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12 - Le Bal des Moissons

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Par Lily

L’accompagner pour quelques pas…

J’étais figée. Passant de la paume tendue à l’iris bleu.

Bleu paon. Non…

J’hésitais.

Pourquoi ?

Parce que j’avais peur. Cet homme me proposait ce que je désespérais d’espérer. Mais cette main… Cette main avait tranché le corps d’une Bête. À sa vue, le souvenir s’était imposé.

Quelle hypocrite je fais…

Mes propres mains avaient récemment donné la mort. Cet homme, au moins, avait le mérite d’avoir tué pour sauver une autre que lui. Cette main avait même porté le corps de Myosotis.

Et à ce que je sache, rien ne l’y obligeait.

De telles mains ne pouvaient appartenir à un homme mauvais.

— Vous pouvez refuser.

Il m’offrait même une échappatoire, sourd aux chuchotements qui commentaient la scène.

Prépare-toi, Luce, car tu vas danser.

— Je ne désire pas refuser.

J’aurais aimé mettre plus d’aplomb dans ma réponse. Et pouvoir déchiffrer ce qu’elle lui inspirait. Sa paume toujours ouverte au vide, il arqua un sourcil.

— En ce cas, en quoi craignez-vous ma main ?

— C’est que… Je redoute de danser, expirai-je tout bas.

Il n’eut aucune réaction.

Je n’ai jamais dit que nous danserions.

Une lueur rayonna dans l’iris bleu.

Bleu nuit. Oui, bleu nuit.

Quand ses doigts se refermèrent autour des miens, je fus surprise par le contact de sa peau.

Ardent.

Il m’entraina à pas mesurés là où évoluaient les danseurs. Mes pieds tremblaient. Ce qui était ridicule. Je sentais également la moiteur au creux de mes paumes. Il ne dit rien. Et il tint parole : nous ne dansâmes pas.

****

— Quel est votre nom ?

Nous entamions notre troisième tour de la salle de réception, une marche lente, entre les danseurs, ceux qui les regardaient et les tables. Ma main reposait sur son avant-bras - y tremblotait serait une image plus juste. Son corps irradiait une chaleur stupéfiante mais agréable, comme ces galets empilés dans les immenses âtres de la salle devant lesquels nous étions passés. Mon intrigant cavalier s’était tu jusqu’à cette première question.

Qu’attendait-il ? Que je m’habitue à lui ou que la foule nous oublie ?

De nouveaux couples se formaient sans cesse, s’entrecroisant sur la piste de danse - nous rendant peut-être, à force, moins intéressants à épier.

— Luce, articulai-je un peu trop bas.

Mais il acquiesça, il m’avait entendue.

— Vous êtes-vous bien remise du choc des attaques successives ?

Je n’allais quand même pas répondre non, la réponse me semblait évidente… Je gardai le silence.

— Vous êtes-vous remise d’être coincée en ce monde ?

Sérieusement…

Mieux, je m’en drapais.

Votre robe vous plait-elle ?

S’amusait-il des expressions de plus en plus éloquentes que je sentais passer sur mon visage ? J’entendis sa langue claquer contre son palais.

— Que pensez-vous de nous ?

Ou bien s’exaspérait-il ?

Bordel, Luce, fais un effort, me lamentai-je.

N’étais-je pas sensée me rendre agréable ? Tenter de ne pas finir dans une de leurs Maisons ?

— Luce.

Mon nom dans sa bouche… On aurait dit qu’il le goûtait.

Je suis peut-être la première Luce de ce monde.

Cette pensée me fut amère.

— Luce, répéta-t-il avec plus de naturel, si vous le désirez, je peux vous raccompagner à votre ligne.

— Désolée, c’est…

— Ou bien, me coupa-t-il sur la même intonation posée, nous pouvons continuer d’évoluer dans la salle. Mais je me permettrais d’insister sur mon désir de vous entendre vous ouvrir en toute honnêteté.

— En toute honnêteté…, répétai-je sottement.

J’entraperçus un sourire. J’étais du bon côté de son visage, l’effet devait être raté vue de face.

— Je ressens les mensonges et les demi-vérités. J’estime qu’un échange ne vaut d’être que si l’on est prêt à véritablement échanger.

Bel adage.

— Que pensez-vous de nous, Luce ? dit-il pour la seconde fois.

— De vous...

Mon regard tomba sur mes doigts crispés comme des serres sur son avant-bras.

— Je pense… que je n’en sais pas assez pour un jugement définitif. Non. Je l’espère. J’espère ne pas en savoir assez.

— Qu’espérez-vous que nous ne soyons pas ?

J’envoyai une prière muette à qui voudrait l’entendre pour ne pas me retrouver condamnée pour mes mots à venir.

— Un peuple barbare. Violent. Misogyne et esclavagiste.

Nous avalâmes quelques pas en silence.

— Durs qualificatifs.

Son ton était si neutre. Il regardait droit devant lui.

— Je ne nierai pas que certains d’entre nous peuvent entrer dans ces cases. Toutefois, bien heureusement, cela n’en fait pas une norme. Et surtout, termina-t-il en s’abaissant vers moi, soyez assurée du fait que notre société rejette toute forme d’esclavage.

Je tiquai.

De la retenue, Luce. Sois maligne.

— Donc, pour les semaines à venir, j’aurai les mêmes droits et la même liberté que vous ? répliquai-je avec hargne.

Pourquoi, mais pourquoi je me contrôle aussi mal ?

D’un simple plissement de lèvres, il parut tout à la fois savourer ma remarque et se désoler de la situation.

— La réponse est non. Réflexion perspicace. Néanmoins, ce n’est que le temps d’une demi-année et vous ne serez contrainte de servir personne.

Je déglutis.

— Pas même si je devais séjourner dans une Maison ?

— Pas même là, affirma-t-il après un haussement de sourcil.

— On m’a pourtant parlé d’affranchissement, insistai-je, mue par l’inquiétude.

D’une chaude pression sur ma main crispée, il ralentit notre cadence.

— C’est jouer sur les mots. Un Clan invite. Une Maison élabore un contrat, développa-t-il. Elle vous offre une somme et un laps de temps. Vous restez la servir jusqu’au terme de l’un des deux et, en échange, elle vous offre des avantages prédéfinis communément. Aussi, sachez qu’une Passe ne peut être imposée. Si cela revenait aux oreilles du Roi ou de ses Chuchoteurs, la Maison incriminée n’aurait plus d’avenir. Les propriétaires sont très scrupuleux à ce sujet. On pourrait dès lors envisager d’y être logé et nourri sans prendre part à la vie première de l’établissement… Mais si cela est faisable, je pense que ça requerrait un mélange constant de force mentale et de patience.

En silence, je pris mon temps pour assimiler ce mode d’emploi puis le remerciais pour ces précisions. Il inclina la tête en retour.

Nous passâmes auprès d’un groupe particulièrement bruyant - certains convives paraissaient passablement enivrés. Mon immense cavalier m’attira sur le côté, modulant notre circuit pour les éviter.

— Voulez-vous poursuivre avec des sujets plus légers ?

— Essayons.

— Vous avez noué quelques liens avec vos compagnons Étrangers ?

— C’est votre conception d’un sujet plus léger ?

— Quels sont vos plaisirs quotidiens ? Qu’aimez-vous faire de vos temps libres ?

— Ça vous permettrait de déterminer qui je suis en réalité ?

—  Vous avez une couleur préférée ? persévéra-t-il sans se démonter.

— Et vous ?

Je le sentis tressaillir.

— Vous ne voulez pas répondre, même à cela ?

— Si. Après vous.

Je ne savais dire s’il s’irritait ou s’amusait. Il était indéchiffrable. C’était horriblement agaçant.

Non, c’est moi qui suis agaçante, même à mes propres oreilles.

— Cherchez-vous à me tester ou suis-je un prétexte pour évacuer ce qui doit l’être ?

Poc.

— Pardon. Ce n’est pas contre vous. C’est…

— La situation ?

La gêne me picorait les joues. Je serrai les lèvres, m’empêchant de m’excuser une seconde fois. Car, oui, la situation était inexcusable.

— On ne nous encourage pas à le faire mais, si je devais me mettre à votre place… je suis presque certain que je me cloitrerai dans le mutisme. Pourtant, je vous demande de vous dévoiler. C’est malvenu si je ne joue pas moi-même le jeu.

Je dévisageai son profil à la dérobée. Il semblait tourné vers lui-même.

— J’aime être en extérieur, choisir un point de vue, m’asseoir et m’y perdre… J’ai un faible pour certaines nuances de vert.

Cette réponse est trop parfaite.

En retour, je confiai néanmoins mon goût pour la lecture.

— Louable passe-temps. Qu’aimez-vous d’autre ?

— Quel est votre nom ?

Je suis impossible.

Je mordis ma langue rebelle, craintive d’avoir poussé trop loin.

— Wolf. Wolf du Clan du Loup.

Je le regardai d’un air mi-figue mi-raisin.

Il n’est pas sérieux.

Il me fit face un bref instant. Je tressaillis devant l’œil sombre et son rictus tordu, puis je déviai vers l’autre côté de son visage : une ombre de malice se devinait sur la moitié intacte de sa bouche.

— Je sais ce que signifie ce mot dans une langue fort usitée de votre monde. S’agirait-il de la vôtre ?

— Non. Mais j’en connais certains, dont celui-là.

Une minute…

Mon visage se contracta.

— Attendez, nous parlons bien français ?

— Ce mot m’est étranger. En ce moment, nous échangeons en langue commune.

En langue… Quoi ?

Mes yeux balayèrent les alentours comme des fous. Encore une brique à avaler… Ils se raccrochèrent à Satya et sa longue tresse noire, un repère connu. Elle éclatait de rire, accrochée au bras d’un jeune homme lui-même hilare.

Je reconnais ce pourpoint bleu ciel.

Certains Clans jouaient sur plusieurs fronts. Bérénice de Soie avait pourtant explicité qu’à part le Roi, chaque Clan n’avait qu’un unique ruban à offrir, et celui du Clan de l’Abeille était déjà noué au poignet de Deirdre.

Leur problème. Pas le mien.

— Pourquoi je n’ai pas l’impression de parler différemment ? interrogeai-je Wolf-le-guerrier-mutilé.

Celui-ci jaugea ce qui venait de m’absorber avant de répondre.

— Lorsque vous avez foulé nos terres de vos premiers pas, vous avez été marquée de ce monde. Cette langue vous est acquise grâce à cet écho du Pacte dans votre chair. Chaque mot en votre possession a trouvé sa traduction. Ce qui demeure dans votre première langue lorsque vous parlez n’a simplement pas sa place ici.

Un écho de pacte…

— Quant à mon nom étranger, ce fut le choix de ma mère. Wolf Storm du Clan du Loup.

Charmant fardeau. Et sujet glissant…

— J’aime aussi dessiner, rebondis-je à contre-courant. Mais je n’ai pas de talent particulier. Dernièrement, j’ai croqué pas mal d’oiseaux.

C’est débile. Et tu parles trop vite.

Cette fois, c’est Armand que je repérais dans la foule. Notre Géant dansait plutôt bien, sautillant gaiement en tenant la main d’une vieille dame habillée de tulles vert d’eau.

— Ce passe-temps, comme le précédent, serait plutôt qualifié de solitaire, nota mon cavalier sans émotion particulière. Aimez-vous vous divertir auprès des autres ?

Tu as réclamé de l’honnêteté.

— Non. Trop de solitude me mine, mais les gens ont tendance à m’oppresser. En petit comité, ça passe. En ce moment, je souffre.

En voici donc.

— Ce sentiment m’est familier, l’entendis-je chuchoter.

Il s’arrêta. Je me sentis toute drôle de ne plus avancer. Nous nous trouvions devant la ligne des Étrangers. Combien de temps avions-nous déambulé dans la salle ? Maintenant, c’était fini. J’allais retrouver ma position de statue.

— Il est temps pour moi de prendre congé, dit-il. Ce moment partagé fut… intéressant.

Devant moi, je captai le regard inquiet de Warner et celui, simplement scrutateur, d’Adam. Leur attention me procura un faux sentiment de sécurité.

— Merci à vous. Ce fut… instructif.

J’observai le côté bleu, presque avenant, de son visage et m’aventurai ensuite dans le labouré. J’y lu une froide violence. Un frisson me vrilla l’échine et tous les poils de mon corps se dressèrent au garde-à-vous. Wolf porta son regard sur un point au niveau de mon épaule. Une tension que je n’avais pas sentie s’installer se relâcha. Me préparant à regagner ma place sur la ligne, j’inspirai et expirai lentement, sachant d’avance les sombres pensées qui m’y attendaient. Quand je lui tournai le dos, une main chaude me retint par l’épaule et il me ramena face à lui.

— Peut-être aurez-vous d’autres demandes. Même si ce n’était pas le cas, rien ne vous oblige à accepter celle-ci.

Wolf Storm du Clan du Loup me tendait un fin ruban bleu nuit. Je le pris par réflexe, incertaine d’avoir droit à cette invitation suite au caractère soupe au lait que je lui avais servi.

— Je ne vous vendrais pas de rêve, Luce : nos terres sont rudes, le climat y est humide et le ciel souvent gris. Les gens n’y sont pas tous commodes. Cependant le château est chauffé. Vous y auriez une chambre et un accès à une bibliothèque. Je vous garantis la sécurité et un confort décent. Pas plus que les autres, j’imagine, et sûrement moins que certains. Mais si cela vous a plu, nous pourrions avoir d’autres échanges ouverts et honnêtes.

Il s’inclina et se retira sans rien ajouter.

****

J’avais accroché le ruban à mon poignet. Cela allait de soi. Pourquoi décliner une telle proposition ?

Une chambre à moi, la sécurité, une bibliothèque.

Il avait aussi sous-entendu que je devrais lui consacrer du temps.

Si ce n’est que du temps et des mots…

Avais-je raison de le penser honnête ? Je savais qu’il m’arrivait d’être naïve.

Je l’ai découvert sous les traits d’un guerrier, mais il ne se résume pas qu’à ça.

Sa façon de s’exprimer prouvait qu’il était instruit, cultivé même. Son Clan regorgeait-il de personnalités riches ou y était-il unique ?

Une tempête de trompettes coupa court à ces réflexions.

— Votre attention, chères et chers convives ! La danse du Roi va bientôt commencer ! articula le héraut dans son porte-voix cuivré.

Les danseurs désertèrent la piste rendue inutile par l’arrêt de la musique et de nombreuses personnes regagnèrent les tables ou se déplacèrent pour se regrouper différemment - je supposai par Clan.

Satya et sa longue tresse, l’immense Armand, la flamboyante Deirdre et une jeune femme aux longs cheveux noirs et épais - Pas Martial ! - furent prestement raccompagnés à notre ligne. Nous étions de nouveau au complet - sans Dreadlocks, jamais réapparu. C’est alors que la femme aux yeux bleus et à la robe orange nous revint, encore.

— Chers amis, dit-elle suffisamment fort pour que nous l’entendions, cette première danse entre le Roi et notre nouvelle Reine marque la fin du Bal. Après les premières mesures, vous serez escortés vers une autre salle, plus intime. À la fin de la danse, nombre de convives s’en retourneront chez eux. Seuls quelques représentants des Clans vous ayant offert une invitation sont autorisés à accéder à cette deuxième partie de la soirée. Je vous en dirai plus quand je vous y retrouverai. Surtout, ne quittez plus votre place jusqu’à ce que les Compagnes et Compagnons du château arrivent pour vous guider.

Le héraut s’époumona juste après qu’elle nous ait tourné le dos.

— LA DANSE ROYALE !

La musique explosa, assez énergique. Sur leur promontoire, je vis Maguiar se lever et offrir sa main à Eryn. Celle-ci l’accepta et s’éleva avec grâce. Elle rayonnait, parée d’un éclatant sourire, mais un sourire dosé, mesuré, qui convenait à une Reine. Ils se déplacèrent jusqu’au centre de la piste. Eryn se mouvait avec la légèreté d’une danseuse. Son fourreau doré, à la fois cintré et vaporeux, soulignait ses courbes de façon presque hypnotique. Son corps incarnait le féminin. Le Roi avait bien choisi sa Reine, Eryn semblait être née pour endosser ce rôle. Indifférente aux multiples visages braqués sur elle, elle posa ses mains sur les larges épaules de Maguiar dans un moulinet gracieux. Elle paraissait si confiante. Son royal cavalier enserra ses hanches et sur un cri de cymbales, la musique se tut. Le temps d’un long soupir. Puis elle revint, plus lente, sur un rythme en trois temps, à la façon d’une valse. Eryn tourna et virevolta avec aisance et majesté. Jamais je n’aurais pu en faire autant. Elle était à sa place. Et cette place, je n’aurais pu la remplir.

Un raclement de gorge me détacha du couple royal ; Dame Bérénice me pressait de la suivre.

****

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