Je regardais par la vitre, sentant cette vérité prendre racine en moi : être montée dans ce maudit bus marquerait ma vie à jamais.
Oui, mais… Comment ? Probablement pas en bien…
Moqueuse, la brume tournoyait au dehors, faisant danser ses lourdes volutes semblables à de la poix veloutée. De l’autre côté de la vitre, on ne voyait qu’elle. Oh, elle n’était pas arrivée tout de suite. Au début, nous avions longuement cahoté sur des routes abominablement normales. Ville, campagne. Puis elle s’était abattue sans prévenir, épaisse, angoissante. Au moins, le paysage concordait à présent avec ce qui me nouait les entrailles.
Depuis ma place dont il m’était impossible de décoller les fesses et les paumes du cuir, j’avais inspecté plusieurs fois déjà tout ce qu’il m’était possible de voir ; je pouvais à peine tourner la tête, le reste de mon corps était figé...
La magie n’existe que dans les rêves.
Je grinçais des dents.
Oui, mais… Mais le temps s’écoule trop lentement… Et tous ces détails… Si seulement je pouvais me pincer pour en avoir le cœur net.
Bercée par les cahots et les cliquetis métalliques du véhicule, je me remémorai encore cet instant où ma volonté avait été étouffée par cette autre brume, plus légère, aux contours de serpents.
Ça n’existe pas le surnaturel…
Ma poitrine recommençant à se comprimer, je chassai cette pensée par une autre.
Après moi, le bus s’était arrêté quatre fois.
La quantième suis-je ?
— Hé, psst, toi, la Brune, t’y vois quelque chose dehors ? C’est mieux d’ton côté ?
Tiens, on peut parler ? pensai-je en tournant la tête.
C’était le gars à l’épais pull rose à capuche qui m’interpelait depuis l’allée voisine. Il me fixait d’un drôle d’air. Son chuchotement avait fissuré le silence de l’habitacle. Je réalisai que j’étais incapable de lui répondre ; une boule rêche s’était logée dans ma gorge.
— J… je… Oh ! Je peux parler aussi ! Les autres, vous m’entendez ? Je crois que… qu’on peut parler si… si on est calme, bredouilla une voix masculine, quelque part devant moi.
— Ou… oui… J.. je pense aussi, dit une voix plus frêle.
Une autre femme !
Je me sentis soulagée. Une troisième voix rejoignit l’échange naissant, plus lente, rauque :
— Bien vu ! Quelqu’un a une idée de combien on est ? J’ai essayé de parler, au début, mais quand j’ai vu que le volant nous dirigeait tout seul… Vous le voyez, dans le fond ? Il bouge tout seul ! Bon sang, il n’y a aucun conducteur dans ce car ! Qu’est-ce qu’on fait là ? Je dois rentrer chez moi, mes petits…
Elle s’arrêta comme elle avait commencé. Son débit s’était accéléré crescendo…
La panique…
Je visualisai une paire d’enfants abandonnés sur un trottoir… Puis je pensai à mes affaires - mon smartphone, mon sac à main, mon casque, ma veste et même mon écharpe… Abandonnés eux aussi. Déposés calmement par mes propres mains, dépossédées d’elles-mêmes...
Sans mon téléphone, comment donner de mes nouvelles ?
Je serrai les paupières. Fort.
Idiote. Si tu l’avais, c’est les secours que t’alarmerais ! Enfin… dès que tu pourrais bouger.
Je n’en pouvais plus d’osciller entre peur et colère. D’être dans l’ignorance. De nouvelles larmes traversèrent mes joues. J’aurais voulu crocheter mes mains dans les grosses mailles de mon pull.
… Elle a dit que le volant bougeait tout seul ?
— Psst, la Brune !
Pull Rose était du genre insistant.
— Tu t’appelles comment ?
Je le regardai dans les yeux, lèvres serrées.
— Oh, je vois… Trop peur pour parler ?
Je hochai la tête.
— T’inquiète pas, on va bien s’en sortir, c’est sûr. On est trop nombreux dans ce taco pour qu’il nous arrive une saleté. Pas vrai ?
Son assurance était tentante, elle donnait envie de s’y pelotonner.
Je lui souris ? Non. Là. Sa bouche. Elle est crispée... Il doute aussi.
— JE VOIS DES CHOSES !
Surprise, j’avisai une femme bondir sur ses jambes, pointant quelque chose au-delà du pare-brise. La seconde d’après, elle était à nouveau assise. Ou plutôt avachie. Prostrée.
Ok. Maintenant, on peut aussi bouger.
Comme s’ils étaient orchestrés, tous les corps se contorsionnèrent soudainement à l’unisson. J’en profitai moi-même, dans tous les sens - mais sans quitter ma banquette. Je pus même nous compter.
Vingt.
Peu osèrent se lever. Et une seule marcha jusqu’à la cabine, d’un pas martial, où, sans hésitation, elle s’empara à deux mains du volant. Ce qui ne changea strictement rien. Pourtant, elle y mettait du cœur ; sa longue et épaisse tignasse noire ballottait sauvagement dans tous les sens tandis qu’elle pestait à tout va.
Quel cran.
Honteuse, je regardai mes jambes, déjà recroquevillées sous moi. Le sang semblait les avoir désertées au profit du coton.
L’audace martiale de cette fille donna le ton. Un adolescent tentait d’actionner l’ouverture des portes - en vain. Un autre, dont le bonnet débordait de dreadlocks, pleurnichait en tâtant tout ce qu’il pouvait atteindre qu’il n’y avait nulle part ni levier de vitesse ni frein ni rien de tout ce qui devait normalement faire avancer un stupide tas de ferraille. Pas Martial le gifla sèchement avant d’envoyer un puissant coup de pied dans la vitre la plus proche. Ce qui, à nouveau, ne changea strictement rien.
— REGARDEZ ÇA !
Je me tournai vers le cri, comme les autres, et les exclamations fusèrent de partout. À l’extérieur, la brume se dissipait.
… Merde. On est où là ?
Nous dépassions… un convoi. Une longue suite de carrosses, panthéons, carrioles et calèches… Certains vides, d’autres chargés de passagers. Il y avait aussi des gens à pied, d’autres à dos de cheval. D’autres à dos de… quelque chose. Le bus avançait rapidement, je n’eus que peu de temps pour emmagasiner un maximum de détails. Très vite, il n’y eut plus qu’un paysage morne à regarder, rehaussé de… d’une flore… locale.
— C’était quoi ces montures ? murmura la jeune fille assise juste devant moi.
Il n’y avait pas de réponse à donner… Mais ça possédait quatre pattes et des rênes les dirigeaient. Je me pinçai férocement le creux du bras.
Ouch !
Je déglutis, lentement.
Ok. C’est un autre monde. Ok.
C’est en tout cas ce que scandait ce décor, de l’autre côté de la vitre.
Oh… Oh oh oh… On se calme, Luce. Pas de panique. Rappelle-toi, tes émotions sont à ton service. Tu es leur Reine. On inspire. On se pose, on observe et on expire. Respirer, là, tu n’as que ça à faire de toute façon.
J’envoyai une douce pensée à ma thérapeute - et muselai ma peur qui me susurrait que je ne la reverrais peut-être jamais. Puis j’observai.
La terre sur laquelle nous roulions était desséchée. Elle avait un air de savane en période de saison sèche. Sa surface était lézardée, craquelée en un patchwork de trapèzes irréguliers. Il y avait de l’eau aussi, un large ruban serpentant, brunâtre et boueux. Dans un coude, j’avisai une longue brindille tournant sur elle-même - des images reptiliennes s’imposèrent à moi, sûrement soufflées par les allures africaines du sol. Je resserrai l’étreinte de mes bras, frissonnant sous l’épaisse laine de mon pull. Les berges aussi étaient étranges. La rivière creusant son chemin loin sous le niveau du sol, elles étaient pentues. Mais à l’inverse de l’immense étendue poussiéreuse, elles étaient couvertes d’une mousse vert vif.
Comme ces petites grenouilles amazoniennes qu’il ne faut surtout pas toucher…
La couche était généreuse et paraissait spongieuse. Une boue maronnasse lui succédait. Il y avait aussi quelques arbres. La plupart n’étaient que des troncs morts projetant leurs tristes branches éclatées vers le ciel. Mais d’autres possédaient d’immenses ramures, gorgées de feuilles de ce même et inquiétant vert vif…
Quel endroit… surréaliste.
Dans le bus, nous étions de plus en plus secoués. Je me redressai un peu, avisai une femme en consoler une autre… Presque tout le monde s’était déplacé pour ne pas rester seul.
Fais pareil, si t’es jalouse,m’admonesta ma petite voix.
Je fis la moue avant de regarder du côté de Pull Rose. Il s’était trouvé une interlocutrice plus ouverte aux échanges - et semblait satisfait : une blonde, au carré blond parfait, à la robe prune parfaitement coupée.
— JE VOIS DES FEUX !
C’était Pas Martial, encore.
Mais secoue-toi, Luce, merde.
Je me levai. Et je les aperçus au loin. Il y en avait plusieurs. Leur disposition était presque… géométrique. Ils surmontaient tous une dune et leurs flammes montaient haut ; ce n’était pas de petits feux de camp, plutôt de grands brasiers de bord de plage. Et l’on s’en rapprochait.
*
Le ciel grisâtre s’était assombri tandis qu’au sol les bancs de brume continuaient de tresser des tapis volatiles. Le bus entamait son deuxième tour du site délimité par les feux.
— Là ! Ils sont là ! On repasse devant eux !
Les gens du coin…
J’observai une nouvelle fois ces visages si graves. Comme au premier tour, j’en vis un cracher au sol en signant je ne sais quoi dans l’air.
C’est du délire…
Vraiment, je n’arrêtais pas de me le répéter. Ces gens, leurs tenues différaient des nôtres : plastrons en cuir clouté, hauts en coton matelassé, capuchons, ceinturons à poches, cuissardes tannées… Et ils portaient des armes. Des armes dont je connaissais les noms, des armes faites de lames, de pointes et de cordes : arc, épée, massue, hallebarde, sabre, arbalète, javelot…
Je me détournai de tout ça. Je revins à ma place, dont la vitre n’offrait que le paysage à regarder, et pressai ma paume contre son verre froid. Aussitôt, une fine buée en dessina les contours. Je retirai ma main et observai l’emprunte se désagréger lentement…
J’ai peur.
L’allure du véhicule se réduisit soudainement - la large ornière du premier tour ? En la cherchant des yeux, je tombai sur un homme. Il était seul, à l’écart de ses congénères. Il scrutait le ciel comme s’il l’étudiait. Y regardant à mon tour, je ne vis rien. Juste un léger fil de brume. Curieuse, je revins à lui. Il serrait une longue épée d’une poigne ferme dont on devinait le tranchant épais. Son manteau, sombre, soulignait une large stature. Il dût se sentir observé, car il abaissa brusquement la tête.
Nom de … !
Mon air choqué se devinait-il à travers la vitre ? La moitié gauche de son visage n’était qu’un amas de cicatrices. Une ignoble bouillie. Comme si un enfant l’avait gribouillé à la pointe d’un couteau. C’était… saisissant. Mais déjà, nous l’avions dépassé. Je restai sur le qui-vive un moment, mais ne vis personne d’autre.
— Espérons que le bus continue de rouler loin de ces gens horribles, dit la blonde au carré parfait.
— C’est bon, ça va le faire, assura Pull Rose.
Alors, tel un vilain pied de nez et pour la première fois depuis son dernier ramassage, le bus s’arrêta. Sans heurt, sur un très léger crissement de freins. L’instant d’après, les portes automatiques se repliaient sur elles-mêmes et les trois petites marches escamotables se déplièrent vers le sol, soulevant un petit nuage de poussière à son contact.
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