Maudites oreilles.
Le cheval avançait au pas.
Ce n’est pas un canasson, c’est une ignoble girouette.
La bête sentait ma peur.
Évidemment !
Je redoutais qu’elle parte en vrille, m’entrainant dans l’inconnu au grand galop - comme dans cet horrible souvenir d’enfance qui s’était en partie extirpé de ma mémoire en cours de nuit.
Comment ai-je pu ne pas y penser hier ?
J’aimais les chevaux : les regarder et caresser celui qui penchait sa tête par-dessus la barrière. Mais les monter, remettre ma vie au bon vouloir d’un animal avec lequel il m’était impossible d’ouvertement communiquer…
— Détends-toi, Luce, par pitié ! Tes épaules vont bientôt dépasser tes oreilles. Tu as la crème de l’indolence entre tes cuisses, tu ne risques rien sinon arriver en retard pour le diner, se gaussait Cazelain.
Lui-même se tenait droit sur sa selle, tenant ses rênes d’une seule main, épaules relâchées. Il était évident qu’il aimait cela. Toutefois, ses allusions moqueuses mises à part, j’admettais que ses conseils étaient efficaces - si je veillais à les appliquer. Non pas que je m’y refusais, j’avais compris que le cheval était un moyen de transport répandu dans ce monde ; ne pas y mettre du mien serait idiot. J’espérais bien ne pas être une idiote. Mais la panique me faisait vriller les neurones.
J’éternuai avant d’étouffer un juron bien de chez moi entre mes lèvres gercées. Parce qu’en plus, il faisait un froid de canard.
Pourtant, même eux sont cachés, c’est dire…
— Vous n’avez pas froid ? interpellai-je mon guide en détaillant pour la énième fois sa tenue dépouillée de fourrure qui épousait son corps d’éphèbe.
Il se rapprocha d’un élégant petit trot.
— Luce, je vais te révéler un secret fort mal gardé… Un Loup n’a jamais froid.
Sur son cheval à la robe crémeuse, avec sa veste évasée sur les cuisses, assortie à la crinière plus foncée de l’animal, le tout surmonté de ce sourire désinvolte et de ces cheveux ébouriffés par la brise ; il était scandaleusement désirable.
Sale type.
Il s’égailla soudainement et embrassa d’un geste ample le paysage qui nous entourait.
— Alors, comment trouves-tu la campagne environnante, Damoiselle Luce ?
Je le dévisageai, sceptique. J’étais très excitée en quittant les écuries. J’avais vite déchanté. Les extérieurs étaient détrempés et, du sol au ciel, tout était gris. Il faisait froid et l’humidité me crispait le dos. Les alentours du château auraient pu être jolis, j’imagine, mais il y avait un sentiment d’abandon et de… d’infection ? Je ne savais si c’était du lichen, des algues ou de la moisissure ; des taches recouvraient tout, du vert gluant à la croûte noirâtre. La façade du Château Lune en était recouverte, ainsi que le moindre muret, les sols pavés… Pour éviter de glisser, on avait déversé du sable sur les principales allées. Nous avancions à présent sur un chemin de terre presque sec, surélevé entre de petites parcelles de champs boueux ; certains, en contrebas, étaient si imbibés d’eau qu’ils ressemblaient plus à des marais où aucun légume n’aurait jamais été capable de pousser. Je ne voyais que des arbres nus et vérolés de ces étranges parasites. À quelques mètres sur notre gauche, se trouvait la lisière de cette forêt dont on m’avait interdit l’accès ; s’y alternaient des bosses couvertes d’un tapis de feuilles maronnasses et des creux aux allures de tourbières dans lesquelles s’affalaient des troncs pourris parfois soutenus par leurs frères survivants dont les racines marinaient dans une sombre soupe. Le vent nous charriait par intermittence leurs effluves nauséabondes.
Il ne s’attend quand même pas à ce que je m’extasie ?
Le soudain bruit de succion des sabots de mon cheval m’aiguilla.
— Mouillée.
Cazelain sembla déçu. Je tentai de porter un autre regard autour de moi.
Devrais-je dire prometteuse ? Non… Vraiment, non.
— Rabougrie, ajoutai-je. Éteinte. Dépri…
— J’ai compris. Cesse, je te prie.
Il épousseta nerveusement une épaule, tenant ses rênes de son autre main.
— J’espérais que tu y verrais autre chose.
Et il y voit quoi, lui ?
Mais il avait l’air si déçu que j’eus mal au cœur.
— À dire vrai, je suis étonnée, dis-je plus doucement, je ne m’attendais pas à ce panorama.
— Et pourquoi t’attendais-tu à quelque chose en particulier ? dit-il sèchement en immobilisant son cheval. Je suis tout ouïe.
Je m’arrêtai à son niveau en tirant doucement sur mes rênes.
— Votre… enfin… Sieur Wolf…
— Mon frère.
— Oui… Il m’a offert un livre.
— On a vu mieux comme cadeau de bienvenue, ironisa-t-il.
— Cela m’a fait plaisir, j’aime les livres.
Il ne releva pas.
— L’auteur se nomme Sieur Lionel Jos.
— Ce nom ne me dit rien. Quel lien avec notre campagne ?
— J’y viens. Ce livre est en fait une sorte de journal intime. Dans les premières pages, Sieur Lionel dépeint énormément le Château et ses environs. Autour du texte, il a réalisé plusieurs dessins et aquarelles - très jolies d’ailleurs. Et je suis perplexe, car ce matériau, ces images en mots et sur papier… Ils m’ont fait imaginer une nature plus… vivante. Et verdoyante. Mais peut-être que cet homme a… enjolivé les choses.
Cazelain garda un moment le silence, parcourant des yeux sa campagne décrépite. Je n’osais pas bouger. Lorsqu’il reprit la parole, je notai de la mélancolie dans sa voix.
— Non, il n’a rien enjolivé. Autrefois, tout était beau sur mes terres. Verdoyant et vivant, comme tu dis.
Mon cheval se pencha pour brouter une touffe d’herbe jaunâtre.
— Ici, c’est soit trop sec, soit trop mouillé, continuait Cazelain, humide en permanence. Non, ce n’était pas comme cela, avant. C’est ainsi depuis le Déclin.
Il tordit le cuir de ses rênes sans que son visage ne laisse rien paraitre de ses émotions - si ce n’était son regard, peut-être…
— Dana devrait pouvoir s’informer sur le sujet via le personnel du Château. Et t’en faire le retour.
Il fuit le sujet ?
L’air songeur, je l’entendis se demander à voix basse pourquoi son frère m’avait remis un livre qui dépeignait ce qui n’était plus.
— Dis-moi, Luce, me demanda-t-il comme frappé d’une idée subite, as-tu bien saisi en quoi consiste la malédiction qui plane sur ma famille ?
— En partie, je crois…
— Fais-moi plaisir, confie-moi ce que tu as entendu ou déduit de toi-même.
— Il… Sieur Wolf est défiguré à cause de cela.
Cazelain m’invita d’un geste de la main à en dire plus ; le mouvement fit étinceler sa bague bleu nuit.
— Mais, cela va plus loin que son apparence… J’ai raison ?
— Poursuis. La réponse est oui.
— Il y a… un animal qui vit en lui. Peut-être même deux… ? J’ai eu cette impression de deux choses distinctes.
Je me sentais parfaitement ridicule. J’énonçais une énormité qui faisait frémir mes oreilles. Et pourtant, si je faisais fi de l’impossible, quand je repensais à ce que j’avais ressenti lors de mes échanges avec le Protecteur du Clan, c’était l’explication qui m’apparaissait la plus juste.
— Eh bien…, souffla Cazelain.
— Je me trompe ?
— Au contraire, tu as plongé pile dedans !
Il rit, fort. Passant mes doigts dans les crins rêches de ma monture, je lâchai que, comparé au mien, ce monde explosait les digues du surréalisme et que j’espérais ne pas y perdre pied un matin.
— Ton monde d’origine devait être bien ennuyeux. Mais n’en parlons plus. Évoquer les ailleurs apporte le malheur ; cet adage est connu et reconnu par chez nous.
Je me mordillai la lèvre. J’avais encore gaffé.
Pour autant, je ne cesserai pas de penser à mon monde et à tout ce dont je me souviens. Ce sont mes racines. Elles m’aideront aussi à survivre.
Cazelain donna une impulsion pour mettre en avant sa monture. Je le suivis au pas. Il reprit aussitôt la parole en haussant le ton pour que je l’entende.
— Deux bêtes habitent bel et bien mon frère. L’une est un noble animal, être magnifique et sauvage, un Gardien, un esprit incarné du totem de notre Clan avec lequel il a pu entrer en communion totale dès l’enfance… Wolf Storm, le prodige. L’autre, en revanche, n’est qu’une Bête dégénérée, un monstre en puissance, un anarchique destructeur qui s’est imposé avec force en lui.
Ok, il veut bien en parler. Choisis une question.
— Pourquoi…, comment cela a-t-il commencé ?
Je sentis ma nuque se crisper. Poussais-je trop loin la curiosité ? Mais il répondit.
— Une sentence vieille de plusieurs générations, avec laquelle Wolf n’avait rien à voir… Mais il la subit. Et, comble de l’injustice, depuis le Déclin, tout le monde la subit avec lui. Cette crasse étend son ombre sur tout le Château et plusieurs centaines de kilomètres à la ronde.
Il hurla soudain face au ciel, un cri gras, bref. J’écarquillai les yeux.
Ok, il n’est pas toujours dans le contrôle de lui-même.
Mais il colmatait déjà la brèche, renfilant son costume au regard canaille et à la voix de velours.
— Si le paysage ne te sied pas, j’ai peur de n’avoir rien d’autre à te montrer en l’instant, claironna-t-il, et si nous prenions le chemin du retour ?
— D’accord, mais…
Il haussa un sourcil, sourire en coin.
— Cazelain, je suis désolée de tout ce qui vous arrive à vous et cette région.
Le jeune homme gloussa.
— Ta réponse est parfaite, je pense que tu sauras te débrouiller à la cour, Damoiselle Luce.
Puis il talonna sa monture et s’élança à bride abattue sans un regard en arrière.
J’avais vu juste, songeai-je en ajustant ma position sur la selle inconfortable, la promenade n’a jamais eu un but romantique.
Mais si cela avait été un test, j’ignorais en quoi il avait consisté.
Marre de me prendre tête, râlai-je en sourdine. Et je suis gelée avec cette longue pause, merdouille.
Après une salve d’éternuements, j’envoyai mes talons dans les côtes épaisses de mon cheval. Peut-être un peu trop doucement ; je n’eus droit à aucune réaction. Je recommençai plus vivement. Le canasson secoua la tête, faisant danser sa crinière caramel, avant d’effectuer un quart de tour. Après quoi, il se pencha et arracha une nouvelle touffe d’herbe détrempée qu’il s’appliqua à mâcher avec science. La troisième talonnade le laissa de marbre. La moutarde me monta au nez. Je secouai les rennes plusieurs fois. Rien n’y faisait.
— Stupide mule ! explosai-je en relevant les yeux au loin, paniquée à l’idée d’avoir perdu de vue Cazelain et la route à suivre pour rentrer me mettre au chaud.
Mais le cadet du Clan était revenu sur ses pas et m’attendait à quelques mètres, l’air plus moqueur que jamais.
— Tu es une épouvantable cavalière ! s’esclaffa-t-il en revenant vers moi au petit trot.
Malgré moi, mes lèvres s’étirèrent et je ris à mon tour. Nous nous déridâmes de concert, un étrange instant hors du temps.
— Allez, donne-moi tes rennes qu’on puisse rentrer au plus vite, tes lèvres commencent à bleuir.
Certes, je grelottai, mais au fond de moi, j’avais un peu plus chaud.
****
— Comment était la promenade ?
Dana et moi dinions dans mes quartiers. J’avais superposé deux gilets - bienheureuse Dana, je lui en avais parlé au petit-déjeuner et elle s’était déjà débrouillée pour m’en dégoter toute une pile - et j’avais enfilé d’épaisses chaussettes dans mes pantoufles fourrées. J’avais aussi demandé si nous pouvions déplacer la table devant la cheminée le temps du repas. Ma Compagne avait obtempéré mais ne s’était pas privée de souligner que c’était un manque de convenance de manger dans un espace dédié à la détente. Elle s’était ensuite inquiétée du froid qui m’habitait et s’était engagée à faire venir des Guerisseurs au Château Lune. Ne me sentant pas malade, je ne partageais pas son inquiétude. Je n’étais simplement pas habituée à vivre dans un environnement aussi humide. Et à l’instant, j’avais chaud et la nourriture était délicieuse : tourte et légumes rôtis.
J’offris à Dana un résumé succinct de ma sortie et lui parlai du décalage entre l’actuelle campagne et celle dépeinte par Lionel Jos.
— Sieur Lionel Jos, me reprit-elle. Effectivement, les lieux ont fort changé. Pour autant, notre Sieur Cazelain les a toujours connus tels qu’ils sont aujourd’hui. Mais il a toujours beaucoup voyagé, il sait que ce n’est ainsi qu’en ces lieux.
— Il m’a conseillé de me renseigner via toi sur le Déclin.
— Vraiment ? Il est vrai que les membres du personnel auprès desquels j’ai ouvert le dialogue sur le passé du Clan étaient peu volubiles dans leurs révélations… Il faut dire que ce ne sont pas de glorieuses anecdotes. Mais j’aurais cru que notre jeune Sieur aurait aimé présenter ces faits lui-même, s’assurant ainsi que tu apprennes les choses d’une source directe et fiable.
Elle déposa ses couverts et s’essuya la bouche en tenant sa serviette bleu pâle du bout des doigts.
— Si tu le souhaites, je peux te parler de cet instant charnière qu’est le Déclin pour cette région. Ce que j’ai appris du personnel du Château coïncide avec ce que j’ai pu lire aux archives de la Bibliothèque Centrale - il est du devoir d’une bonne Compagne de Château de s’informer au mieux du lieu où elle va se retrouver en service. J’estime être devenue une source relativement fiable sur ce pan de l’histoire et je m’engage à te partager les faits sans m’autoriser à déposer de quelconques jugements. Mais as-tu terminé de manger ?
J’acquiesçai.
— Bien. Je te préviens, ce n’est pas plaisant à entendre.
À mon tour, je déposai mes couverts.
— Pour commencer, sache qu’à l’origine, c’était le Clan du Loup qui avait position de Clan Royal.
Je reculai contre le dossier de ma chaise.
— Eh bien... Ils ont essuyé un fameux recul hiérarchique. La malédiction de Sieur Wolf en est la cause ?
— Sieur Wolf Storm, corrigea-t-elle. Et, oui, cette triste malédiction dont on ignore les origines est le point de départ de biens des malheurs ayant frappé ces terres.
J’étais tout ouïe. Les flammes de la cheminée brillaient dans les yeux aigue-marine de ma Compagne. Elle posa ses mains à plat sur la table en orme avant de continuer d’une voix de conteuse que je ne lui connaissais pas encore.
— La malédiction survint au cours d’une nuit, un Monstre vint habiter le corps et l’esprit de celui qui fut le dernier Roi du Clan du Loup. Celui-ci, sous le choc de l’intrusion, perdit toute raison. Le Monstre prit possession de lui et il ne fut rien d’autre que sa marionnette le temps d’une poignée d’heures. Mais celles-ci furent suffisantes pour détruire bien des vies. Lorsque le Roi recouvra ses esprits, il réalisa qu’il avait, sous le joug de la Bête, massacré une grande partie de son personnel, ainsi que sa Reine, enceinte, et ses deux plus jeunes enfants.
Dana ménagea une courte pause. L’horreur me comprima la gorge. Était-ce cette même Bête qui se tenait derrière l’œil noir de Wolf Storm ?
— Avant même le lever du soleil, le Roi couvert de sang hurla son désespoir devant une partie survivante de sa garde et se donna la mort en se jetant des falaises jouxtant le Château Royal. On ignore ce qui a eu raison de lui entre la chute, l’impact et les flots, mais il est certain qu’il trouva la mort, car avant la fin de la journée, l’un de ses trois enfants survivants fut à son tour habité par la Bête. Il n’y eut cette fois aucun mort, mais plusieurs blessés. Ainsi, le ton était donné. Cette malédiction serait héréditaire. Le lendemain, le Clan du Loup fut destitué de sa fonction royale au profit du Clan du Corbeau. Les survivants se retirèrent dans leur seconde demeure qui devint ainsi leur première : le Château Lune.
Dana savait y faire pour conter une histoire. J’étais captivée.
— Étrangement, ce fils maudit, un jeune homme à peine sorti de l’adolescence, ne perdit plus le contrôle. Et il ne fait pas mention d’un visage défiguré dans les archives de la Bibliothèque Centrale. Quelques années passèrent. Il se maria, un mariage d’amour. Aucune violence ne fut jamais déplorée. Mais lorsque sa jeune épouse mourut en couche, et bien que l’enfant lui eut survécu, la douleur et la rage l’emportèrent. Il y eut des morts. En cherchant à le maitriser, quelqu’un lui ôta la vie. La rumeur, dans les villages alentours, murmure que cette mort serait survenue de la main de son jeune frère. Je précise que les archives se contentent d’énoncer qu’elle demeure un mystère.
Dana s’interrompit le temps d’avaler une gorgée d’eau aromatisée d’une tranche de citron et de feuilles de verveine.
— Ne me dis pas que le Monstre s’est installé dans le corps du nouveau-né…, ne pus-je m’empêcher de murmurer.
— Il n’en fut rien, déclara ma Compagne en déposant son verre. Par la bienveillance de l’Univers, aucun enfant ne fut jamais pris par lui. Ni aucune femme. Il n’arriva rien au nouveau-né et le Monstre envahit le fils ainé de sa sœur. Celle-ci était devenue la Protectrice du Clan après la mort de son père, feu le dernier Roi du Clan du Loup. Par sécurité, ce troisième maudit fut enfermé dans un cachot. Mais la Protectrice du Clan, que même les archives dépeignent comme une mère aimante, refusa de garder enfermé son premier né dans de telles conditions alors qu’il n’était encore coupable de rien. Par ailleurs, meurtrie par les massacres essuyés au sein de sa famille et désireuse de la protéger, elle refusait aussi de le laisser vivre librement auprès d’eux. Elle fit donc construire une maison bordée d’un petit jardin, lui-même entouré de hautes et solides murailles enchantées, si lisses et si hautes qu’il serait impossible pour quiconque, même pour une Bête, de les escalader. Cela restait une prison, mais une paisible prison. Ce troisième maudit était lui aussi un jeune père. Les archives précisent que le jour où il se laissa enfermer, il jura de tenir le plus longtemps possible. Ainsi, si son enfant devait être le prochain maudit, aurait-il eu avant ce fardeau une vie libre la plus longue possible. Et il tint sa promesse, ne décédant qu’à un âge avancé.
Je ne pus retenir un soupir. Quel fardeau générationnel.
— Toutefois, le quatrième maudit ne fut pas son fils. La Bête choisit sa proie dans une autre branche de la famille, démontrant qu’il était vain de chercher à appréhender ses choix, poursuivit Dana. Celui-ci fut à son tour invité à s’installer dans ce qui devint la Maison-prison. Il formula la même promesse solennelle, scellant ainsi une tradition qui se perpétua longtemps. À cette époque, le Clan du Loup n’était plus royal, et certainement impopulaire, mais il était encore prospère.
Je fronçai les sourcils. Comment en arrivions-nous à l’actuel Wolf Storm, défiguré, qui vivait au Château Lune et évoluait librement parmi les gens ?
— Jusqu’au temps où cela cessa, dit alors Dana.
— Le Déclin ? demandai-je.
Elle acquiesça.
— Il vint un jour où un nouveau maudit, Sieur Alexiës, refusa de faire sa vie dans la Maison-prison. Avant d’y être enfermé, il fuit du Château Lune. Il fallut mander l’aide du Clan du Faucon pour le retrouver. Dans la fureur de son refus, il perdit le contrôle au profit du Monstre. Il y eut des morts parmi les Faucons. Il y en eut aussi au sein du Clan du Loup, mais depuis ce vieil incident , les deux Clans n’ont plus fait affaire l’un avec l’autre.
Le Clan du Faucon… C’est le Clan d’accueil d’Adam.
— Sieur Alexiës fut mené de force dans la Maison-prison. Clô, du personnel du Château, m’a raconté que dans son village natal, le plus proche de la Maison-prison, il est de tradition pour s’effrayer de relayer la légende du Sieur fou, Alexiës-le-fol, qui n’eut de cesse, tout au long de sa vie, de saccager le domaine et de hurler comme une Bête les nuits de Lunes Pleines et Nouvelles. Les archives, elles, relatent que ce Sieur s’était débrouillé pour se faire livrer toutes sortes de choses en revendant - par le biais de celles et ceux en charge de lui apporter nourriture et articles de première nécessité - des biens de la Maison-prison. Dans les terres lointaines d’autres Clans, il y en avait prêts à débourser des sommes folles pour utiliser le même rasoir que plusieurs générations d’hommes maudits.
J’étais captivée. L’histoire de cette famille valait un roman. Dana elle-même avait dû s’en trouver ensorcelée pour s’être autant renseignée et avoir si bien retenu ces faits qu’elle me rapportait.
— Un jour, Sieur Alexiës dit le fol réclama une audience auprès du Protecteur du Clan de cette époque. Cela lui fut refusé. Il recommença chaque nouveau quatrain. Face aux refus répétés, il commença à exposer le motif de sa demande d’audience dans de longs courriers. Les lettres étaient toutes différentes. La construction et l’argumentaire employés présentaient une personne intelligente et posée. J’en ai lu une moi-même, il y en a plus d’une trentaine consultables dans les archives. Je dois admettre qu’en la lisant, on ne peut que se dire que cet homme n’était point un sot ni même un fou. Dans ses lettres, il détaillait l’évolution qu’il avait su apporter à la malédiction, il affirmait avoir su trouver un terrain d’entente avec le Monstre. La Bête avait accepté de ne plus prendre le contrôle d’un hôte, jamais. Il n’y aurait plus de massacre. Il n’était plus nécessaire de le maintenir enfermé dans sa prison.
— Ne me dis pas que la contrepartie c’était le paysage actuel ? m’offusquai-je.
Dana m’envoya un regard signifiant qu’elle n’appréciait pas l’interruption. Je m’excusai.
— Une audience finit par être accordée et Sieur Alexiës dit le fol put sortir sous bonne garde pour rencontrer le Protecteur de cette époque. On en profita pour envoyer des espions dans la Maison-prison et ce qu’ils trouvèrent confirma que le maudit avait su modifier les racines de la malédiction. Malheureusement, les archives se contentent de cela sans entrer dans les détails.
Dana se rencogna contre le dossier de sa chaise, le regard brièvement tourné vers quelques souvenirs.
— Même là d’où je viens, nous employons l’expression Faire de son Alexiës. Cela signifie parvenir à ses fins au détriment des autres. Lorsqu’il fut mis en lumière l’entièreté de ce que ce Sieur avait fait, il fut condamné à la pire des sentences : l’exclusion des Terres du Pacte.
Je fronçai les sourcils, ne comprenant pas, mais n’osant interrompre une fois encore la narration de ma Compagne.
— Cependant, Sieur Alexiës dit le fol n’eut pas à subir ce châtiment. Renvoyé dans la Maison-prison le temps que soit mise sur pied l’expédition, il mourut la nuit même. À ce sujet, une employée du Château m’a confié une rumeur d’empoisonnement, mais les archives ne mentionnent pas ce fait. Le Déclin se déclencha lorsque le monstre parasita son nouveau maudit.
Dana but quelques gorgées avant de poursuivre. Je me retenais de la presser.
— Voici ce que Sieur Alexiës avait marchandé pour sa liberté, en s’arrangeant pour que cela ne se déclenche qu’avec celui qui lui succéderaient : une grisaille presque permanente, un climat morose, froid et humide, propice aux maladies, auxquelles s’en ajouterait une nouvelle, terrible et vicieuse, des malchances variées et une difformité physique marquée sur le corps du maudit que tu as pu constater… Les archives précisent que jamais plus un homme n’a perdu le contrôle en devenant la marionnette du monstre, mais elle relate des tempéraments emportés et colériques chez les maudits à dater du Déclin où, je cite : des difformités animales prennent le pas sur le corps de l’homme juste avant qu’il ne se perde dans la colère et soit dangereux pour quiconque à sa portée. Je ne sais à quoi cela fait allusion et je tairai les rumeurs car à partir d’ici je n’ai plus de faits sûrs à relater.
La jeune femme pianota sur la table en orme et se perdit dans les flammes de la cheminée.
— Et… c’est tout ? murmurai-je.
Elle garda le silence, les yeux à nouveau perdu en elle-même. Je m’enhardis.
— Ce Déclin, à quand remonte-t-il ? Entre le traitement appliqué à cet Alexiës et Sieur Wolf Storm qui est le chef de ce Clan… Le fossé est énorme.
Dana battit des paupières avant de reposer sur moi ses yeux vifs et perçants.
— À la Bibliothèque Centrale, un archiviste a relevé un fait troublant depuis le Déclin ; la succession des maudits. Après Sieur Alexiës, plus aucun ne dépassa la trentaine. Ces morts rapides laissaient peu de temps pour renouveler le sang. Ceci explique en grande partie pourquoi, aujourd’hui, le Clan est amoindrit. Cela ne changea qu’à l’époque du Grand-oncle de nos Sieurs. La famille s’étant réduite à peau de chagrin, celui-ci avait été parasité assez jeune. Mais à l’image de ses ancêtres d’avant le Déclin, il eut une longue vie. Une vie au cours de laquelle il se mit en devoir de restaurer la Maison-prison dans laquelle il choisit de vivre de lui-même. Son jeune frère, Sieur Feraïr, le grand-père de Sieur Cazelain et Sieur Wolf Storm, lui rendait de fréquentes visites et fit même symboliquement abattre un pan de la muraille. A sa mort, exceptionnelle car il avait plus de cent ans, le Monstre vint habiter Sieur Wolf Storm. Il n’était encore qu’un adolescent. Son grand-père refusa qu’il s’installe à la Maison-prison et usa fortement de son influence afin qu’il puisse obtenir, à sa mort, le titre de Protecteur du Clan du Loup - alors même que ses enfants étaient encore en vie.
Dana me regarda en penchant légèrement le menton, les pointes nettes de son carré encadrant chaque côté de son visage.
— Sieur Wolf Storm est le premier maudit à posséder le titre de Protecteur de son Clan depuis des siècles. Depuis le dernier Roi du Clan du Loup.
Sa voix s’était éraillée, enveloppant de mystère cette vérité. Elle vida son verre d’infusion d’un trait.
— Ce n’est pas rien, relevai-je.
Mais je repensai aux moqueries, au dédain et aux accusations de folie dont j’avais déjà été témoin.
— Ce n’est pas pour autant que Sieur Wolf Storm me semble être respecté… Enfin, je me permets car j’ai vu et entendu…
— Je sais, me coupa Dana, mais d’une voix douce. Je tairai mon propre avis et ne peux que vous inviter à vous construire le vôtre. Je vous partagerai néanmoins ceci : le personnel avec qui j’ai pu converser a été élogieux envers feu Sieur Feraïr et Sieur Wolf Storm. Tous ont précisé que Sieur Feraïr était dur, mais juste et qu’il avait passé beaucoup de temps avec son petit-fils pour le former au rôle de Protecteur du Clan. Et il est reconnu par celles et ceux qui le savent que notre Sieur Protecteur passe beaucoup de temps aux Frontières, les protégeant avec pugnacité.
Je plissai les yeux.
— Des frontières entre qui et qui ? Et de qui faut-il les protéger ?
Je repensais aux Bêtes démoniaques de ma monstrueuse Épreuve…
— Ou de quoi ?
Dana soupira.
— Je comprends ta question, mais je suis lasse. Je te propose d’y répondre plus tard, avec une carte sous les yeux ce sera plus aisé.
Fichtre.
J’acquiesçai, frustrée.
— J’ai juste une dernière question de généalogie. Tu as parlé de trois personnes entre ce grand-père décédé et Sieur Wolf Storm. Où sont-elles ?
— Luce, n’appelle pas ainsi feu Sieur Feraïr, frémit ma Compagne. Quant à ces trois malheureuses âmes, elles ne sont plus.
— Le Monstre ? soufflai-je.
Dana eut l’air surpris.
— Non, j’ai précisé qu’Il n’avait plus de contrôle sur les maudits. Simplement… de tragiques circonstances, différentes pour chacun. Une mort au combat, la maladie…
— Des malchances variées…, répétai-je.
Dana ne réagit pas. Elle finit par demander si elle pouvait prendre congé. Je la remerciai pour l’échange et lui proposai mon aide pour descendre la vaisselle de notre repas aux cuisines. Elle déclina et me fit promettre de ne pas réitérer ce genre de proposition ; à chacun son métier.
— Et quel est donc le mien ? ne pus-je m’empêcher de rétorquer.
— Survivre aux Épreuves, Luce, et souffler entre chacune d’elles en prenant tes marques en ce monde. Et c’est bien assez pour le moment, je pense.
Ma gorge se broya sous l’émotion.
— Malgré cette sombre généalogie et cette météo déprimante, je ne pense pas être si mal tombée en atterrissant au Clan du Loup, confiai-je du bout des lèvres tandis qu’elle remplissait le charriot qui l’aiderait à tout transporter vers un passe-plat niché dans le couloir.
Dana m’offrit l’un de ses sourires qui réchauffaient ses yeux.
— Tu es une personne réfléchie, Luce. Et de cela, j’en suis ravie.
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