui s’approchait.
Non, retourne t’asseoir, sur ta peau de loup, demi-tour.
— Tu ne sembles pas être sotte…
Il murmurait toujours.
— Tes remarques sont réfléchies, tu sais rester à ta place… Tes apprêts pour ce soir te siéent et montrent que tu peux dans une certaine mesure jouir d’un aspect désirable. Enfin, tu ne manques ni de courage ni d’intégrité.
Il tournait à présent autour de moi. Le corbeau crailla juste avant qu’il ne reprenne la parole.
— J’ai été impressionné que tu choisisses l’antre des Loups et son Protecteur maudit à la place des dorures et de la vie facile de la Maison des Lièvres ; Maitre Xërès a sa réputation et a su en tenter plus d’une et d’un au cours de ses décennies de patronat.
Il s’arrêta devant moi, tendit un doigt et… caressa mon bras. Ma peau nue. Du coude vers l’épaule. Je frissonnai. De dégoût. De peur. De rage. Envers lui, qui se permettait, envers moi, qui restais muette.
— Ceci restera entre nous : je ne suis pas sûr que ma propre Reine, si elle avait été à ta place, aurait opté pour ce choix incertain. Brader son confort pour l’innocence de son corps.
Il se pencha. Je me pliais en arrière. Il recula. Je réalisai que je respirai vite et fort.
Calme-toi. Il a reculé. S’il te retouche, tu cries.
Sa bouche eut un pli amer. Heureusement, notre différence de taille la maintenait loin au-dessus de moi.
— Elle est humble si elle se sait adulée… Là où tu sembles te contenter de peu…
Vous ne me connaissez pas.
Les mots restèrent coincés dans ma gorge. Maguiar avança son bras et passa un doigt sur la face interne de mon poignet, sur cette marque en forme de patte que ce monde m’avait imposée, qui soi-disant me protégerait à l’avenir du bestial et mortel Peuple des Bêtes. Mais, semblait-il, pas du Roi…
— Ça suffit…, chuchotai-je.
Maguiar sourit, comme s’il pensait : vois-tu, insignifiante petite chose, j’ai tout pouvoir et peux faire ce que bon me semble. Sur son arbre, le corbeau grailla.
— Petite Étrangère, Tueuse d’Alpha, chuchota-t-il à son tour, en tant que Roi, j’ai le privilège de pouvoir convier jusqu’à trois Invités au sein de mon Clan. Je ne me permettrais pas de dire que j’ai fait une erreur en choisissant ma Reine ; si je me suis ouvert sur quelques défauts, elle possède d’indéniables qualités. Mais j’entrevois aussi les tiennes, et j’enrage de m’être laissé manipuler par le Brumeur. Avec tous les avantages qui accompagneraient ce titre, désirerais-tu te voir accordé le titre de maitresse d’un Roi ?
Bordel.
Je n’empêchai pas mes yeux de s’écarquiller.
Non ! Non-non-non !
J’eus alors l’irréelle sensation de deux ailes glacées qui se déployaient autour de moi. Je les sentis me pousser vers lui, du bout de leurs rémiges. Je recroquevillai mes orteils dans mes chaussures, lutant pour ne pas atterrir contre cet homme qui me hérissait.
Trouve une bécasse de ton âge ou contente-toi de Blondie !
La pression sur mon dos cessa.
— Sage Damoiselle, sache que je t’invite également à nous rejoindre sans ce titre. Même alors, tu gagnerais en faste à quitter les froides régions des Loups pour la capitale et notre Clan.
Il tendit vers moi sa main au petit doigt bagué. Son emblème royale y était gravée.
— Il y a quelque chose en toi qu’un Corbeau saurait magnifier. Je le sens. Eden, mon Compagnon, l’a senti lui aussi. Comme le Brumeur et même, j’en suis certain, ce Maudit de Loup ; les prédateurs ont le flair plus fin.
— La Reine, croassa ledit Eden en se déportant de quelques pas.
Le son cristallin d’une clochette se fit entendre et dans une envolée de rideaux Eryn pénétra dans l’ambiance tamisée. J’eus le bonheur d’entrapercevoir Dana ; elle ne m’avait pas abandonnée : je lui jetai un regard sans équivoque.
Faites qu’elle ait compris !
— Luce, je suis aise, tu sembles bien te porter, m’accorda Eryn d’une voix morne en allant enrouler ses mains autour du bras de son époux.
— Je suis émerveillée par ton discours, il a su captiver et marquer les foules.
— Il n’y avait qu’une foule, très chère, et si elle m’écoute, c’est parce qu’elle sait que je suis à son service et ne la retiens que pour l’essentiel.
Il se dégagea et s’en retourna à son fauteuil.
— Rouvre donc les rideaux, Eden, que l’incessant enchainement de demandes et de laquages puisse reprendre son cours. Ma Reine, je ne peux que vous inviter à continuer de vous former en m’observant assidûment.
Le Compagnon aux cheveux argentés m’invita à le suivre. Le Roi s’était tourné vers l’immense corbeau, ses yeux glacier rivés aux billes noires du volatil. Je souris à l’attention d’Eryn mais elle m’ignora. Je m’inclinai néanmoins comme Dana me l’avait appris avant de m’enfuir à pas vif. Quand je passai à sa portée, Eden, le Compagnon argenté, me retint par le coude, juste le temps de quelques mots :
— Entendez que sa majesté ne peut ouvertement vous inviter, pas pour le moment. Gardez tout cela pour vous. En attendant que nous vous revenions, patience et silence. Gare si vous parlez.
Lorsqu’enfin je quittai l’alvéole, j’avisai une longue file serpentante, emplie d’adeptes et de curieux qui me dévisagèrent sans discrétion. Mais je ne trouvai pas Dana. Je leur tournai le dos et plongeai dans la foule.
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