— Luce ! Que je suis ravie de te revoir !
Une jeune femme moulée dans un fourreau doré accourut vers moi avant de m’écraser contre sa poitrine.
C’est qui cette folle qui agit comme si nous étions de vieilles amies ?
Je venais à peine d’arriver devant les marches blanches qu’il fallait gravir pour rejoindre l’entrée principale aux portes maintenues ouvertes par d’immenses pots azur débordants de plantes mellifères. Je tentais de me reculer, mais les bras m’enserrèrent avec plus de vigueur.
Mais !
— Comme te portes-tu, chère Luce ? Moi-même je vais à merveille. Ne trouves-tu pas ce lieu magnifique ? Cette fête est parfaite, c’est si enchanteur ! As-tu autant de galets-lumière au Château des Loups ? Je dois avouer qu’au domaine en partie souterrain et labyrinthique des Lézards, la lumière est mise au rang d’art, ce n’est donc pas ce qui m’a le plus impressionnée à mon entrée dans la Maison-ruche.
Je poussais un peu plus fort et les bras trop amicaux me libérèrent enfin. Je n’avais pas oublié la longue tresse noire et les yeux en amande de la jeune femme.
— Satya, expirai-je, contente de te revoir en bonne forme.
— Merci, tu es toi-même en beauté; plus que la dernière fois que nous nous sommes vues.
Mon sourire devait être amère, la dernière étant aussi la première, selon moi, il n’y avait rien de joyeux dans ces souvenirs communs - mis-à-part d’y avoir survécu, fait dont j’étais reconnaissante.
Elle posa une main sur mon épaule pour adopter un ton de confidence - je parraissais bien pâle sous sa carnation ensoleillée.
— La magie de ce Monde est stupéfiante, chuchota-t-elle. Quelles incroyables découvertes as-tu toi-même observées depuis que nous sommes ici ? Oh, mais quelles qu’elles soient, elles perdront de leur faste quand tu auras sous les yeux les merveilles de leurs salles des fêtes ! Tu ne regretteras pas d’avoir fait le déplacement, j’en suis certaine !
— Je…
Mais Satya ne cherchait pas à m’écouter. Faisant mine de ne l’aviser que maintenant, elle offrit un chaleureux sourire à Cazelain qui se tenait derrière moi. Elle déplaça sa main sur mon bras, faisant chanter les bracelets dorés qui encerclaient son poignet et reprit la parole sans me l’avoir vraiment laissée :
— Il est plaisant de reparler ensemble, mais nous en oublions les politesses. Me présenterais-tu ton ami ?
Je grinçai des dents mais j’obtempérai. Je fus même déçue que Dana n’en soit pas témoin - elle supervisait avec Tom le déchargement de nos malles - car j’appliquai ses conseils à la perfection. Un hochement de Cazelain me le confirma.
— Je suis enchantée de faire votre connaissance, ronronna Satya en ramenant sa tresse noire sur sa poitrine.
Celle-ci lui descendait jusqu’aux hanches, des anneaux dorés la décorait sur toute sa longueur.
— L’on m’a dit que vous étiez d’ordinaire un habitué de la Maison, Sieur Cazelain, je n’ai pourtant pas eu le plaisir de vous voir aux deux fêtes qui s’y sont tenues ce quatrain.
Tiens donc, Cazelain voyagerait aussi souvent ?
— Je suis un Sieur de tradition, Damoiselle, lui répondit le jeune Loup en s’inclinant. Si aucun Pacte ne nous l’impose, il est tacitement répandu que les Clans se regroupent le temps de la Lune qui suit la Moisson. Néanmoins, je suis navré de n’avoir pu répondre à votre attente.
Il lui offrit un demi-sourire tout en charme et en gourmandise. Satya retira enfin sa main de mon bras pour effleurer son cou et l’arrête de son menton en le couvant de ses yeux fardés.
— Serais-je pardonné en vous promettant une danse ce soir ? s’engagea-t-il en lui présentant sa paume tournée vers le ciel de fin d’après-midi.
— Avec plaisir, mon Sieur, je suis si friande des jeux de jambes, répondit-elle d’une voix rauque.
Cazelain n’avait qu’à bien se tenir, en voilà une qui semblait maitriser le jeu de la séduction.
Un raclement sec nous signala la présence de Dana. D’un ton réprobateur, elle interrogea Satya sur le lieu où se cachait son ou sa Compagne de Château.
— Oh, c’est une dame, chantonna Satya en faisant tinter ses bracelets avec désinvolture. Elle doit être quelque part à l’intérieur, probablement en train de me chercher ; je réalise avoir oublié de lui dire que je sortais.
Elle haussa innocemment les épaules à l’intention de Cazelain qui riait aux éclats.
— Accourez donc la rassurer, Damoiselle Satya, il n’est pas bon de faire courir inutilement nos Compagnes et Compagnons, la gourmanda-t-il.
Sur la promesse de le retrouver plus tard, elle obtempéra et nous tourna le dos pour gravir le long et large escalier. Elle avalait chaque marche en faisant lentement ondoyer ses hanches, sa longue tresse se balançant de gauche et de droite dans un mouvement presque hypnotique.
— Inconséquente personnalité.
— C’est l’apanage de la jeunesse, chère Dana.
— Je ne suis pas ainsi, assura ma Compagne.
— Je pense que vous êtes une vieille âme, chère Dana, tout comme Luce.
D’un air appréciateur, il fit remarquer que la démarche de la jeune femme tenait du lézard.
— Elle est déjà à l’image du Clan qui l’a invitée, s’amusa-t-il.
Dana fronça le nez avant de l’informer que Tom le rejoindrait plus tard ; il avait voulu s’assurer que les bagages soient correctement acheminés jusqu’à nos chambres et que celles-ci soient bien fermées à clé. Elle se tourna ensuite vers moi.
— Luce, je suis bien heureuse que tu ne sois pas à l’image de cette jeune Damoiselle du Clan du Lézard. Ne pensez-vous pas de même Sieur Cazelain ?
Le jeune homme modula son sourire et nous regarda toutes les deux, l’une après l’autre, s’arrêtant un brin plus longtemps sur moi.
Que calcule-t-il encore ?
— Pour être honnête, j’aime côtoyer les personnalités fortes et hautes en couleurs ; je me nourris et m’amuse d’elles.
Il pencha son visage de côté, plissant ses yeux clairs.
— Toutefois… Je dois avouer que dans ma sphère privée, je préfère les êtres lisibles et honnêtes. Ce que notre Luce semble être, même lorsque cela la désert.
Et il éclata de rire avant de déposer à son tour une main sur mon épaule - était-ce l’ancre des manipulateurs ?
— Mais très sérieusement, Luce, dans une version plus édulcorée que notre amie Lézarde, j’espère te découvrir un peu plus dans le charme et un peu moins dans la retenue ce soir. Le Clan du Loup est continuellement épié par les vilaines langues du Royaume, je t’implore de ne pas apporter d’eau à leur moulin.
— Je n’ai pas prévu d’humilier qui que ce soit ce soir, grinçai-je.
J’avalai ma salive avec difficulté et resserrai les mains sur mon châle que j’avais promis d’abandonner une fois le seuil passé. Cazelain m’offrit son bras pour l’ascension des nombreuses marches.
— Je te remercie d’avance, dit-il. N’aie crainte, tu as de l’esprit ; je le sais, cela fait plus d’un quatrain que je dialogue chaque jour avec toi. Crois-moi, tu es bien plus intéressante qu’une intrépide intrigante. Tu n’as qu’à penser à sourire et à retenir certaines réparties et cela se fera sans difficulté. Et tu es très en beauté ce soir, Dana et moi y avons veillé ; et nous avons bien trop de goût à nous deux pour être passé à côté du moindre détail.
Mes joues picotaient de gêne.
— Et ces mots, ils sont honnêtes ?
Le jeune Loup me murmura qu’ils l’étaient en me regardant droit dans les yeux.
J’acceptai son bras en me détournant et m’y accrochai du bout des doigts.
— Et maintenant, s’égailla le jeune Sieur, allons les éblouir et leur montrer que les Loups font partie des gens qui comptent.
Si j’étais un chat, je ronronnerais. Sale type. Gentil sale type.
Cazelain n’était qu’un redoutable démon séducteur, mais il était plaisant d’être appréciée de lui.
****
Fastueux. Ce mot s’imposait où que se posât mon regard. J’évoluais dans une ambiance cotonneuse de blancs épurés aux touches bleutées et dorées. Les volumes n’étaient qu’en courbes et en arrondis. Entre les moulures, les plumes duveteuses et les déroulés de gaze de coton, je ressentais le même calme qui m’imprégnait à chaque fois que je contemplais un bord de mer. Les plantes, luxuriantes, prenaient leurs aises dans de longs bacs qui modulaient l’espace en chemins zigzagants au détour desquels l’on pouvait s’arrêter autour de hautes tables étroites couvertes de mets à picorer que quelques serveurs ne cessaient de réarranger et réapprovisionner. Sur chacune d’elles, un objet doré étaient mis à l’honneur : astrolabe, gramophone, boite à musique, pinceau… Au plafond, étaient accrochés des lustres tentaculaires disposés avec symétrie entre de grandes ouvertures circulaires et vitrées ; leurs innombrables galets irradiaient faiblement. Je savais que cette lueur s’intensifierait au fur et à mesure que la lumière naturelle s’effacerait ; à aucun moment nous ne serions dans le noir ou la pénombre.
Cet endroit se suffisait déjà à lui-même, mais il était magnifié, rendu irréel par les autres pièces qui s’articulaient tout autour ; cette vingtaine d’autres espaces, plus ou moins grands, arrondis ou allongés, aux ambiances opposées qui se trouvaient tous connectés entre eux par celui où je me tenais, médusée. Il n’y avait pas la moindre porte, seulement de hautes arches permettant de circuler librement d’un espace à un autre.
En ce moment, sur ma gauche, j’apercevais une petite pièce en demi-sphère où l’orange était à l’honneur : un billard trônait en son centre et des porte-queues étaient accrochés aux murs. Mais sur ma droite, se trouvait une pièce plus large et rectangulaire, au sol parqueté explicitement dédié à la danse : des banquettes étaient disposées le long des murs et une estrade accueillait des musiciens qui semblaient encore accorder leurs instruments. C’était pour l’essentiel des instruments à cordes, de formes et longueurs variées. L’un d’eux était une petite et étrange harpe arquée, appuyé sur l’épaule de son propriétaire qui la pinçait avec amour.
— L’individualité mise à l’honneur au sein d’un groupe à la ligne directrice commune, me glissa Cazelain à l’oreille. Là réside la force de ce Clan. Ils ont même réussi à le faire transparaitre dans leur architecture, gloussa-t-il.
Quand nous avions franchi l’entrée, mon cavalier m’avait proposé de commencer par traverser l’espace principal à un rythme lent. Pour que tu puisses mesurer le génie conceptuel de cette demeure. Il n’avait pas exagéré ses mots. Mais j’avais aussi relevé autre chose : Cazelain était connu dans cette foule bigarrée qui ne cessait de s’étoffer au fur et à mesure des arrivées.
— Par l’Univers, Sieur Cazelain !
Il s’agissait cette fois d’un jeune couple à la chevelure blanche tressée. Mon cavalier se pencha, échangea quelques paroles et me présenta dans les règles de l’art selon Dana. Une fois encore, je m’inclinai, présentai un visage avenant et répondis aux questions d’usage qui m’étaient posées. Je savais que Cazelain récupérerait les rênes si l’une d’elles sortait du cadre de la bienséance. Ce qui arriva après qu’une grande dame aux lunettes carrées se soit imposée au côté du jeune couple :
— Très chère, dites-moi donc la vérité, car tant de rumeurs circulent à vos sujets mais aucun écrit ne peut en garder trace… Est-il vrai qu’une partie de votre mémoire vous aurait été arrachée ?
Les bras auraient pu m’en tomber.
— Et bien…
Cazelain posa une main sur mon épaule et pressa doucement. Je ne cherchai plus à donner une réponse.
— Dame Ileine, en parlant de mémoire, je réalise avoir récemment vu passer une invitation à l’une de vos fêtes privées à laquelle je n’ai malheureusement pu me rendre. Dites-moi, mais en me ménageant je vous prie, ce que j’ai manqué.
La grande femme gloussa avant de narrer quelques anecdotes sur quelques personnes qui m’étaient parfaitement inconnues… Cazelain finit par couper court en lui assurant que c’était croustillant et lui fit promettre de ne pas cesser de lui envoyer ses invitations. Nous nous retirâmes un peu plus loin et le sympathique jeune couple en profita pour s’éloigner de son côté, main dans la main. Cazelain se pencha pour me murmurer trois mots à l’oreille :
— Tu es parfaite.
Mes joues rosirent.
— Ne trouves-tu pas cet endroit fabuleux ? me demanda-t-il ensuite d’un ton enjoué.
On aurait dit un enfant dans son aire de jeu favorite.
— C’est plus que cela… Toutes ces pièces, c’est…
Il me désigna la plus proche, qui possédait une autre troupe de musiciens, cette fois sur une estrade centrale :
— On les appelle les alvéoles. Tu sembles attirée par celles occupées par les musiciens, c’est la deuxième que je te vois observer avec insistance. Désirerais-tu aller les écouter ?
— Non, c’est juste que… C’est étrange, je ne les entends presque pas, comme si leur musique était lointaine et étouffée... Pourtant ils ne sont qu’à une poignée de mètres !
Ma remarque l’amusa.
— Je me demandais si tu t’en rendrais compte par toi-même. Je suis assez impressionné. Pour ma part, lorsque je suis venu ici pour la première fois, il m’avait fallu l’aide de Mère, en fin de soirée, pour le réaliser.
Bien, mes oreilles ne souffraient d’aucun dysfonctionnement.
— Est-ce grâce à une autre sorte de galet magique ? Comme vos galets-eau ou chauds-galets ?
L’admiration fit place au trouble.
— Il n’y a rien de magique avec les galets élémentaires… Ils ne font qu’agir par réaction moléculaire. Il restituent ce qu’ils ont puissé ailleurs.
Je papillonnai des yeux.
— Bien sûr…, murmurai-je en feignant la compréhension.
Réaction moléculaire… N’importe quoi.
— Quant à cette variation sonore, continua-t-il en modulant lui-même sa voix, ce sont simplement les plafonds des alvéoles qui ont été conçus autour de runes offertes par l’Esprit de la Rivière pour maintenir le son dans leurs limites. On évite ainsi une cacophonie inévitable dans un ensemble de tant de pièces ouvertes les unes sur les autres.
— Et là… c’est encore moléculaire ?
— Non, Luce, ici c’est magique.
Je restai coite. Et il était sérieux, le bougre.
— Incroyable que cela fonctionne, marmottai-je à voix basse.
— Est-ce courant dans ton monde de mettre en place des choses non abouties ? se moqua-t-il. C’est assez farfelu cette remarque, bien sûr que cela fonctionne.
J’entendis toussoter dans notre dos ; Dana !
— Sieur Cazelain, un autre sujet serait peut-être plus approprié, chuchota-t-elle.
— La raison vous rend si précieuse à mes yeux, chère Dana, dit-il en se tournant vers elle.
Il posa ensuite sa main sur la mienne ; je ne pus m’empêcher de remarquer qu’elle était tiède et douce. Ses yeux riaient d’avoir été repris comme un enfant par ma Compagne de Château. Nous échangeâmes une moue de connivence.
— Damoiselle Luce, avez-vous remarqué ces couleurs que l’on retrouve dans chaque alvéole, avec plus ou moins de présence ? m’interrogea-t-il soudain d’un ton si professoral qu’il m’arracha un rire.
Je jouai le jeu et regardai autour de moi ; il y avait du bleu, du blanc, du doré et de l’orangé, et ce, dans toutes leurs déclinaisons possibles.
— Ces couleurs composent la palette du blason du Clan de l’Abeille ; l’insecte doré et orangé sur un fond bleu piqueté de blanc. Rien, ici, ne se décide au hasard. Gardez cela à l’esprit, Damoiselle, quand une Abeille choisit de converser avec vous.
Devais-je encore rire ou m’avisait-il d’un précieux conseil ?
— Cazelain ! Très cher ! tonna alors une forte voix. Quel plaisir de vous revoir parmi nous !
Et bien, encore un adepte…
Mais cet homme qui venait à nous, je l’avais déjà rencontré. Je reconnaissais ces yeux de la même teinte noisette que la barbe, l’embonpoint marqué et cette bonhommie insupportable. L’homme guilleret sortait d’une alvéole aux murs brun orangé tapissés de hautes et étroites bibliothèques remplies de reliures dorées qui faisaient face à de gros divans en cuir et une immense mappe-monde blanche posée sur un guéridon.
— Sieur Napoli, Protecteur des Abeilles, me murmura Cazelain.
Ledit Protecteur abattit ses larges mains sur les épaules du jeune homme avant de lui offrir une vive accolade.
— Jeune ami ! Vous en avez surpris plus d’un, et moi le premier ! Je ne pensais pas que vous prendriez le parti des anciennes traditions, sembla-t-il se moquer.
— Mon Sieur, je suis pourtant issu d’un Clan riche en traditions séculaires, riposta Cazelain avec sérieux.
— Si, vrai…
Le Sieur Abeille semblait partagé, comme si Cazelain n’agissait pas comme de coutume.
— Mais dites-moi donc, comment se porte votre frère ?
— Il défend nos Frontières tel un fervent protecteur de notre monde, comme si souvent.
— Bien, fort bien. J’ai croisé votre Mère, elle a eu de bien étranges mots.
L’échange était cordial, ils se souriaient. Alors pourquoi avais-je cette impression d’une légère tension ?
— Attendez-vous quelque chose de moi ? reprit le chef des Abeilles.
Le jeune Loup modula son sourire comme il savait si bien le faire.
— Vous m’avez invité si souvent, cher Napoli, et parfois même conseillé comme un père. C’est moi qui attend de pouvoir vous être utile un jour, en remerciement de tous ces instants passés en votre merveilleuse demeure.
Les traits du Sieur Abeille se détendirent. Puis il s’esclaffa, assez bruyamment.
— Vous êtes ici comme chez vous, très cher, comme toujours ! J’ai toute confiance ! Mais je rebondis sur vos mots et me permets de vous mander ceci : faites-moi plaisir et restez un gentleman avec mon Invitée.
Il remit sa main sur l’épaule de Cazelain.
— Dans la retenue la plus galante qui soit, insista-t-il en clignant un œil. Je compte sur vous, jeune Loup.
Il se tourna ensuite et enfin vers moi pour m’adresser chaleureusement la parole - pour la première fois en cette seconde rencontre.
— Je vous souhaite la bienvenue chez nous, Damoiselle. Votre sieur hôte sera un guide de choix tant il connait la maison.
Mon sourire se crispa, mon inclination fut guindée. Un certain malaise passa sur les traits du Sieur Protecteur qui ne s’attarda plus et nous abandonna sans me poser la moindre question.
Sans se départir de son visage avenant, Cazelain m’écrasa les doigts en me prenant par la main et me tira fermement vers un mur d’un blanc crémeux.
— Luce, me glissa-t-il sèchement à l’oreille, je t’ai vue agir avec plus de politesse et de modération avec cette fille à la tresse du Clan des Lézards. Permets-moi de te dire que tu cibles bien mal les sujets sur lesquels oublier charmes et politesse ; il serait sot de se faire ennemi de cet homme puissant. Et d’abord, qu’a-t-il bien pu te faire ?
Malgré moi je grinçai des dents. La sourde colère qui m’était remontée dans l’estomac à la vue de ce Napoli refusait de s’en aller.
— Il m’a ostensiblement ignorée à votre stupide bal des Moissons. Il ne m’a pas… Il n’a pas été correct, et il le sait, je viens de le voir sur son visage.
Cazelain incarna l’exaspération.
— Comme tous les Clans ou presque ! Et le meilleur moyen de le leur faire regretter, c’est d’être irréprochable. Ne les invite pas à commérer sur ton manque de politesse et tes accès de colère. Luce, à l’heure actuelle, tu n’es qu’une invitée, une Étrangère à notre Peuple.
Ses mots firent mouche. Je notai d’y réfléchir en détails plus tard. Une fois seule, au calme. Pour voir dans quelle mesure je devrais, ou non, remettre le choix de mon comportement en question.
— Tout se passe bien ? s’inquiéta Dana qui nous avait suivi avec un temps de retard à cause d’un mouvement de foule.
Le Cazelain charmeur posa une main sur ma hanche en affirmant que nous débattions sur le coloris de blanc choisi pour les murs.
— Très élégant. Cela a été repeint de frais récemment. Quel souci du détail.
Dana n’était pas dupe mais elle joua le jeu et ajouta qu’elle avait rarement vu une décoration si équilibrée. J’inspirai une vive bouffée et me tournai vers le jeune Sieur Loup. Je posai une main sur son torse pour lui intimer de m’écouter.
— Je ferai comme tu veux pour le reste de la soirée.
D’abord sérieux, il hocha la tête. Puis ses yeux étincelèrent et ses épaules se décontractèrent comme du caramel mou. Il se déplaça pour me masquer à la vue de Dana et mordit sa lèvre inférieure de ses blanches incisives.
— Ce contact t’a-t-il plu comme à moi ? m’interrogea-t-il d’une voix plus basse que le murmure.
Cramoisie, je roulai des yeux en me demandant comment il était possible de basculer si vite du sérieux à la dérive. Ce démon était impossible !
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