Nous y étions, le matin du Bal du Roi.
Dame Isaure était revenue aux aurores. Elle avait réclamé que nous petit-déjeunions ensemble et avait difficilement toléré que la Grande Salle soit inaccessible au matin de son retour. Midine avait fait déplacer une table nappée dans un petit salon inondé d’un soleil d’Est - quel plaisir cette rare éclaircie. Un large buffet mis à part, la pièce était vide autour de nous, pourtant je la trouvais agréable. Les hautes fenêtres rappelaient le style Art Deco avec leurs coins arrondis, leurs petits-bois et leurs impostes - une envie subite de les dessiner me brûla les doigts -, et des moulures tarabiscotées habillaient la jonction entre les murs et le plafond, apportant une note d’élégance à l’ensemble.
Une corniche.
Heureusement que le soleil me réchauffait le dos…, je ne savais plus où j’avais appris ces choses. Mes souvenirs perdus ne cessaient de me plonger dans le doute ; à quel point étais-je encore moi sans eux ?
Allons, je n’ai pas tout oublié. Et ils me seront rendus. J’y crois.
Je posai une main sur la nappe tiédie et j’ouvris mes doigts au soleil. À la vie. Sans crier gare, Cazelain se pencha vers moi pour me souffler dans l’oreille. Je le fusillai du regard.
— Luce, tu es morose, ce n’est pas drôle. Pour t’égailler, je vais te révéler un fait cocasse.
L’impudent jeune Loup se rencogna dans son siège en attrapant sa tasse de café, l’œil pétillant.
— Savais-tu que l’évènement du jour n’aura pas lieu au Château Royal ? Il se déroulera dans la seconde résidence du Clan de l’Abeille. Les Butineuses ont tout organisé, et se chargent de tous les frais.
Il but une gorgée avant de claquer sa langue contre son palais.
— Ce faisant, ces Abeilles gagnent bien des points.
Installée face à nous, Isaure fit tinter sa petite cuillère sur le rebord de sa tasse. J’étais à peu près certaine que la Mère du Clan n’appréciait que moyennement la bonne entente qui s’était lentement tissée entre moi et son cadet. Cazelain lui-même m’avait recommandé de lui adresser le moins possible la parole.
— Crois-moi, mon fils, ce n’est pas une sinécure d’organiser de telles mondanités. En vérité, nous sommes gagnants.
Mon voisin de table haussa les sourcils de façon dédaigneuse.
— Oui, mieux vaut se dire cela que d’admettre…
— Gare, gronda Isaure.
Je feins l’indifférence en étalant du beurre sur mon toast. Cazelain finit son café en silence.
Plutôt que d’admettre que le Clan du Loup n’est pas suffisamment populaire ni même suffisamment nanti pour organiser de telles mondanités, terminai-je en moi-même.
Ce qui, de mon point de vue, était parfait.
— A quoi pensez-vous donc jeune fille ? siffla Isaure.
Diable.
— … À quoi devrais-je penser ?
Cazelain s’esclaffa.
— Qu’en dis-tu, mère ? J’entraine Luce aux réparties fines depuis peu. Joli, Damoiselle, me salua-t-il en tendant sa tasse vide vers moi.
— Tant qu’elle ne nous fait pas honte, que m’importe.
— Allons, mère, nous savons tous deux que tu as ce matin un grain bien plus intéressant à moudre que sa modeste et néanmoins appréciable personne. Ah, tiens, une ombre de sourire sur tes jolies lèvres, vois comme je te connais au moins un peu malgré tous tes secrets.
Je ravalai un sourire ; cet effronté était aussi séduisant qu’indécrottable.
— Ma foi, cher fils, tu as raison. J’ai séjourné, comme tu le sais, chez une amie de longue date qui entre à sa guise au Château Royal. Et en ces premiers jours de nouveau centenaire, l’envie de s’y rendre a été presque quotidienne.
— J’imagine, ronronna Cazelain.
— Tu seras surpris d’apprendre, tout comme je l’ai été, que la Reine n’y fait pas l’unanimité.
Je retournai à ma tartine, les oreilles curieuses, la conscience troublée.
— Une aubaine, entendis-je Isaure murmurer.
— Que lui reproche-t-on ? s’enquit Cazelain.
Toute son attention était rivée sur sa mère, les coudes posés sur la table, le buste penché en avant. Isaure, sourire en coin, prit le temps de se resservir une tasse de café - sans lait ni crème ni sucre.
Noir. Comme ses yeux, ses cheveux… voir son cœur.
— Oh, certaines et certains sont très amourachés de la jeune et jolie Reine. Ils l’estiment merveilleuse, maligne et même courageuse. Et à y regarder, cette petite mérite ces compliments ; il n’est pas facile de se ménager une place dans une cour déjà remplie. Pourtant, il semble qu’elle y parvienne.
— Mais… ? l’encouragea Cazelain.
Les yeux fardés d’Isaure s’étirèrent pour accompagner l’un de ses rares francs sourires.
Belle et psychopathe.
— Et bien, Luce, finissez-la donc, cette tartine que vous avez si consciencieusement beurrée.
Que… Vipère.
Je piquai un fard en mordant avec hargne dans la tranche croustillante. Mais Isaure ne faisait déjà plus attention à moi.
— Il semblerait que d’autres la suspecteraient d’être sotte, reprit-elle, une agréable vitrine qui n’aurait rien d’autre à offrir. Mais ils précisent n’être que dans la réserve.
— Je vois, murmura un Cazelain étonnement sérieux.
Je m’en voulus de penser que cela lui seyait.
— Tout se jouera lors de la deuxième Épreuve.
Oh, celle-là…
Mes mains commencèrent à trembler, je dus reposer ma tranche de pain. Mes compagnons de table n’y prêtèrent pas attention. J’attrapai ma tasse de thé pour me donner une contenance, pressant mes paumes sur ses parois chaudes.
— Cela n’est pas tout, mon fils, ajouta Isaure d’une voix suave, il se murmure, fort bas je dois l’admettre, qu’une plume de corbeau ornerait le bas de son dos.
L’expression surprise de Cazelain indiquait que l’information valait son pesant.
— C’est tôt, dit-il, mais il est vrai qu’elle a directement répondu aux conditions.
De quoi parlent-il ?
— Vous souriez, mère. Une chose m’échappe et je vous supplie de la partager avec moi.
— Fort bien, mon fils. Si la petite Reine était réellement passée par le Temple du Corbeau, si un Gardien lui y était apparu, marquant sa peau de sa plume, pourquoi ne le crierait-on pas sous les toits ? Serait-ce parce que la plume est creuse ? Maguiar a promis une Reine d’exception à son Peuple, une Reine de prophétie. Une telle Reine ne peut se contenter de n’être qu’un membre ordinaire du Clan Royal. La Reine qu’il s’est engagé à attendre si longtemps se doit d’accéder au noyau familial des Corbeaux. Et si cela était le cas, pourquoi ne pas en faire étalage et le cacher ?
— Maguiar est notre Roi, s’amusa Cazelain, il ne peut s’être trompé.
La mère et le fils échangèrent un regard de connivence.
— Exactement, il semblerait que Maguiar nous offre une carte à jouer.
Il n’ajoutèrent rien. Cazelain tendit le bras pour attraper une pomme verte ; lorsqu’il la croqua, son jus frais et collant éclaboussa la table.
Leurs langues venaient d’aviver ma peur de l’Épreuve à venir. Avec sincérité, je souhaitais le meilleur pour Eryn. Mais que s’y jouerait-il pour moi ?
****
Assise sur les froides et larges dalles du sol de la Grande Salle, j’attendais dans un coin que Clô et deux autres employés du Château finissent de charger les calèches - il y avait plusieurs malles à ranger, coincer et ficeler. La route étant longue, nous resterions dormir sur place, juste une nuit.
La conversation matinale entre Isaure et Cazelain m’avait dérangée, et frustrée tant elle soulevait de questions. Existait-il un passif entre le Clan du Loup et celui du Corbeau ? Bien sûr, autre que d’avoir pris leur royale position. Que visait Dame Isaure ? Quant à l’évocation de ce Temple et d’un Gardien, cela m’avait rappelé un passage du recueil de Lionel Jos que j’avais lu sans le comprendre. Souvenirs et atermoiements posé sur les genoux, je tournai les pages en sens inverse jusqu’à le retrouver :
Qu’il est plaisant de s’entendre appeler Sieur. Sieur Lionel du Clan du Loup.
J’ai réussi !
Ce Clan sera désormais mon chez-moi. Une terre, un domaine, un foyer.
Toutefois, lorsque je vois Erard et son ombre noire, j’éprouve quelquefois un pincement au cœur… Aurais-je aimé entendre chanter une plainte ? Aurais-je aimé être approché ? Je m’en suis ouvert hier soir à ce bon ami maintenant devenu mon Protecteur ; le vin des Prairies m’avait fortement délié la langue - légèreté éphémère, mais poison du lendemain ! Mon corps arrivera-t-il un jour à s’habituer aux vins et spiritueux de ce monde ?
Soit. Je n’ai en tout cas pas oublié ce que m’a rapporté Erard : il m’a confié que l’on peut retenter l’expérience une fois par an, lors d’une nuit de Lune Pleine, quelle qu’elle soit.
…
Oserais-je ?
Il m’a révélé que cela peut se faire sans grand public, ne sont requises que la présence des deux témoins et celle d’une troisième personne.
Plusieurs quatrains me séparent de l’année future, mais cela me turlupine déjà l’esprit. Que penserait-on d’un fou Étranger, pas encore vieux mais déjà plus si jeune, qui s’entêterait de la sorte ? Sachant qu’en plus, cela n’est pas sans mal, ou plutôt, pas sans un inconfort certain… Bien sûr, je ne peux m’épancher sur le sujet, même en ce recueil privé, comme pour les Épreuves d’entrée en ce monde, subies et surmontées. Si je le faisais, ma feuille se consumerait d’elle-même ; telle est la magie du Pacte. Et ce recueil en devenir, à la différence des précédents, je ne sais trop pourquoi, il me tient à cœur de le conserver, de le laisser derrière moi... Je me contenterai donc de dire que cette Épreuve de Clan, si non mortelle, n’est pas non plus une promenade de santé.
Peut-être essaierai-je une fois encore. Une, seulement. Mais certainement pas trois.
Après tout, je ne serai pas le seul à n’en ressortir qu’avec une marque vide ; bon nombre de Sieurs et de Dames n’ont guère plus. Sans compter celles et ceux qui ressortent bredouille de leur voyage au Temple. En vérité, Erard et les autres élus font office de rareté. Une amie m’a confié que cela a toujours été ainsi et qu’il en était de même dans les autres Clans. Je ne ressens aucune honte. Néanmoins… cela aurait été grisant, d’y parvenir et d’en ressortir en élu. La vie est faite de deuils et de frustrations.
Je refermai le livre. Je n’avais encore rien lu mentionnant un deuxième essai. Si je remettais les bouts ensemble, si je partais du principe que la magie était bien de l’ordre du réel en ce monde, si Eryn était bien entrée dans un Temple lié au Clan du Corbeau, si elle en était ressortie dotée d’une plume tatouée, même creuse… Alors elle n’avait pas échoué comme le sous-entendait Isaure. Les élus auraient une plume pleine… Mais même avec une plume creuse, elle serait une Dame du Clan du Corbeau. Qu’avaient de plus ces élus ? Qu’était-ce, cette ombre noire que possédait Erard ? Et cette crainte qu’avait Lionel Jos que son livre parte en fumée s’il en disait trop par ses mots… ; était-ce sérieux ? Si je transcrivais ma première Épreuve, serais-je témoin d’une combustion spontanée ? Oserais-je…
— Luce, m’appela Dana. Tout est enfin prêt, nous pouvons nous mettre en route.
Je la vis applaudir comme une enfant.
— Que je suis heureuse que nous soyons dans les temps !
****
— Ton visage est fort froissé, y aurait-il un souci ?
— Je réfléchis, ronchonnai-je.
Cela faisait plus d’une heure que nous cheminions en calèche. Juste après notre départ, Dana m’avait avertie que le trajet en durerait quatre et j’avais soupiré Elle m’avait sermonnée avant de s’excuser ; je n’étais pas capricieuse, juste ignorante.
Pour sûr, c’est là que j’ai commencé à me froisser.
Elle m’avait ensuite apporté des explications qui, dans une certaine mesure, relativisait le Bus jaune mangue… En vérité, nous étions chanceux, car le trajet menant à la résidence du Clan de l’Abeille prenait au minimum deux semaines - et pouvait doubler si l’on avait peu de chance avec la météo. Mais dans le faste de leur Bal, les Abeilles avait négocié un passage avec l’Esprit de la Rivière : des ponts lui appartenant permettaient d’avaler plusieurs kilomètres simplement en les traversant ; on s’engageait sur un pont et ressortait par un autre.
Logique…
Dana avait déploré le coût de ces passages et les règles strictes auxquelles ils étaient soumis - sans s’épancher plus sur le sujet - puis m’avait enjointe à observer le paysage car nous emprunterions successivement deux ponts. Depuis, je regardais par la fenêtre, troublée d’avoir aussi vite délaissé la végétation sauvage et maladive des terres des Loups pour une autre, vallonnée et verdoyante.
Où sont passés les sols craquelés et les rivières bourbeuses bordées de mousse fluo ?
J’avais mal intégré les cartes de ce monde, il me faudrait retourner auprès d’elles dans la bibliothèque du Château Lune.
Intégrons déjà que la téléportation existe… Pour autant que l’on réussisse à convaincre ou à graisser la patte d’un cours d’eau… Misère. Je me prends trop la tête depuis ce matin. J’ai mal au crâne à force de chercher du sens dans l’impossible.
— Aimes-tu coudre, Luce ?
Je me tournai sans joie vers ma Compagne de Château. Elle s’était mise à broder au départ de la calèche : des points de croix qui donnaient vie à une nature épurée sur le ventre d’une grenouillère.
— Je ne suis pas sûre d’en avoir la patience. Tu fais cela pour un enfant ?
J’eus droit à un air perplexe.
— Oui.
— Bien sûr, gloussai-je. Et tu… tu aimes les enfants ?
Elle plissa le nez.
— Non. J’ai d’ailleurs décidé de ne jamais en avoir. Ce serait un fardeau, autant pour moi que pour l’enfant.
Ok. Sujet clos.
Je louchai néanmoins sur l’ouvrage.
— Mais… alors pourquoi une grenouillère ?
— C’est un cadeau.
— Pour un enfant en particulier ?
— Évidemment.
Bien. Bien bien…
La curiosité l’emporta.
— Quel enfant ?
— Celui de mon frère. Si l’Univers le souhaite, il naitra au printemps. Les petits ont plus de chance de survivre lorsqu’il naisse après l’hiver. C’est prometteur. D’où mon ouvrage.
— Parce que s’il était prévu qu’il naisse en hiver…
Dana leva deux aigue-marine outragées sur moi. Je n’ajoutai rien, tâtai mon visage pour vérifier qu’il n’était plus froissé et attrapai mon livre sur les légumes.
Ça suffit, moi, ça suffit… Silence dans ta tête et silence sur ta bouche.
Nous fîmes une courte halte dans une auberge, le temps de se dégourdir les jambes et d’alléger nos vessies. Au moment de repartir, Cazelain me surprit en s’installant à ma suite à la place de Dana.
— Que…
— Ta Compagne poursuivra le trajet avec Tom, n’aie aucune inquiétude pour elle.
Ce n’est pas pour elle que j’en avais ; si je m’étais rapprochée de Cazelain, nous ne nous étions encore jamais retrouvés seul à seule dans un espace fermé, coupé du passage et des regards d’autres que nous. Et Dana serait d’accord avec cela ? Cazelain arborait un air suffisant et amusé.
— J’ai dû me plier à une autre promesse solennelle, ne t’inquiète pas non plus pour toi, j’ai signé sur le Pacte, je resterai sagement sur ma banquette et ne te toucherai pas. Et puis Clô est juste là, si nous haussons le ton, il entendra, ajouta-t-il en taquinant des doigts la cloison en bois tendue d’un tissu décoloré au-dessus de sa tête.
Mes joues picotèrent. Clô menait effectivement cette calèche ; je m’en étais réjouie, j’aimais bien cet homme doux et simple, son chapeau rond et ses tatouages qui me rappelaient un peu mon monde.
— Je ne suis pas inquiète, mentis-je, je suis seulement déroutée de vous voir là.
Le jeune Loup haussa les épaules.
— Tom m’est infiniment précieux, je l’apprécie et le respecte, il a toute ma confiance. Mais il fait un abominable compagnon pour un trajet de quatre heures consécutives.
Tom était le Compagnon de Château de Sieur Wolf et Cazelain. Je n’avais pas encore eu d’échange avec lui, mais je l’avais vu transmettre des directives à Midine, la cuisinière, et à Clô ; pourquoi faire une phrase si trois mots suffisaient ? Cet adage le représentait bien. Pour le reste, c’était l’incarnation masculine de Dana : un air sérieux, tiré à quatre épingles, discret, poli.
Devant Cazelain, j’hésitai à ressortir mon livre. J’abandonnai l’idée lorsqu’il me proposa d’échanger quelques parties de cartes - à contrecœur, je n’étais pas férue de ce type de jeux ; ça je ne l’avais pas oublié.
À défaut d’autres choses.
Les cartes étaient belles, longues et rectangulaires, ornée de nombres ou de dessins à l’aquarelle qui représentaient un puits, un Temple, une rivière et un arbre. Les règles étaient simples et reposaient autant sur la chance que sur la stratégie. Le Sieur Loup remportait presque chaque manche. S’il savourait ses victoires, il ne fanfaronnait pas et précisait toujours comment il en était venu à gagner.
— Pour améliorer ton jeu, s’expliqua-t-il quand je m’en étonnai, ainsi que pour mesurer l’étendue de ton manque de compétition, j’en suis déconfit.
— Je peux en avoir, m’offusquai-je.
— Je l’espère de tout cœur.
Après une énième partie, il m’invita à lever mon nez vers la fenêtre. Sur fond de prairies et bosquets verdoyants, se devinaient les contours d’un immense bâtiment percé de fenêtres et éclairé de lumières.
Et ce n’est qu’une seconde résidence…
Le corps principal était arrondi, envahi par des vrilles végétales, et des annexes sur les côtés donnait une forme incurvée à l’ensemble. Plutôt que de l’étouffer, ces volumes et l’abondante végétation magnifiait l’ensemble. De loin, on devinait des silhouettes en pointillés qui grouillaient en tous sens.
— On dirait une ruche, chuchotai-je.
— C’est effectivement une demeure à leur image… Le Clan de la réunion. Le groupe passant avant l’individu. La communion, l’harmonie de l’ensemble et tutti.
Je me tournai vers Cazelain, étonnée de lui entendre un ton aigri. Dans son expression hautaine, accentuée par son arcade dressée, je retrouvai Dame Isaure. La veuve du Clan nous suivait dans une troisième et plus luxueuse calèche. Elle avait décrété qu’elle ne rentrerait pas au Château Lune après cette mondanité.
Ce faisant, elle manquera le retour de son ainé…
Nous entrâmes dans une longue allée cernée d’arbres élancés, tous plantés à égale distance.
D’immuables serviteurs forestiers.
De minuscules maisonnettes reposaient sur une dalle en briques tous les deux ou trois troncs épais, de petites formes tournaient autour, entrant ou sortant.
— Ce sont de vraies ruches ? m’étonnai-je.
— L’abeille est le totem de ce Clan, en ces lieux elles sont reines ; tu trouveras des ruches partout. Grâce à leurs nombreuses prairies fleuries et à ces arbres, les meiliers, ne poussant presque exclusivement que sur ces terres, le miel local est l’un des meilleurs en ce Monde. C’est leur fond de commerce, et il est excellent, sur tous les plans.
— Ces arbres sont vraiment magnifiques, ne pus-je m’empêcher de m’extasier, la nuque croquée pour en apercevoir les cimes.
Puis je repensais à ceux, malades et envahis de parasites, que nous avions laissés derrière nous le temps d’une nuit. Que ressentait Cazelain à comparer ce lieu avec le sien ?
— Tu vas regretter d’être venue chez nous, lança-t-il d’une voix taquine.
— J’y suis très bien, répliquai-je.
— Mis à part les températures.
— Non, je… Oui. Mis à part les températures.
Je déposai mes cartes sur la tablette qui faisait office de table entre nos deux banquettes rapiécées d’un patchwork d’écussons en cuir.
— Cazelain…
Il ne cacha pas son étonnement.
— Voilà une façon fort intime de m’interpeller pour quelqu’un qui persiste à me vouvoyer depuis des semaines.
J’avais omis l’étiquette.
— Pardonnez-moi.
— Gare, le sérieux revient à la charge, s’amusa-t-il. Mais je t’écoute, cela semblait important.
— C’est au sujet des températures.
— Je n’ai pas d’emprise sur elles.
— Évidemment, m’agaçai-je, je veux en venir à autre chose. Hier, j’ai compris que certains villageois en souffraient. La soigneuse m’a parlé du Froid’os et m’a conseillé des choses évidentes comme remède : bain brûlant, feu…
— J’ignorais que Mara-la-Guérisseuse t’avait diagnostiqué cela, s’inquiéta-t-il, prends bien au sérieux ses recommandations, le Froid’os est fourbe, Luce, il n’est pas à prendre à la légère.
Je balayai son intervention d’une main.
— Oui, je ferai attention. Et vous savez, j’ai rencontré un homme blessé à la main, il a chanté vos louanges à vous et votre frère, Sieur Wolf Storm, car vous mettiez les Guérisseurs à leur disposition avec régularité. Mais en quittant la soigneuse, enfin la guérisseuse, j’ai entendu cette vieille dame… Elle déclinait de prendre son tour, elle voulait passer en dernier car elle savait qu’elle retrouverait le froid chez elle.
— Ce n’est pas le froid, le problème, coupa-t-il brusquement. Chaque foyer possède en théorie ses chaud-galets. Le vrai problème, c’est cette saleté d’humidité, ces nuages gris presque permanents dans le ciel.
Je remuais une corde sensible.
— Mais que peut-on faire pour les aider ? insistai-je, consciente qu’il aurait mieux valu s’arrêter là, mais embourbée dans mon idée fixe.
— À part ce que l’on fait déjà ? grinça-t-il.
Je rougis. Il avait raison, ce n’était pas comme si rien n’était fait.
Cazelain soupira longuement en ébouriffant ses cheveux.
— Merci pour ta sollicitude à leur égard, Luce. Et sache que nous avons cet esprit, dans ma famille. Un Clan n’est rien sans le soutien de ses gens. En contrepartie, il est de notre devoir de nous mettre à leur service pour soulager au mieux leur quotidien. Sans doute l’ignores-tu, mon frère a élaboré un projet visant à construire des thermes publics dans chaque hameau ; cela rejoint ton idée d’en faire plus, ne crois-tu pas ? J’aimerais moi-même pouvoir redistribuer des chaud-galets à chaque foyer, je sais que ces dernières années nombre d’entre eux ont été contraints d’en revendre une partie pour entretenir leurs maisons et pallier au manque de ressources de nos terres. Mais ces projets sont constamment remis à plus tard par d’autres frais. Mander les Guérisseurs, soutenir les éleveurs afin qu’ils puissent correctement panser les cheptels, fournir du matériel adéquat aux agriculteurs, financer la formation de la nouvelle génération au sein des guildes maitresses de nos terres et j’en passe. Nos principaux revenus nous viennent des récoltes, or, tu l’as compris, depuis plusieurs années, elles sont limitées à cause de la triste météo… Nos cultures dépérissent, à l’image de notre Château. Tout ou presque y est défraichi. Propre, mais défraichi. J’aimerais tant lui rendre sa splendeur d’autrefois…
Cazelain ferma les yeux, lèvres et paupières serrées. J’étais coite.
— Je ne me rendais pas compte, chuchotai-je, pardonnez-moi…
Dire que je me sentais mal était un euphémisme.
— Et c’est fort bien ainsi, se reprit le jeune Sieur en ajustant le foulard bleu ciel noué autour de sa gorge. D’ailleurs, je te somme de garder tout cela pour toi, je préfère maintenir le reste du monde dans l’illusion que nous menons toujours un semblant de grand train.
J’acquiesçai puis me tournai vers l’immense maison-ruche de plus en plus proche. Cazelain l’observait lui aussi. Nous étions légèrement secoués par le chemin passé de la terre aux pavés.
— Détends-toi, je ne t’en veux pas. Ou bien un peu seulement. Mais tout s’effacerait, j’en suis certain, si tu t’engageais une bonne fois à cesser de me vouvoyer.
Je déglutis avant acquiescer.
— Pourrais-tu également me promettre de te défaire de ton châle à notre arrivée ? dit-il avec plus de légèreté. Il fait plus chaud par ici, tu n’auras pas froid. Et ce serait dommage de cacher une si belle toilette.
Vraiment, il exagérait… Je portais une robe bleu nuit qui, je devais l’admettre, seyait parfaitement avec mon teint et mettait même mes yeux en valeur. Mais elle dénudait ma gorge, mes clavicules et mes épaules dans un large arrondi. Il avait refusé que je porte autre chose.
— J’offre un tableau suffisamment satisfaisant ? raillai-je.
— Évidemment, quelle femme ne pourrait l’offrir ? Mais dans cette robe, tu gagnes en relief dans ce tableau.
Ses lèvres s’ourlèrent dans une moue qui aurait pu convaincre une vingtaine de chats de plonger dans une baignoire d’eau froide.
Démon.
Je pressentais qu’au-delà de l’humour et du compliment, une autre vérité se cachait dans ses mots . À le côtoyer un peu chaque jour, j’avais observé que s’il se targuait de parler sans réfléchir, il faisait bien trop souvent mouche pour que ce ne soit que du hasard. Selon moi, Cazelain pensait et anticipait en permanence - ce que j’appréciais, moulinant moi-même en continu. Mais lui analysait pour en tirer le meilleur parti, pour atteindre un but. Lequel ? Je l’ignorais. Nous ne nous connaissions pas assez. Mais je doutais qu’on puisse mettre tant de soi dans un but futile.
D’où ces questions que je me posais : en quoi était-il important que je ne sois pas déplaisante à regarder ce soir ? Et dans quelle mesure devais-je ou non m’en inquiéter…
— Au fait, dit-il soudain avec nonchalance tandis que Clô modérait l’allure des chevaux pourtant déjà au pas, d’ordinaire quand je fais route avec mon frère, juste avant que nous ne sortions de la calèche, je lui demande un chiffre. Je m’applique ensuite à obtenir autant de conquêtes au cours de la soirée.
Il soupira, se désolant de cette absence.
— Voudrais-tu prendre sa place ?
— Je n’entrerai pas dans un jeu si irrespectueux pour autrui.
— Soit. Sais-tu qu’en tant qu’invitée Étrangère, si l’on t’invite à danser ce soir, tu seras contrainte de t’y plier ? Au dire de ta Compagne, tu es aussi bonne danseuse que cavalière… Je doute donc que tu sois friande de tels échanges. Et pourtant, il y en aura. Après tout, c’est un bal… Cependant, en tant que représentant du Protecteur de ton Clan d’asile, je peux intervenir et décliner en ton nom toute invitation non-désirée. Mais peut-être ne devrais-je pas entrer dans un jeu si irrespectueux pour les autres…
Merdouillerie.
— Un, dis-je rougissante en évitant son regard que je devinai moqueur.
— Luce…
— C’est un nombre que je sache.
— Ajoute un zéro et tu auras approximativement le nombre de danses que tu devras céder si je ne viens à ta rescousse.
— D’accord. Deux. Heureux ?
— Extrêmement.
Il replia la tablette d’un geste sec, ce qui permit à Clô d’ouvrir la porte.
— Et sache que je viens de te baratiner avec une grande facilité ; invitée Étrangère ou non, personne en ce monde n’a le droit de te forcer à danser. Tu n’as même pas penser à me demander si je disais ou non la vérité… Par pitié, sois plus méfiante, Luce ! Mais je relève malgré tout ton défi, dit-il en sortant, les yeux rivalisant de pétillance avec son sourire.
Je roulai les miens vers le plafond de la calèche.
****