Ma Compagne m’entrainait d’un pas vif vers la Grande Salle. Les Guérisseurs qu’elle avait mandés - pour moi - étaient arrivés au Château et resteraient trois jours. Cependant, nous partions le lendemain, il me fallait donc les consulter au plus vite. Elle ne disait rien, mais à son air crispé, je sentais Dana remontée contre moi. Pourtant, je ne regrettai pas de m’être éclipsée sans rien dire à personne. Mince, cela faisait bien longtemps que je n’étais plus une enfant. Et n’avais-je pas les droits d’une Dame ? Une Dame en ce monde n’était-elle pas un être libre ?
Me voilà morose à mon tour.
Nous étions devant les double portes.
— Je ne t’accompagne pas, j’ai à faire, déclara ma Compagne d’un air pincé.
Mais elle ne bougea pas. Son nez se fronça puis elle planta ses yeux impassibles dans les miens.
— Vois-tu, j’ai perdu beaucoup de temps à te chercher. Peut-être ne réalises-tu pas les nombreux préparatifs liés à notre départ et au Bal de demain, dans un immense Château, avec un personnel réduit.
Merde. Maintenant je regrette.
Je crus qu’elle s’en tiendrait là, mais non. Elle attendait. Je me sentis sourire ; malgré sa personnalité très carrée, je l’appréciais de plus en plus. Dana ne se contentait pas d’accuser, elle ouvrait le dialogue.
— Je suis désolée, Dana. Je n’ai pas voulu te faire perdre ton temps. Ce matin, plus que les autres, je me suis éveillée avec l’impression d’étouffer. J’avais juste besoin d’un peu de… liberté. Ce n’était pas dirigé contre toi. Si je peux t’aider à récupérer du retard dans les préparatifs, ce serait avec plaisir.
Ses yeux aigue-marine s’adoucirent et elle hocha du menton.
— Cela ira. Et je comprends. Peut-être, à l’avenir, pourrais-tu simplement me prévenir lorsque tu prévois de t’échapper ? Par exemple, un mot laissé à mon intention dans tes quartiers ?
Mes lèvres s’étirèrent un peu plus.
— J’espère tout de même que tu n’en abuseras pas, marmotta-t-elle en vérifiant la bonne tenue de son chignon serré.
Avant même qu’elle n’ait disparu du couloir, j’entrai seule dans la Grande Salle.
Il y avait foule. Lors d’une séance de désherbage, Clô m’avait expliqué avec fierté que lorsque des Guérisseuses et Guérisseurs faisaient le déplacement jusqu’au Château Lune, il était de tradition d’en ouvrir les portes à celles et ceux du Peuple des Loups qui avaient besoin, le tout aux frais du Clan. La Grande Salle et ses voûtes n’était pas un lieu réservé aux fêtes.
On dirait un service des urgences.
Des tentures blanches accrochées à de solides cadres en bois découpaient l’immense pièce en plusieurs espaces où l’intimé se voyait préservée. Autour de chaque case blanche, des gens patientaient, debout, sur une chaise, une caisse ou assis à même le sol, avec ou sans natte.
Mais un service d’urgences cocoon.
Sur des tables réparties avec stratégie, on avait disposé des piles de délicieuses galettes locales - une sorte de pain à la texture de biscuit dont la céréale utilisée m’était inconnue. Des bols de fruits séchés et d’immenses jarres d’eau percées de robinets les accompagnaient. Il y avait aussi des musiciens qui improvisaient de la musique dans un recoin de la salle, maniant des tambourins, une guitare et ce qui devait être un cousin éloigné du violon. Près de l’âtre flamboyant, quelques personnes chantaient dans des tonalités douces et basses. À regarder partout, je finis par aviser le guichet qu’il me fallait rejoindre ; une table recouverte d’une nappe bleu nuit derrière laquelle on avait déployé le blason du Clan : une massive tête de loup argentée sur un fond de la même teinte que la nappe. Une femme et un homme répartissaient chaque nouvel arrivant vers une case blanche en le dotant d’un numéro. Chacun son tour, pas de dispute, ordre et équilibre. Des gardes postés ici et là veillaient à ce que tout se déroule ainsi.
Comme je résidais au Château, j’aurais droit à un coupe-file. Ensuite, il me faudrait mander une dénommée Mara et refuser tout autre Guérisseur.
Misère.
Je m’élançai sans la moindre conviction, mais cela se passa tout naturellement. On m’indiqua où patienter et je reçus une brindille peinte en bleu foncé qu’il me faudrait montrer à l’appel du suivant.
Amusant.
La dénommée Mara recevait dans la petite salle à manger où j’avais plusieurs fois diné avec Cazelain. À peine arrivai-je qu’une femme à la longue tresse blonde m’interpela :
— Dame Luce !
J’étais sûre de ne pas la connaitre. Je trouvai sa robe singulière : boutonnée du col au nombril, elle s’ouvrait en fente, comme un peignoir, juste en dessous, révélant un pantalon de tissu épais d’un vert éclatant.
Oh misère, pourquoi elle s’incline ?
— Vous pouvez me saluer normalement, dis-je en me tordant les mains. Est-ce qu’on se serait déjà rencontrées ?
— Oh, par l’Univers, non ! Pardonnez-moi, je me sais trop audacieuse, mais… il se dit que c’est pour vous que la Guilde a été dépêchée alors que cela n’était pas prévu de sitôt. Allez-vous bien ma Dame ? Est-ce la météo qui vous cause souci ? Il faut le temps de s’y faire à toute cette eau, mais ça nous arrive aussi les éclaircies, quelquefois. J’espère du fond du cœur que vous serez épargnée par le Froid’os. Je… Je parle au nom d’autres, je le sais, nous vous sommes reconnaissants d’arborer les couleurs de notre Clan dans les Épreuves de ce centenaire. Courage et déjà merci, Dame Luce.
Et elle s’inclina une seconde fois.
Oh. Wow.
C’était un échange… étonnant.
Trouve une réponse, vite.
— Je… Merci. Je vous assure que je vais bien. Il y a du monde ici ! Jespère que tout le monde pourra en profiter avant le départ des Guérisseurs.
C’était pas mal. Presque pas de bafouille. Bien.
— N’ayez crainte, bonne Mam’zelle, intervint un homme costaud à la main enroulée dans un bandage douteux. Nos braves Sieurs ont la bonté d’les inviter assez régulièrement. Nous ne sommes pas à plaindre. J’ai un frère exilé au loin pour son talent d’luthier, il m’a confié qu’le Clan là-bas laissent les gens se débrouiller avec les guildes de soin, et tant pis s’ils savent pas payer. Les pauvres.
— À défaut du ciel, le soleil peut aussi venir des gens, ajouta une petite vieille lovée entre une paillasse et une couverture épaisse.
L’homme se redressa de son tabouret en me jaugeant, sa main intacte pressant sa jumelle blessée contre son torse de bûcheron.
— Jorge, souffla la femme à la tresse, fais preuve d’un peu plus de respect.
Il la regarda d’un air étonné puis revint à moi, dubitatif.
— Loin de moi l’désir de froisser, mais je garde les titres Sieurs et Dames pour celles et ceux qui les portent vraiment.
Je clignai des yeux et bredouillai un bien sûr. L’homme explosa de dire.
— Heureux d’voir qu’vous lâchez rien au-d’ssus de votr’tête !
— Jorge !
Et le voilà qui s’inclinait à son tour.
— Oh non, je… Vous ne devez vraiment pas.
— Mam’zelle, pardon pour cette vérité, bien qu’elle explique pourquoi j’vous ai dévisagée : on m’l’aurait proposé, je n’aurais pas parié un sou sur vous, et pourtant vous êtes Tueuse d’Alpha. Mon respect est grand.
Je piquai un fard, interdite. Et perplexe. Pourquoi l’exploit avait-il circulé ?
— Je n’aurai pas moi-même parié sur moi, avouai-je. J’ai surtout eu une chance que je ne comprends toujours pas moi-même.
— D’la chance, oui, mais aussi d’la pugnacité. Il faut oser se dresser devant une Bête. Un ami était présent, il vous a vue avancer d’un pas juste au bon moment. Ça n’était pas uniquement la chance Mam’zelle.
— Sieur Wolf Storm n’aurait pu mieux choisir notre Invitée, s’extasia la femme à la tresse.
Je ne savais plus où me mettre. Par bonheur, la porte de la salle à manger s’ouvrit à cet instant et une Guérisseuse rondelette au front ceint d’un bandeau bleu torsadé demanda qui était le suivant. Je levai ma brindille vers la femme qui m’avait généreusement soignée après l’attaque du Brumeur sur la Haute Dune Herbacée.
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Une trentaine de caisses débordant de gazes, de fioles et de plantes séchées étaient alignées le long des murs de la petite salle. Deux cases blanches y avaient été dressées. J’étais dans l’un d’elle, assise sur une table recouverte d’une natte longue et d’un drap rêche. Mara avait exigé que je la tutoie. Elle avait balayé mes remerciements et n’avait pas perdu de temps en palabres et politesses avant d’entrer dans le vif du sujet :
— On nous a rapporté que tu avais souvent froid. Ailleurs ce pourrait être anodin, mais ici ce n’est jamais à prendre à la légère.
— Ah.
— J’ai ton accord pour une auscultation complète ?
— Euh… Oui.
— Mets-toi en sous-vêtements je te prie, appelle-moi quand tu es prête.
Et elle quitta la case par un rideau. À son retour, elle m’examina sous toutes les coutures, palpant des zones précises. Chaque endroit où elle s’arrêtait correspondait à un point de mon corps qui me tiraillait encore à l’occasion. Elle appliquait un baume à l’odeur apaisante et massait jusqu’à pénétration. Elle termina son examen par la plaie en forme de pomme qu’elle avait soignée le jour de notre rencontre. Les traces de dents restaient visibles, mais elles avaient l’apparence blanchâtre d’une vieille cicatrice.
— C’est parfaitement remis.
Je regardai ma cuisse avec dégoût.
— Existe-t-il une crème miracle pour l’effacer ou l’atténuer ? tentai-je.
— Il existe un onguent pour gommer les cicatrices. Il est cher, contraignant à préparer, mais il est efficace.
Mara me regarda alors d’un air désolé qui écrasa dans l’œuf mon étincelle d’espoir.
— Malheureusement, il n’y a rien à faire pour celle-ci, les Créatures sécrètent une toxine qui laissent des marques indélébiles sur les corps. Consolez-vous de pouvoir la cacher.
Je songeai aux visages de Wolf Storm et de Myosotis.
— Oui, murmurai-je.
Mara extirpa d’une sacoche tannée un stéthoscope légèrement différent de celui auquel j’étais habituée. Après l’avoir accroché à ses oreilles, elle poursuivit son examen. Elle écouta mon cœur et mes poumons. Je dus m’allonger et elle me plaça quelques aiguilles sur le corps sans faire perler la moindre goutte de sang. Je dus laisser fondre sur ma langue un morceau de ce qui ressemblait à un éclat de sucre brut mais dont le goût, amer, me dressa les poils des bras. La Guérisseuse observa ensuite la couleur qu’il avait laissée sur ma langue. Elle observa mes oreilles, tâta ma gorge et mon ventre. Enfin, j’eus droit à quelques manipulations qui me rappelèrent d’anciennes séances d’ostéopathie. Mara finit par m’inviter à me rhabiller. Elle prit le temps de déposer quelques notes dans un carnet et m’expliqua qu’il m’incombait de le conserver. Idéalement, je devrai montrer ce carnet de santé à chaque Guérisseur qui s’occuperait de moi au cours de ma vie. Elle conclut par son diagnostique.
— Tu es en parfaite santé. Gare néanmoins, tu es sensible au Froid’os. Je sens qu’il est déjà entré au moins une fois en toi. Tu n’as probablement eu que les symptômes d’un simple rhume, mais quand on a une faiblesse vis-à-vis de ce mal, cela peut vite dégénérer.
Le Froid’os…
L’appellation fit écho en moi.
— Dégénérer comment ?
— Chez certains, le froid s’enracine si profondément dans le corps que même un bain ou une bonne flambée ne peut plus l’en déloger. Une terrible fatigue s’installe. Le rhume demeure et s’aggrave. Les poumons finissent par en pâtir. La toux devient quintes douloureuses et l’infection se propage dans le corps. On peut alors en mourir. Ce mal est terrible pour les plus jeunes et les ainés. Mais il peut faucher un adulte dans la fleur de l’âge. Il faut lui être vigilent. C’est un fléau répandu dans cette contrée depuis plusieurs générations.
— Depuis le Déclin ?
Mara prit un air entendu.
— Si fait. Ne prends jamais tes refroidissements à la légère. Veille à toujours te réchauffer jusque dans les os à chaque fois qu’ils surviendront.
— Je ferai attention. Merci.
Mara hocha la tête puis se pencha en posant ses mains épaisses sur ses cuisses.
— Une dernière chose. Je n’ai pas abordé l’aspect intime de ton anatomie. Ne vois aucune indiscrétion dans ma question : depuis ton entrée en ce monde, as-tu eu le moindre rapport ou la moindre pénétration ?
Je piquai un royal fard, digne d’une pivoine, et secouai la tête.
— Est-ce la vérité ? C’est important.
— Oui, dis-je d’une voix rauque en détournant le regard.
— Vraiment ?
Je répétai mon oui, en la regardant cette fois dans les yeux. Je vis qu’elle me crut.
— Dans ce cas, il n’y a rien à vérifier. T’a-t-on expliqué que le passage vers notre monde t’avait fait bénéficier d’une remise à neuf de ton corps ?
— Oui, ma Compagne l’a abordé avec moi.
Et c’est uniquement parce que toutes mes cicatrices avaient disparu que j’avais pu croire à un fait si invraisemblable. Dana s’était amusée à me raconter quelques folles anecdotes de précédents Étrangers : le jeune homme aveugle qui avait recouvré la vue à sa sortie du bus, la femme dont la jambe perdue avait repoussé…
— T’a-t-on précisé que cette remise à neuf comportait également la restauration de ton hymen ? insista Mara.
Pouvait-on être plus rouge qu’une pivoine ?
— Apparemment, non, constata la Soigneuse. Ne sois donc pas étonnée de ressentir une vive douleur ou un pincement et de constater des pertes de sang si tu choisis d’avoir une activité sexuelle. Une dernière chose à ce sujet : si tu es un jour intéressée par un traitement contraceptif, prends la peine de me contacter par écrit. Sache que la plupart des remèdes sont peu efficaces sur vos systèmes d’Étrangers, cela se sait au sein des Guildes. La mienne possède des principes moraux : une femme a toujours droit de regard sur son corps - même si elle a été introduite dans notre Monde dans le but d’unir ses gênes aux nôtres. Si tu ne désires pas enfanter, méfiance auprès de mes congénères qui, par ignorance ou devoir moral, te prescriraient des contraceptifs qui auront peu de chance de t’éviter une grossesse.
Les oreilles bourdonnantes, je la remerciai une dernière fois et la laissai reprendre le cours de ses auscultations. Il ne me restait plus qu’à retourner dans mes quartiers. Dans mon carnet de santé, Mara avait retranscrit ses recommandations pour le Froid’os, mais il n’y avait pas trace de son dernier conseil.
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