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11 - Le Bal des Moissons

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Par Lily

La salle de réception était immense, grandiose, noire de monde. Nous, les Étrangers, étions sagement alignés à l’endroit qu’on nous avait indiqué. De hautes fenêtres dévoilaient une nuit d’encre, créant un contraste avec la clarté chaleureuse dans laquelle nous baignions. La lumière provenait de centaines de boules, de toutes les tailles, suspendues au plafond par de fines chaines noires plus ou moins longues. L’effet était saisissant. D’autant plus que ces boules n’étaient pas en verre. L’autre étrangeté, c’était les quatre âtres gigantesques répartis symétriquement dans l’espace. Aucun feu n’y brûlait. À la place, on y avait artistiquement entassé d’immenses galets qu’un homme seul serait incapable de déplacer. Pourtant, il faisait chaud.

Une lumière sans flamme ni ampoule, une température agréable sans combustion… Ma curiosité était piquée à vif. Comme celle des locaux qui nous dévisageaient, avec ou sans retenue, nous, les moissonnés.

De longues tables étroites couvertes de carafes et de mystérieux petits mets à picorer délimitaient l’espace où l’on pouvait danser - quelques couples y évoluaient déjà avec grâce. Des sièges et des banquettes étaient disposés un peu partout, permettant à qui le voulait de s’asseoir où il le désirait.

Mis à part nous.

Dans nos belles tenues, nous offrions un panel diversifié aux curieux. Couleur de peau, d’yeux, de cheveux : il y en avait pour presque tous les goûts. Toutefois, j’avais relevé que si nos tailles et nos masses musculaires variaient, aucune corpulence n’excédait le curseur du trop ou du peu. Était-ce un hasard ou bien le moissonnage suivait-il certains critères ?

Tu t’en poses de ces questions idiotes…

Je grondai en silence sur ma voix intérieure. Je poireautai debout depuis si longtemps… il fallait bien que je m’occupe.

On avait demandé à Awa de se positionner sur ma gauche. Le tissu blanc satin parsemé de petites perles qui l’habillait tranchait sur sa peau foncée. Elle ne passait pas inaperçue. Warner se trouvait juste après elle, le visage verrouillé à double tour, le regard dirigé vers Eryn. À l’autre bout de la salle, celle-ci était époustouflante sur son trône. Évidemment.

De ma place, je ne voyais pas Adam, ni Armand - que j’avais eu plaisir à retrouver conscient. On avait drapé notre géant d’un étrange costume local qui m’évoquait les tuniques d’Arabie. Lorsqu’il m’avait reconnue, j’avais eu droit à un sourire et une courte danse aux allures de gigue improvisée. Cela lui avait valu une remarque acerbe de Dame Bérénice de Soie. Rire m’avait réchauffé le cœur.

Deirdre se tenait à ma droite ; dans sa robe cintrée au décolleté dentelé, elle avait une tout autre allure que dans son mini-short et son crop-top. Ses cheveux flamboyant me rappelèrent les cris sauvages et primaux qu’elle avait poussés. À ce moment-là, je n’aurais pas parié sur sa survie... Et pourtant, elle était là. Je n’aurais pas parié sur moi non plus. Et pourtant, j’étais là moi aussi.

Entre l’encre d’Awa et les flammes de Deirdre, je devais paraitre bien fade. Sans parler de l’ignoble cicatrice exposée par mes cuisses mises à nu - j’avais tiqué quand j’avais réalisé que, de toutes les femmes présentes, j’étais la seule à exhiber mes jambes. Pour autant, il y avait plus à plaindre que moi. Myosotis, dont j’ignorais toujours le véritable nom, dodelinait de l’autre côté de Deirdre. Un voile maintenu par des épingles piquées dans ses cheveux recouvrait son visage. Les mailles fines brouillaient ses traits mais je savais, pour l’avoir vu, qu’un morceau de nez et de lèvres avaient été emportés par la patte qui l’avait défigurée.

Crampe.

En reportant le poids de mon corps sur mon autre pied, je repérai la dame à la robe orange. Assise à une table, elle regardait les danseurs d’un air satisfait. Elle nous était revenue juste avant notre entrée dans cette grande salle :

— Chères nouvelles amies, chers nouveaux amis, cette grande fête en votre honneur a déjà débuté. Les Compagnes et Compagnons du château vous ont explicité le protocole à respecter. Entendez maintenant que tout manquement sera sévèrement réprimandé. Vous n’êtes pas encore des Invités ; en ce moment, aucune loi ne vous protège de quiconque sinon celle de la bienséance. Il sera bon pour tout le monde que cette soirée se passe au mieux. Je vous souhaite les rencontres les plus prolifiques et agréables possibles.

Elle s’était ensuite respectueusement inclinée tout le temps qu’avaient pris deux soldats pour ouvrir les portes monumentales de la salle de réception. Cette déférence qu’elle avait eue à notre égard, je la retrouvais dans une bonne partie des gens qui nous entouraient. Des gens qui nous voyaient pour la première fois, habillés de beaux atours et non désemparés comme à notre sortie du bus, ou couverts de plaies, de poussière et de sang après notre course folle jusqu’au sommet de la Dune, la mine épuisée et terrorisée d’avoir frôlé la mort de trop près.

Le roulement d’un tambour me ramena sur cette Haute Dune Herbacée le temps d’un battement de cœur.

— LE ROI MAGUIAR ! annonça le héraut, toujours aussi bariolé.

La foule s’inclina et le Roi fit son entrée. Il avança jusqu’à nous en nous observant avec satisfaction.

— Désormais, vous faites partie de notre Peuple ! clama-t-il. Vous êtes des nôtres !

Puis il ajouta doucereusement :

— Vous aussi, inclinez-vous.

Bon gré, mal gré, nous nous exécutâmes. Quoique pas à l’unisson. Un frisson me parcourut l’échine lorsque j’entendis des hoquets et souffles de stupeur dans la foule.

Que se passe-t-il encore ?

— Ils ont tous compris que s’adapter serait la clé d’un bon départ parmi nous, dit calmement Maguiar. Tous, sauf toi ?

Redressant discrètement le nez, j’avisai Dreadlocks : menton relevé, poings serrés, il jetait un regard de défi au Roi.

— J’m’incline pas, moi, brava-t-il le chef du Peuple au sein duquel il devait trouver sa place.

C’est du courage ou de l’arrogance ? Il est taré…

— Tout le monde a maintenant mesuré ton audace et ta force de caractère. Je t’accorde une dernière chance de comprendre que m’offrir ton respect n’est aucunement une marque de faiblesse. S’incliner devant son Roi est en vérité une manière de montrer qu’on est en accord avec le système en place. Si je siège à son sommet, en retour, je lui consacre ma vie en le maintenant le plus juste possible. Marque ton respect envers ce fait établi.

Dreadlocks eut un rictus qui dévoila ses incisives supérieures - on aurait dit un chat feulant en silence. Il ne s’abaissa pas.

— Triste décision. C’est ta bêtise, à présent, que tous retiendront.

Le jeune garçon eut un petit mouvement sec du menton.

— Espèce de bâtard, j’suis pas idiot, si vous avez b’soin d’nous, faudrait p’têtre nous traiter en princes au lieu d’nous écraser comme des moins que rien !

Sa main accusait le Roi autant que ses mots. La foule ne perdait pas une miette de l’échange. Il s’avança d’un pas, prêt à poursuivre son éclat. Mais ce faisant, il brisa la règle protocolaire qui nous interdisait de quitter notre place sans y avoir été invité. Maguiar décrocha la rapière qui pendait à son flanc et, d’un geste sec et méthodique, lui trancha la main. Celle-ci chuta mollement sur les dalles grises du sol.

Tout manquement sera sévèrement réprimandé, me remémorai-je en regardant Dreadlocks coller son bras sanguinolent contre son torse. Puis il hurla comme un goret qu’on égorge. Je n’arrivais pas à fermer mes yeux écarquillés. Le souffle court, je ravalai la bile acide qui me remontait dans la gorge.

— Sortez-le, trancha le Roi avec froideur. Lorsqu’il ne saignera plus et se sera calmé, s’il le désire, il pourra revenir ici. Dans le respect le plus complet de nos règles.

Deux soldats emportèrent Dreadlock et ses cris hors de la salle. Un troisième ramassa la main abandonnée en demandant s’il devait quérir une ou un membre de la Guilde des Guérisseurs pour tenter de la lui restituer. Le Roi Maguiar pinça ses lèvres avant de lui ordonner de simplement s’en débarrasser.

— Où serait la leçon s’il la récupérait ? s’interrogea-t-il en nous jaugeant.

— Dure mais juste leçon mon Seigneur, intervint un homme à la proéminente barbe grise.

Quelques autres y allèrent de leur commentaire. Maguiar les ignora tous sans exception et prit le chemin de son trône, où l’attendait sa reine. Un reniflement discret m’attira vers Awa ; la jeune fille était blême et retenait ses larmes à grand peine. J’attrapai sa main et la serrai fort avant de la relâcher. Elle ne me regarda pas mais se recomposa un air neutre. Je laissai ensuite mon propre estomac se dénouer.

Ce monde est trop violent pour moi.

****

La musique remplissait la salle. Je ne connaissais pas ces airs, un mélange assez agréable de classique et de folklorique. Les instruments, quoique légèrement différents dans leurs formes et finitions, étaient reconnaissables : à vent, à cordes ou à percussions.

— Pardonnez-moi… M’accorderiez-vous cette danse ?

Awa se faisait une nouvelle fois inviter. Elle acceptait chaque demande.

Aurais-je fait pareil ?

Personne ne m’approchait. Je lorgnai malgré moi la belle Eryn sur son trône, dans ses voiles dorés, picorant dans les plateaux qu’on portait jusqu’à elle. Elle avait subi quelque chose de terrible, pourtant, une part de moi la jalousait, elle et la sécurité dont elle jouissait.

Lorsqu’Awa fut ramenée sur notre ligne, un ruban rose orné d’une broderie en forme de tulipe ornait son poignet.

Si personne ne me laisse ma chance, je vais finir dans une de ces Maisons…

Déjà, Awa repartait. Deirdre dansait, Adam conversait près d’une fenêtre, Warner avait été invité sur une longue table… Myosotis dodelinait sur place, les yeux mi-clos - me semblait-il. Les places vides autour de moi m’isolaient tristement. Impuissante, je regardai mes jambes dénudées et l’horrible cicatrice qui y faisait tache. Un courant d’air vint me chatouiller la nuque, faisant danser les cheveux rebelles qui s’étaient échappés de mon entrelacs de tresses serrées.

— On dirait une pomme, ne trouvez-vous pas ?

Enfin une interaction, pensai-je en relevant les yeux. Bordel.

Le Brumeur. Il me fixait, l’air polisson, taquin et joueur.

— Et bien, ne pâlissez pas. Permettez-moi de vous révéler que si, dans l’instant, je vous mordais, n’importe quel convive de ce bal aurait le droit de m’occire sans craindre aucune retombée. Certains s’en donneraient à cœur joie. Cependant, je tiens férocement à la vie. En conséquence, détendez-vous, vous ne craignez rien.

Un sourire de publicité ponctua sa déclaration. Je ne répondis rien. J’aurais aimé afficher ma rage, mais l’étonnement prenait toute la place sur mon visage.

— Vous m’avez bougrement frustré, petite Étrangère. Vous l’ignorez, mais je peux compter sur les doigts d’une main les rares fois où l’on ne m’a pas cédé.

Son visage était beau. Ses yeux, envoûtants.

— Je suis très persuasif. Et suggestif, ajouta-t-il en se rapprochant.

Envoûtants, mais froids.

— Ne reculez pas, dit-il en attrapant mon coude, vous ne feriez que vous faire remarquer davantage en quittant votre place sans autorisation.

Des locaux nous observaient. Je tentai de revenir à une expression neutre.

— J’y pense, s’exclama le Brumeur, peut-être espérez-vous cela ! Une occasion de vous dégourdir et vous divertir un peu ?

Je retins mon souffle, avant d’expirer un peu trop rageusement le fond de ma pensée :

— Je n’aspire qu’à une seule chose, là, de suite. Une promesse de sécurité dans ce monde de barbares. Et c’est sacrément compromis. Par votre faute. Vous et votre délire pour… pour l’hémoglobine !

Crétine !

— En vérité, vous êtes très sanguine, s’amusa-t-il dans un murmure.

Je me sentis cuire sous l’effet de la rage. Ou de la honte.

Ou du désespoir.

Mes yeux s’embuèrent de larmes.

— Si vous n’avez pas la moindre empathie pour ma situation, fichez-moi au moins la paix, dis-je sans réfléchir aux conséquences.

L’amusement déserta ses traits séraphiques.

— Je me suis déjà excusé. Je sais que tu m’as entendu. Ce n’est pas toi qui était visée.

Je serrai les mâchoires. Il s’arrogeait le droit de me tutoyer. Et ne partait pas. Pire, il s’approcha d’un nouveau pas.

— Dis-moi, chuchota-t-il, sais-tu pourquoi vous êtes ici ? Je précise, au sein du Peuple des Hommes.

— Notre force vitale…, marmonnai-je, toujours aussi frustrée de cette réponse qui n’en apportait aucune.

Il sourit narquoisement en reluquant la jeune Satya postée en bout de ligne - les places désertées nous permettaient de la voir. Elle-même souriait de façon plus que charmante, jouant le jeu de la soirée, me semblait-il, à la perfection. Deux rubans habillaient l’un de ses poignets.

— Je n’en suis pas à mon premier bal des Moissons, révéla l’être surnaturel. Nos latitudes tempérées ont freiné la diversité qui caractérise ton Peuple et il est répandu que les mélanges donnent les plus beaux bébés. La teinte plus foncée de ton homologue est ici une arme de séduction. Elle raffolerait être mise au parfum, je sens qu’il lui sied de plaire… et je confesse être friand de ce type de personnalité.

Il porta son attention sur Deirdre qu’un homme au pourpoint de velours bleu ciel ramenait sur notre ligne.

— Ah, s’exclama-t-il, les chevelures rousses ont également toujours leur petit effet.

Je me sentais pâlir.

Enfanter ? C’est cela qu’on attend de nous ? Dans quelles conditions ?

Le Brumeur se rapprocha encore.

Les gens vont s’imaginer n’importe quoi ! Recule, recule, recule !

Mais je n’osais bouger.

— T’a-t-on dit ce qu’il advenait des Étrangers qui ne recevaient aucune invitation au cours du Bal ?

J’acquiesçai.

— Quoi qu’il se passe, une place te sera donnée. Au besoin, dans une Maison moins regardante qu’un Clan.

J’acquiesçai encore et il s’avança jusqu’à n’être qu’à un souffle de mon oreille. Il sentait le bois, la pluie et le froid.

— Si nécessaire, garde à l’esprit que les Maisons de plaisirs peuvent n’être qu’un tremplin. Contrairement à ton monde, les passes sont ici justement monnayées et l’affranchissement rapide n’est qu’une affaire de coût.

Il est trop près.

Mon cœur pulsait dans chaque recoin de mon visage. Ses lèvres frôlèrent mon oreille.

— J’ai conscience d’avoir considérablement réduit tes chances de départ en ce monde. C’est toi qui serais reine si je ne t’avais prise au nez du Roi.

Je frissonnai. Mais de quoi ? En même temps, je sentis qu’il glissait quelque chose dans une poche de mon jupon scarifié.

— Gardons cela secret et soyons quittes, chuchota-t-il encore avant de s’éloigner.

Qu’est-ce que c’est ?

Je dénouai ma respiration avant d’examiner discrètement le bas de ma robe. Aucune bosse n’était visible, c’était donc petit.

Pourtant, ça pèse son poids.

Le Brumeur s’était arrêté auprès de Deirdre. Après un bref instant, celle-ci émit un étrange rire de gorge, aux intonations que je jugeai érotiques. Ses joues et son cou devinrent plus rouges que ses cheveux.

— Il suffit.

Un homme d’allure imposante s’avança en fusillant le Brumeur de ses petits yeux noisette. Sa barbe curieusement taillée avait exactement la même teinte.

— Si l’on ne peut plus s’amuser ! s’offusqua l’entreprenante créature en souriant.

— Que cherchez-vous, l’ami ? Seuls les Hommes ont le droit de proposer leurs invitations ce soir. Dois-je vous rappeler qu’il vous faut attendre deux Lunes ?

Le Brumeur s’inclina légèrement.

—  Ce soir, l’ami que je suis ne mettra aucune de ces âmes en disgrâce. Soyez en paix, je m’en retourne distribuer mes plaisirs dans les recoins les plus reculés du château.

Puis il ajouta, en creusant quelques fossettes autour de ses lèvres :

— Votre nièce est très en beauté ce soir.

Il sembla se dissoudre dans l’air tant il s’éclipsa vite. Pantois, l’homme noisette serrait et desserrait ses poings à toute vitesse. Quant à Deirdre, elle paraissait mortifiée.

— N’ayez crainte, Damoiselle, personne ne vous en tiendra rigueur,  la rassura l’homme après avoir récupéré une certaine contenance. Il est difficile de leur résister lorsqu’ils s’emploient à vous charmer, surtout sans y avoir été préparé. Heureusement que les Pactes de cohabitation leur imposent un minimum de bienséance, marmonna-t-il dans sa barbe.

Deirdre lui signifiant qu’elle ne comprenait pas, il s’appliqua à lui expliquer que les Brumeurs ne s’en prenaient à vous que si, en pleine possession de vos moyens, vous leur offriez explicitement votre accord. Sauf lors de rares exceptions…

Posant un œil sur moi, il réalisa que je les écoutais. Mes oreilles crépitant d’injustice, j’en avais oublié d’être discrète. Il emprunta un air désolé et se déroba en me tournant légèrement le dos. À moi, il n’accorderait pas de réconfort. Car tel était le désir de son Roi ? Morose, je l’observai poursuivre son échange comme si de rien n’était.

— Je constate que mon fils vous a présenté ses respects.

Il pointait un délicat ruban bleu ciel agrémenté d’une petite broderie dans les tons orangés.

— Il s’agit de notre blason, nous sommes le Clan de l’Abeille. Nous aurions grand plaisir à vous recevoir chez nous.

Sa voix aux notes paternelles était chaleureuse. Deirdre le remercia pour sa générosité.

— Je suis persuadé que mon fils vous a déroulé tout ce que nous mettrions à votre disposition pour que votre nouvelle vie démarre sous les meilleurs hospices. Néanmoins, je vous souhaite de faire le juste choix, que ce soit ou non au cœur de notre Clan.

Il prit le temps de s’incliner en un poli au revoir avant de se retirer.

Attrayant, ce Clan de l’Abeille.

Cinq rubans ornaient le fin poignet de Deirdre. Qu’avait bien pu mettre le Brumeur dans ma poche pour s’estimer quitte d’une plus que probable entrée au sein d’une Maison de plaisirs ?

****

Le Brumeur mis à part, personne ne m’avait adressé la parole. J’entendis alors une exclamation de dégoût qui fissura ce qu’il me restait de volonté ; je me sentais prête à assassiner du regard celle ou celui qui se permettait de me résumer à cette révoltante et peu ragoûtante cicatrice pommée.

Oh.

Ce n’est pas moi qui étais visée… Le guerrier au visage mutilé s’approchait de notre ligne. D’autres clameurs jaillirent de la foule, certaines moins discrètes que d’autres. Il les ignora avec une superbe indifférence. Son apparence était loin d’être négligée : il portait un costume élégant et ajusté - d’époque, selon moi. Il était aussi coiffé et rasé de frais. Mais cela n’adoucissait pas l’amas de bourrelets cicatrisés, le pli torve de sa bouche et l’impression dissonante de ses yeux vairons : l’un d’un bleu très particulier et l’autre d’un noir malaisant.

Je l’ai vu se terrer sous sa capuche. Pourquoi se découvrir en un tel endroit ?

Il s’était arrêté et nous observait, chacun notre tour.

Qu’a-t-il bien pu faire pour être hué plutôt que plaint pour cette blessure ?

Sa façon de nous scruter supposait qu’il cherchait quelqu’un de précis. Lorsqu’il lorgna ma cuisse, je compris qu’il m’avait trouvée. Un mélange d’étonnement et de satisfaction disputèrent ses traits tandis qu’il s’approchait en m’inspectant de bas en haut. Que devais-je en penser ?

— Vous n’étiez pas aussi petite dans mon souvenir, dit-il en fronçant ses épais sourcils.

Son timbre était bas.

Voilà qu’enfin on me parle, et c’est pour entendre ça ?

— Je suis sensée m’excuser ? Vous vous excusez, vous, de ne pas répondre aux standards de l’esthétisme ?

Et toc.

J’avais perdu l’esprit.

Oh non. Non-non-non.

La transpiration s’invita et mon cœur s’emballa, mais je fis face. C’était dit, j’allais assumer. Je me focalisai sur la partie intacte de son visage. Par chance, j’y décelai une lueur amusée, dans l’iris bleu.

Et quel bleu… Cobalt ? Non…

Puis, je fus bêtement attirée par la partie mutilée et l’œil noir m’aspira. J’eus l’impression qu’autre chose me scrutait. Me reniflait. Me cataloguait. Une chose à l’esprit polaire.

— Il suffit, murmura le guerrier.

La tension s’évapora. L’avais-je rêvée, cette autre présence ? Dans l’œil bleu, l’amusement avait cédé la place à une expression perplexe. Soudain, il me tendit une main.

— Voulez-vous m’accompagner pour échanger quelques pas ?

****

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