Ce fut fait en trois fois. L’élimination par le vide. Trois haut-le-cœurs indomptables venaient de délester mon estomac de ce qu’il avait ingéré au cours du repas.
— Recouvrez le tout d’une brassée de copeaux, conseilla Dana qui me tendait un mouchoir en tissu tout en désignant un seau rempli de spirales beiges et fibreuses.
Ma Compagne de château avait été très efficace. Elle avait mesuré la situation avec rapidité et m’avait entrainée au pas de course de l’autre côté d’un couloir qui se terminait par une imposante double porte au châssis en fer forgé. Une fois franchie, elle m’avait tirée par le bras vers le côté et invitée à me pencher par-dessus un énorme pot qui abritait un palmier.
— Cela ne lui fera aucun mal, dit-elle en flattant le tronc soyeux.
Ma bouche essuyée, je bredouillai un remerciement. Elle me pria de garder son mouchoir et me demanda si je voulais en profiter pour faire quelques pas dans le jardin avant de regagner mes quartiers. Je déclinai.
Et que cesse cette journée.
****
— Un bouillon vous sera apporté dans la demi-heure. J’ai rempli la cuvette dans votre salle d’eau, votre lit est prêt et je viendrai vous réveiller au petit matin avec le déjeuner.
Dana prenait congé dans le couloir, devant ma lourde porte à la poignée patinée. Au moment de partir, elle sembla hésitante.
— Luce, permettez-moi… Faites vôtre ces quartiers. Derrière cette porte, considérez-vous…
Elle s’arrêta, les yeux durs, tournés vers elle-même ; comme si elle soupesait ses pensées d’une main implacable.
— … derrière cette porte, considérez-vous comme chez-vous. Votre place en ce monde n’est pas à faire. L’Esprit de la Nature vous l’a offerte dès votre première foulée sur sa terre. Vous avez votre place. Ce Clan vous a offert sa protection et l’espace en ces murs.
Ma lourde porte…
Je fus soulagée quand j’entrai, impatiente de goûter à la solitude, désireuse de retourner en moi les mots que Dana venaient de m’offrir - car c’est ainsi que je les avais accueillis, comme un cadeau ; mais je voulais m’assurer que ce sentiment soit le bon. Ces bons sentiments furent chassés dès que je passai le seuil.
Chez moi, hein… Au temps pour moi.
Wolf Storm m’attendait devant une flambée vivace, debout, les mains calées derrière le dos. La chaleur était bienvenue - l’air frais dominait dans les longs couloirs du Château. Mais sa présence était une gifle.
— Vous avez meilleure mine, déclara-il sans montrer ni soulagement ni inquiétude.
Dis-lui que tu as baptisé l’un de ses palmiers.
Bien sûr, je m’en abstins. À quel point les choses lui appartenaient ici ? Il était le Protecteur de son Clan. Ce Château était sien. Qu’en était-il des gens ?
Pourtant… Ses mots, avant le repas…
— Vous êtes sur la défensive.
Ce n’était pas une question. Il eut soudain l’air… penaud.
— Je vous demande pardon. J’aurais dû m’annoncer et ne pas m’introduire ainsi dans vos quartiers.
— C’est vrai.
J’avais chuchoté et je pâlis dans l’instant. Mais je devais savoir…
Savoir où j’ai choisi de mettre les pieds.
Alors Wolf Storm, le chef du Clan du Loup et maitre de ce Château, s’inclina. Aussi bas qu’on le puisse.
— Je vous avais promis quelques échanges si vous acceptiez de rejoindre notre demeure…
Il se redressa et me fit face.
— Ce que vous avez fait.
Il détourna aussitôt le regard. Une légère douleur s’éveilla dans mes tempes.
— Cependant, je pars demain. Je ne voulais pas manquer à ma parole dès votre arrivée où, peut-être, des inquiétudes et questionnements vous tourmenteraient… Je… Le couloir était…
Il ferma les yeux et soupira. Son embarras semblait sincère…
Mes pieds ne sont peut-être pas si mal tombés.
— J’ordonnerai qu’une nouvelle serrure et un jeu de clés soient créés pour votre porte. Celles-ci seront remises à vous-même, votre Compagne et Tom, mon Compagnon.
Plutôt qu’un merci, je m’inclinai à mon tour, le soulagement et le malaise se diffusant à part égale dans mon corps et mes pensées.
— Bien… Comme je vous l’ai dit, je pars demain. Je ne serai de retour qu’à la moitié de ce cycle de lune.
Je fronçai les sourcils ; un cycle de lune, c’était vingt-huit jours ? Il pointa alors la causeuse qui faisait face à la cheminée : trônant en son centre, ce qui ressemblait à un calendrier reposait à la verticale ; un support en bois clair sur lequel étaient cousues par le haut un ensemble de feuilles épaisses noircies de chiffres et de petits dessins répartis dans des cases symétriques. Je m’approchai de quelques pas et vis que les dessins représentaient les phases lunaires. Au-delà de l’aspect utilitaire, il s’agissait d’un bel objet.
— J’ai entouré ce jour à l’encre bleue, précisa Wolf Storm.
Lune gibbeuse croissante, songeai-je.
— Il est à vous. Accrochez-le où bon vous semble. Notre rythme saisonnier diffère de celui que vous avez jusqu’à présent connu ; il serait bon que vous appreniez vite à vous y repérer.
Son ton n’était pas avenant. Pas impoli non plus. J’étais incapable de lire en lui.
— Donc…, auriez-vous une question ?
Je gardai le silence. Lui aussi. Lorsqu’il devint gênant, il me salua d’un léger mouvement de tête sans me regarder et regagna la lourde porte.
Merde.
— Vous regrettez ? jetai-je à brûle-pourpoint.
Il s’arrêta, sa large paume déjà sur la poignée patinée. Trois traits parallèles épais, d’un blanc satiné, sillonnaient le dos de sa main. D’anciennes cicatrices.
— De vous avoir invitée parmi nous ? devina-t-il.
— … oui.
— À ce jour, je ne le regrette pas.
Sa voix était plus rauque. Il me tournai toujours le dos. Je frissonnai.
— Est-ce tout ?
Ose, idiote.
— Et bien…
Je me déplaçais derrière la causeuse, retrouvant la place que j’occupais quand une certaine inquiétude s’était nichée en moi.
— Au sujet des Épreuves… Il y en aura d’autres.
— C’est cela.
Tout était grave en lui. Sa voix, son intonation, son maintien. Austère, avait dit Xërès, le propriétaire du bordel des Lièvres.
— D’autres… mortelles ? Comme celle-ci ?
Je frissonnai encore, mais je n’avais pas froid.
— Pas toutes.
Oh, misère…
— Quand aura lieu la prochaine ?
— Peu de temps après mon retour. Je l’ai marqué d’une croix sur votre calendrier.
C’était vrai. À l’œil, cela me semblait peu de temps, trop peu pour être confrontée à la mort. Encore. Sans avoir rien demandé.
— Le temps de s’attacher à cette vie nouvelle avant de la quitter ? ne pus-je m’empêcher de répliquer, pince-sans-rire.
Il ne réagit pas. J’expirai un rire, muet et amer.
— En quoi consistera-t-elle, la prochaine ?
— Je n’ai pas le droit de vous en parler. Et je n’en connais pas encore moi-même les détails.
Comme c’est pratique.
Il se retourna et son œil bleu si particulier chercha les miens. J’oscillai entre lui et ce masque si étrange qui lui recouvrait la moitié du visage.
— Si je puis me permettre, ne vous minez pas avec cette Épreuve qui n’est pas encore définie. Pour l’instant, concentrez-vous sur celles du Château.
J’écarquillai les yeux.
— Il y en aura ici ? Aussi ?
Un sourire, fugace, sur ses lèvres.
Je ne suis pas d’accord. Non. Du tout. Non.
Je tentai de conserver un calme apparent.
— Possiblement mortelles, elles aussi ?
— Non.
Je fronçai les sourcils en le dévisageant. Mes tempes commencèrent à bourdonner douloureusement.
Bon. Bon bon bon.
— Et celles-là, j’ai le droit de savoir en quoi elles consistent ?
Un autre sourire fantôme passa sur ses lèvres à demi-exposées.
— Je ne saurais toutes vous les citer. Mais pour exemple, ce soir, vous en avez menée une avec brio.
— Hein ?
Parle mieux que ça, Luce, par pitié.
Il ménagea une courte pause, l’œil bleu dans le vague, l’autre déjà perdu sous l’épaisseur du masque en cuir.
— Ma mère peut avoir un caractère épouvantable. Toutefois, elle réside rarement au Château ; ce lieu lui rappelle, je pense, des souvenirs qu’elle préfère éviter. Elle repart demain pour son pavillon personnel.
Isaure, rarement là. Envolée dès le lendemain.
Je fus incapable de retenir mon sourire. Puis je tressautai, une vive douleur me traversant l’arrière du crâne.
— Permettez-moi de prendre congé, s’excusa Wolf Storm la voix teintée de précipitation.
Je notai son air las et ses épaules voûtées tandis qu’il se retournait vers la porte.
— Merci ! m’exclamai-je trop fort. Pour le calendrier. Et… le reste.
Je devais le lui dire. Avant qu’il ne parte.
Il se tourna à demi vers moi et… je me sentis… plonger. Tirée et noyée dans l’œil bleu nuit. J’entendis la plainte perçante d’une note aiguë puis j’eus la sensation d’un museau reniflant mes côtés. Je songeais à un museau et rien d’autre car l’odeur qui l’accompagnait était brute, sauvage, celle d’un pelage mouillé. Une lune ronde apparut dans la nuit épaisse. Éblouie, je fermai les yeux. Une truffe humide s’écrasa sur le dos ma main. Lorsque je rouvris les paupières, Wolf était parti. Je regardai ma main, sèche. Je fixai la porte close et tentai de mettre un sens à cet enchevêtrement de sensations et d’images qui m’avaient engloutie. Après un trop long moment, j’abandonnai.
****
— Ôla, chère Luce !
Dana était une âme du matin.
Pas moi.
J’avais éprouvé des difficultés à m’endormir. Quelle qu’était l’heure, il était beaucoup trop tôt.
— Les jours en huit, vous pourrez vous éveiller quand il vous plaira, claironna-t-elle.
— Et on est quel jour ? marmonnai-je en roulant sur le flanc.
— Les matins sont féconds à celles et ceux qui se lèvent tôt. Nous sommes un jour en trois. Je vous propose d’étudier le calendrier sur votre fauteuil en petit-déjeunant.
Comment peut-on être si proactif dès le réveil ? m’irritai-je en me frottant les yeux.
— D’ailleurs… Qui vous a fait porter cet objet ?
— Wolf… Sieur Wolf Storm, me repris-je en souvenir de ses enseignements protocolaires de la veille.
— Sieur… Il est de fort belle facture, mais surtout, il vous sera utile. Je regrette de n’y avoir pensé moi-même.
Elle s’était reprise, mais j’avais noté l’étonnement dans sa voix.
— Il y a un problème avec le fait de recevoir une visite dans ces… mes quartiers ?
Dana prit le temps de regrouper les lourds rideaux en deux jolis bouquets plissés et d’ouvrir en grand les fenêtres avant de me répondre.
— Il vous est tout à fait autorisé de recevoir de la visite, mais à une heure si tardive et sans la présence d’une tierce personne, cela pourrait nourrir quelques idées que vous ne voudriez pas vous voir associer. Si cela devait se reproduire, afin d’éviter tout malentendu, sonnez la cloche du personnel.
Elle me l’avait montrée hier : une suite de maillons métalliques qui sortaient d’une poignée en forme de poire avant de filer jusqu’au plafond où le mur l’avalait. Je ne savais par quel miracle elle réussissait l’exploit de se creuser un accès jusqu’aux quartiers communs du personnel du Château.
— Si je ne suis disponible, une autre personne de confiance vous rejoindra et toute fâcheuse situation sera évitée.
Je veux être sûre de comprendre…
— Qu’est-ce qui serait une fâcheuse situation, Dana ?
Ma Compagne fronça le nez ; je commençais à associer cette mimique involontaire à tout ce qui n’entrait pas dans son cadre de la bienséance.
— Si cette visite était venue de l’autre frère et que cela se serait su, croyez bien qu’il vous serait difficile de vous défaire d’une certaine image.
Mmh. Il est doux-amer d’apprendre que je ne serai pas nostalgique de certains travers humains.
— Et ce qu’on pense de moi ici est important pour… ?
Dana claqua ostensiblement sa langue contre son palais en se tournant vers moi, les mains sur ses hanches fines.
— Luce, pour cette paix et cette tranquillité que vous m’avez sollicitées hier. Un peu de cohérence, voyons. Maintenant, sortez de ce lit, je vous prie. Je vous attends dans la salle d’eau pour cette laborieuse journée qui vous attend.
Je me sentis comme une enfant. Je ne pouvais que m’incliner devant la rationalité de ma Compagne de Chambre. Résignée, j’abandonnai mes couvertures.
****
J’éternuai férocement juste au-dessus du niveau de l’eau. Elle m’arrivait au menton. Je redoutais l’instant où je devrais délaisser la cuve. Cette voluptueuse marinade brûlante avait apaisé le froid qui s’était logé au cœur de mes os à force d’arpenter en robe les couloirs pour la plupart froids, sinon venteux, du Château Lune. Ici je me sentais bien.
Dana, en bonne Compagne, m’avait renseignée sur le passé du Clan. Lors d’une halte devant une petite pièce attenante à la grande salle - celle où les Sieurs Loup se contentaient de prendre leurs repas en l’absence de leur mère -, elle m’avait conté que le Château et les villages environnants avaient subi une succession d’hivers rudes et incertains, suivis de printemps et d’étés gris et pluvieux. Pour sauver son Peuple de la famine, le Clan avait choisi de se dépouiller de ce qui pouvait l’être ; le confort d’un intérieur uniformément chaud avait été considéré comme superflu ; les chaud-galets se revendaient fort bien auprès de qui en avait les moyens.
— Midine, la cuisinière en cheffe, nous conseille vivement de ne jamais nous départir d’un châle en laine épaisse pour tout déplacement dans les couloirs. Et quand surviendra la première neige, nous devrons nous couvrir comme si nous sortions au dehors. Je tâcherai de réfléchir à un modèle de veste adéquat. Sieur Cazelain a un goût très sûr pour ses choix vestimentaires, je prendrai conseils auprès de son Compagnon.
Quel intérêt de me parer de beaux vêtements ?
Je soufflai sur l’eau, observant les sillons s’écraser sur les bords de la cuve.
Dans quelques semaines, serai-je encore là ?
Je n’aurai pas l’indélicatesse de ne pas lui être reconnaissante, mais dans la liste de mes priorités…
Je repensais à Satya, à sa jeunesse et sa longue tresse noir corbeau. À sa décision, surtout ; son précepte de profiter au mieux de tout ce qui pouvait l’être.
S’il ne me reste que quelques semaines… Il est triste de les passer à se morfondre.
J’en étais là dans mes pensées. Ne pas refuser de porter de beaux vêtements, déguster les bons repas… Tant que je suis.
Comme ce bain. Il est parfait. Il n’a pas de prix.
Je m’y enfonçai pour immerger mes joues. La morsure du chaud me piqua la peau. Je repensais mollement à d’autres moments de cette longue journée.
Laborieuse, elle l’avait été. Dana estimait crucial que je puisse me repérer dans le Château en toute autonomie, sans risquer de m’y perdre et sans dépendre du personnel ; celui-ci semblait ne pas avoir encore décidé s’il fallait être chaleureux ou réservé à mon égard.
Sans jamais pouvoir m’arrêter pour en observer les détails, j’avais passé des heures à déambuler dans les mêmes allées peu éclairées ; la grisaille au dehors se riait des hautes fenêtres aux coins arrondis et la revente de galets-lumière faisait partie des sacrifices qui avaient maintenu remplis les coffres du Clan en temps de crise.
Certains murs étaient en pierre brute, d’autres enduits d’un plâtre lisse d’un impeccable blanc crémeux, d’autres encore d’une terre granuleuse qui était peut-être du torchis. Les sols aussi variaient : larges dalles en pierre - blanches, grises ou d’un noir moucheté - et parquets - certains lisses et cirés, d’autres non. Dana n’avait ouvert les portes que des pièces où il serait susceptible que je me rende seule. Le salon rouge mis-à-part, je n’étais entrée dans aucune d’elles. C’était les nombreux sofas en sombre cuir rouge qui habitaient la vaste pièce qui lui avait valu ce nom. Ils étaient éparpillés en petits groupes, certains autour d’une table de jeux, d’autres au côté d’un charriot de livres, d’autres isolés près de l’âtre ou d’une tablette proposant un nécessaire à écrire ; autant d’activités pour celles et ceux qui voulaient passer leur soirée ailleurs qu’en leurs quartiers. J’avais insisté pour que Dana me laisse regarder en détail l’écritoire et son contenu : du papier et des crayons communs ainsi qu’un stylo-plume décoré de fines arabesques argentées, en relief, muni d’un réservoir que j’eus le plaisir de remplir à l’aide d’un bouchon-pipette d’une fiole en forme de courge évasée. Je lui avais ensuite demandé les noms des jeux et les règles de l’un d’entre eux qui se prénommait X.
Je soufflai sur l’eau de mon bain et ris dans le silence de la pièce. À la réflexion, c’était assurément ma curiosité qui l’avait retenue de me laisser pénétrer dans les autres pièces.
Ma plus grande frustration restait la bibliothèque ; les rayonnages y avaient semblé sans fin, le plafond plus haut qu’il n’aurait dû, le tout décoré d’échelles et d’échafaudages mêlant le bois et le métal. J’y avais vu tant de livres… Une vie entière pouvait-elle suffire à en voir le bout ? J’en doutais.
J’aurais eu plaisir aussi à remettre les pieds dans le jardin d’hiver - nous nous étions contentées de nous arrêter devant la double porte au châssis noir, de style Art nouveau, tout en courbes et en petits carreaux cerclés.
— Et malgré tous ces kilomètres en allers et retours, je n’ai pas encore tout vu…, murmurai-je au-dessus de l’eau brûlante.
Puis, malheur, on se mit à heurter la porte de mes quartiers.
Bullshit.
Les coups résonnaient, impérieux.
Et Dana qui n’est pas là.
Je m’empressai de quitter la cuve, attrapai l’une des immenses serviettes un peu rêches et m’y enroulai le plus étroitement possible. Je glissai ensuite mes pieds dans mes nouvelles pantoufles, chaudes et moelleuses, fourrées en laine, et trottinai jusqu’à la porte que j’entrouvris d’un geste sec tant elle était lourde.
— Ôla Mam’zelle ! Quel plaisir d’être accueilli par toi.
Un Cazelain enthousiaste guigna mon allure dégoulinante et la serviette de bain.
— Quelle affolante tenue, devrais-je venir te saluer plus souvent ?
Et merde.
Je dus rougir, mais j’étais déjà cramoisie par la chaleur du bain, donc…
— Je réalise avoir ouvert un peu précipitamment la porte. Cela se fait de faire patienter un invité dans le couloir ?
Bon rattrapage.
— Luce, nous t’avons concédé le même statut qu’une Dame de Château, tu as tout loisir de faire patienter celles ou ceux qui viennent à toi.
Il désigna nonchalamment la porte.
— C’est à cela que sert l’œillade. Dana ne t’en a pas touché mot ?
Ou plutôt, il venait de désigner un point précis de la porte ; je remarquai seulement le petit carré qu’on pouvait coulisser à l’intérieur du battant.
— Non, elle ne m’a pas avisé de cela, dis-je en réalisant, un peu perturbée, que ce mot n’avait pas ce sens chez-moi et en sentant que le terme judas, ici, n’existait pas.
Comment puis-je sentir ça ?
J’eus soudain la crainte que mes mots et ma réaction laissent penser que ma Compagne s’acquittait mal de son rôle.
— Dana ne cesse chaque jour de m’apprendre de nouvelles et multiples choses, rebondis-je avec énergie. D’ailleurs, elle m’a recommandé de ne pas me retrouver à moins de trois invités dans mes quartiers.
Cazelain me sourit avec chaleur avant de me décocher un clin d’œil. Malgré moi, je notai sa chemise assortie à ses iris ciel d’été. Son veston et son pantalon beige. Il était… beau.
Et il a même pensé à ébouriffer sa tignasse et à retrousser ses manches sur ses avant-bras… Trop beau pour ne pas se méfier.
— Ne sonne pas la cloche, chère Luce, je me contenterai de ce pourquoi je suis venu, ce qui ne nécessite pas de quitter le palier. Mais je retiendrai de demander à ta Compagne de te fournir une robe avec un décolleté à la mesure de celui-ci, s’amusa-t-il en désignant mes épaules et ma gorge dénudées. Les cols ronds rendent honneur à ta féminité.
On répond quoi à ça ?
Je souris, mais mes lèvres partirent un peu de travers.
C’est un test.
— C’est généreux mais je peux m’en passer, vos coffres m’ont déjà offert suffisamment de tenues.
Il changea soudain d’expression.
C’est quoi cet air sérieux ?
— L’argent n’a pas à être une inquiétude.
Puis il gloussa et retrouva ses traits charmeurs.
— Et lorsque nous nous rendrons au Bal du Roi, j’aurai grand plaisir à te voir évoluer à ton avantage.
— Un bal ? Encore ?
La plainte m’avait échappé. Il s’adossa au chambranle de ma porte.
— Une lune après le Bal des Moissons, se tient le Bal du Roi. C’est une tradition. Seuls sont conviés les Clans ayant acquis une ou un Invité. Mais nous avons encore le temps d’un quatrain avant la prochaine gibbeuse pour t’y préparer.
Je me remémorais mon étude du calendrier. Chaque lune croisait puis décroisait en exactement quatre semaines. Leur Peuple avait choisi de baser leur calendrier sur ce rythme immuable et équilibré. Ainsi, un quatrain valait un mois, soit quatre semaines. Chaque saison durait quatre quatrains et, vivant dans un climat tempéré, il y en avait quatre. Leur année durait seize mois. Cinq-cent-douze jours.
— J’ai étudié votre découpe du temps, précisai-je.
Fait inutile : elle me rajeunit de quelques années.
— Gare, Luce. Désormais, ce temps est tien.
Les mots soulignaient ma bévue, mais ses yeux étaient restés doux.
Le jugerais-je mal ?
— C’est pour m’inviter à ce Bal que vous êtes venu ?
— Techniquement, ta présence à ce Bal est requise, il n’y a pas vraiment d’invitation à donner. Mais c’en est bien une qui m’amène à tes quartiers. Demain, le temps restera sec. J’ai donc pensé à te proposer une promenade à cheval en matinée, à l’extérieur du domaine. Conquise ?
— À cheval…
— Tu n’as jamais monté ?
— Si. Un peu. Enfant… Il y a un bail… Je veux dire, des années.
— Parfait !
L’air enchanté, il se pencha pour me faire face, les mains appuyées sur le cadre la porte.
Recule.
— N’aie crainte, Luce, j’ai toujours mené à bon port les montures qui s’offrent à moi. Et, s’il te plait, fais donc l’effort de me tutoyer.
Il s’en alla sur un dernier clin d’œil. Il avait dû en passer la maitrise.
Une promenade. À cheval. En compagnie d’un bel homme.
Je gloussai. Avec amertume.
C’est ridicule.
Ce ne pouvait qu’être l’un de ces tests dont Sieur Wolf avait parlé.
Mes nerfs vont lâcher.
Je refermai la porte. Puis, intriguée, je fis jouer le panneau coulissant intégré dans le battant.
L’œillade, donc.
Je tirai ensuite la cloche pour la première fois, mandant Dana de me rejoindre - ou quelqu’un d’autre qui irait ensuite la chercher pour moi. Ce geste me mit profondément mal à l’aise… Mais cette promenade aurait lieu le matin.
J’aurais dû décliner. Ai-je ce droit-là ? J’aurais dû refuser pour en avoir le cœur net. Merde.
J’éternuai.
Merdouillasse.
J’étais à nouveau frigorifiée.
Fichue bâtisse glaciale.
Je retournai dans la salle d’eau pour enfiler ce que ma Compagne avait nommé habits de nuit puis j’entrepris d’aller farfouiller dans l’immense commode dans l’idée d’y dégoter un pull ou un gilet ou quoi que ce soit qui puisse s’enfiler ou se superposer et qui soit chaud. Mais il n’y avait que des robes et des chapeaux, des manchettes, des rubans et des collants.
Pour l’instant.
Dana n’avait de cesse de savoir si la cuisson de mes œufs, le laçage de ma robe ou la température de mon bain me convenaient. Je comptais bien quémander quelques pièces pratiques, chaudes et confortables. Et pas forcément sous forme de robe. Avant de refermer les portes en bois huilé, je caressai un pan précis de la robe rabotée ; celle dont on m’avait affublée lors de ce sinistre premier bal. J’avais insisté pour la conserver, elle et son tissu aux multiples replis. Je sentis une bosse dure, là où je l’avais laissé.
C’est toujours là.
Je souris.
Je retournai une bûche au cœur de hautes flammes lorsque Dana me rejoignit dans mes quartiers. J’étais fière d’avoir enfanté ce feu vif.
— Luce, ce n’est pas le rôle d’une Dame.
J’haussai les épaules en resserrant mon châle autour de mes épaules.
— C’est mieux que de prendre froid. Si je m’en tiens à ma chambre, quand je suis seule ?
Elle fronça le nez.
— Dans ces circonstances, ça irait, j’imagine.
— Merci. Pardon de t’avoir appelée, j’ai reçu la visite de Sieur Cazelain.
Je la sentis plus alerte.
— Vous avez bien fait de sonner la cloche.
Je me gardai d’avouer quand je l’avais actionnée ; après tout, il n’était pas entré. Je lui parlai de l’invitation.
— Vous avez bien fait d’accepter. N’ayez crainte, je me charge de tout. Je vous trouverai un pantalon, quitte à le coudre de la nuit si nécessaire.
Embarrassée, je la remerciai. Je réalisai que je commençais à apprécier cette femme et que je commençais à la voir comme une alliée dans… tout ce bordel insensé.
J’ai besoin de ne pas être seule.
— Dana… Sieur Cazelain me tutoie, je me demandais si… Non. J’aimerais qu’on en fasse autant.
Elle ne fronça pas les sourcils et me jaugea un très court instant.
— C’est d’accord.
— Trop bien !
Là, ses sourcils se froncèrent.
Un peu plus tard, je fus soulagée lorsque je me glissai sous les draps tièdes de mon vaste lit - un galet astucieusement placé. Je tassai les coussins et frissonnai d’aise d’être seule, au chaud, en sécurité… J’attrapai le lourd volume de Lionel Jos abandonné sur la courtepointe, Souvenirs et atermoiements, et poursuivis ma lecture entamée la veille.
« Aujourd’hui encore, j’ai vu beaucoup d’enfants. Ils grouillent de partout dans ce Château Lune. Et c’est un régal. Les petiots du Clan sont reconnaissables à leurs cheveux noirauds et leurs yeux bleus de toute sorte. C’est merveilleux de les voir jouer avec les enfants du Personnel et des proches villages. C’est vrai qu’ici ils ont de la place et de grands espaces naturels dépouillés des prédateurs de la forêt proche. J’aime cet esprit protecteur envers l’enfant qui va au-delà des classes et des conditions sociales. Bien sûr, à un certain âge, les petiots du Clan sont retirés de cette salade de tout horizon, mais ils en gardent, j’en suis certain, un respect pour l’être humain en tant que tel.
Tous ces mômes me rappellent que je travaillais avec des enfants, avant. Ici, je peux l’écrire. Avant. Moi, Lionel, je n’oublierai jamais, même si je ne peux pas le dire, que j’ai été enseignant dans le monde qui fut mon berceau. Et j’aimais ça. Je pourrais peut-être tenter une chose ou l’autre, à l’occasion, avec toute cette marmaille grouillante. La confection d’un album ? J’en toucherai un mot à Sieur Erard -le Protecteur s’il-vous-plait ! Depuis le temps, je suis à l’aise avec lui.
D’ailleurs, j’y pense et c’est important - c’est d’autant plus la raison qui me fait prendre la plume ce soir - : il m’a encore proposé de passer le pas et d’entrer au sein de leur Clan. Aurais-je envie de devenir à mon tour un Sieur du Clan du Loup ? J’avoue, entre moi et moi, que cela m’attire bel et bien. Néanmoins, ce serait dire adieu à la désirable Anelotte… Elle a mis tant d’ardeur à désapprouver mon retour ici. Elle ne répond même plus à mes lettres. Elle m’avait prévenu. « Jamais je n’écrirai sur un courrier l’adresse d’une Terre maudite. » Ledit maudit ne se montre pourtant jamais. Il reste terré je-ne-sais-où (le lieu est tenu secret). « Pour le bien de tous et avec tant d’amour pour nous. » ne cesse de répéter ce cher Erard quand j’aborde la malédiction avec lui. On ressent si fort le lien profond qui l’unit à ce frère à qui il a dû dire adieu il y a une décennie. Je ne comprends pas le malaise d’Anelotte à l’encontre de cette famille. Ce sont des gens bons et aimants - pour la plupart.
J’ai aimé vivre quelques temps à son côté au sein du Clan de l’Abeille. Il y fait bon vivre, il est vrai. Les gens y sont tous très cordiaux. Mais c’est ici que je me sens le mieux. Ce lieu… Ici, je peux me l’avouer, ce lieu, de tous ceux que j’ai pratiqué en ce monde, est celui qui se rapproche le plus de mon chez-moi natal. Le nom de ce dernier m’est perdu à jamais (mon esprit s’est tant acharné à retenir ma profession, que j’en ai oublié le reste, ou presque…). Mais je sais que l’instinct ne trompe pas. Où que j’ai vécu par le passé, la vie devait, pour certaines choses, ou certains paysages, ressembler aux terres fécondes du Clan du Loup. Les champs vallonnés, les petites rivières sinueuses, les cascades dévalant les quelques hautes collines, la courbe élégante de l’orée de la forêt, les taillis, les massifs et les haies, tous si criant et chargés de vie ! Et ces fleurs, partout, et à toute saison… Quelle splendide campagne !
Anelotte me manquera peut-être, mais mon esprit pratique me souffle qu’il pourrait également y avoir une autre Anelotte qui, comme moi, se sentirait en paix en ces lieux. Oui, je pense que je vais accepter la proposition d’Erard. Mettre tout cela par écrit m’aura été bien révélateur. Sûr, je continuerai à mettre en mots mes pensées et mes mémoires. »
Le sommeil l’emporta sur la curiosité. Je laissai retomber le volume à mes côtés et, sur ma table de nuit, je replaçai l’abat-jour opaque sur le galet qui irradiait une vive lumière dès qu’il se voyait priver des rayons du soleil. Le noir engloutit la pièce. La suite attendrait… La suite de tout.
****