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XVIII

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*

De retour au milieu des cartes et des livres, nous passons la journée à partager nos expériences, si différentes soient-elles. Je l'aide à améliorer ses cartes en lui donnant des informations supplémentaires sur la géographie de différents pays. Notre conversation bifurque ensuite sur les oiseaux. Sont-ils si différents d'une terre à l'autre ? Sur une feuille de papier, je lui en dessine plusieurs, tous colorés : Perroquet, perruches, cacatoès et toucan. Fascinée par ce dernier, la fée ne cesse de m'interroger. Combien de temps vit-il ? Comment fait-il son nid ? À quoi ressemble son chant ? Difficile de répondre à tout, mais mes explications la satisfont. Elle est bien décidée à en voir un pour de vrai un jour.

À son tour, elle me montre un livre rempli d'espèces d'oiseaux rencontrés grâce à sa vision partagée avec l'épervier. À travers toutes ses notes, ses prédispositions pour l'ornithologie se révèlent indéniables.

Puis je lui raconte mes voyages. Elle m'écoute religieusement, fascinée par mon parcours d'explorateur.

Toutefois, un voile de doute vient peu à peu recouvrir ses yeux.

« Comment un grand explorateur comme vous s'est-il soudain décidé à venir se perdre dans cette vallée ? Votre discours sous-entend que plus personne ne croit à l'existence des fées. Dans votre récit, tout le monde parle de science, mais pas de magie, ni d'enchantement. Je comprends mieux pourquoi personne n'est venu me voir depuis tant d'années ! Ils nous ont oubliés, n'est-ce pas ? Nous qui les côtoyions pourtant si souvent il y a six cents ans... »

« Mais vous, alors, comment avez-vous su où je me trouvais ? »

Je lui explique alors comment j'ai reçu une page d'un manuscrit très ancien, comment l'épervier a surgi de la page dans ma propre maison, comment j'ai rencontré Anne et le codex de Mélusine dans lequel se trouvait sa propre histoire. Je lui raconte les apparitions d'Elinas, le comportement des oiseaux, les phénomènes surnaturels qui ont ponctué mon voyage.

Plus mon récit progresse, plus le regard de Mélior s'illumine.

« Je comprends mieux, maintenant. Vous êtes capable de déceler les signes.

— Les signes ?

— Ce sont des phénomènes qui permettent de mener les mortels comme vous vers nos royaumes invisibles. Fées, Dieux, créatures magiques, nous existons tous, Guillaume, et nous vivons parmi vous. En revanche, seule une poignée d'entre vous parvient à trouver les portes qui mènent vers nos royaumes. Ça peut être un murmure, un instinct, ou une apparition. Moi qui pensais notre lien avec le monde mortel disparu ! Je me suis bien trompé. Vous en êtes la preuve.

— Attendez, qu'avez-vous dit ? D'autres terres inexplorées comme celle-ci existent ? Des terres où les fées, les dieux et la magie continuent de subsister ?

— Bien entendu. Sinon, d'où viendraient toutes les histoires qui parlent de nous dans vos livres ? Mon histoire se ne trouve pas dans un manuscrit par hasard, Guillaume. Il faut bien un mortel pour commencer à la raconter. »

Une rafale d'émotion me terre dans le silence. Il faut m'asseoir pour ne pas m'écrouler. D'autre monde ? D'autres terres inexplorées où la magie existerait ? Des pays qui ne sont accessibles qu'en suivant des signes ? Mon esprit d'explorateur s'emballe comme au premier jour. L'Atlantide, l'Olympe, le Valhalla, Le Sidh, Avalon, les nids de dragon, l'antre des dieux polynésiens, égyptiens, aztèques... Tant d'endroit à explorer et de nouvelles opportunités !

Mélior m'observe avec inquiétude, sur la défensive. La conversation a pris une mauvaise tournure, semble-t-il. Pour ne pas l'effrayer, inutile d'insister. Je cache mon enthousiasme et lui propose d'aller contempler le crépuscule.

*

Le Soleil disparaît derrière les montagnes du Zanguezour. Silencieux, nous contemplons une dernière fois le bal aérien des oiseaux. Ils s'engouffrent dans la volière les uns après les autres, prêts à passer la nuit.

L'heure est venue.

« Quel vœu souhaitez-vous faire, Guillaume Vaillancourt ? Et par pitié, ne me dites pas que vous voulez m'épouser. Je ne vous croirai pas, de toute façon. »

Je souris, amusé. Je n'ai jamais voulu m'enchaîner à un mariage et le fait d'avoir rencontré une fée n'y change rien, même si je comprends pourquoi leur beauté donne de tels vertiges.

« Non, ai-je répondu, loin de moi l'idée de faire une telle demande. En fait, j'ai beaucoup réfléchi à votre histoire et... je crois savoir comment vous libérer. »

Intriguée, la fée se raidit, ignorant si elle devait se méfier, ou espérer. Son compagnon penche la tête, tout aussi surpris.

Puis le visage de Mélior se ferme.

« Avant de faire votre vœu, je me dois de vous mettre en garde pour l'avenir. Ce que je vous ai dit tout à l'heure, sur les terres cachées, je comprends votre désir de les découvrir et je ne vous arrêterai pas. Cependant, vous devez me faire une promesse.

— Laquelle ?

— N'en parlez à personne.

— Pourquoi ? Vous pensez que les mortels comme moi n'ont pas le droit de savoir ? Que s'ils apprennent leur existence, ils chercheront à les détruire, à les conquérir ?

— Non, ils en seront incapables. Je vous l'ai dit : tous n'ont pas les prédispositions nécessaires pour nous trouver. Il faut savoir discerner les signes, garder l'esprit ouvert, faire preuve d'imagination et de curiosité. Des qualités qui s'éteignent de plus en plus chez les mortels. Ils ne pourront jamais les conquérir, c'est impossible. Non, si je vous demande de ne pas en parler, c'est justement pour vous protéger. Passer les portes qui séparent nos royaumes de celui des mortels a un coût, très lourd à porter. Celui de ne plus jamais revenir, ou de ne plus être le même. La folie guette ceux qui fuient leur réalité. Vous comprenez ?  »

Oui, j'entends, mais ne me sens pas concerné. Comment le pourrais-je ? Jamais je ne me suis autant senti en paix avec moi-même depuis mon entrée dans ce château. Jamais je n'ai été aussi prêt à affronter la réalité qui m'attendait en dehors de ces remparts.

Rien ne laisse présager chez moi un sentiment d'égarement quand cette aventure sera achevée.

J'incline pourtant la tête en signe d'approbation.

Le message passé, Mélior se redresse, rassurée et ragaillardie.

« Eh bien, qu'attendez-vous pour formuler votre vœu ? Votre silence est insupportable !

— Je souhaite que vous me donniez votre épervier. »

Ma réponse, si spontanée, pétrifie la fée. Interdite, elle s'éloigne de quelques pas, posant une main protectrice sur Elinas. Je viens de lui demander le seul bien dont elle n'est pas prête à renoncer. Mais si je la laisse prendre ses distances, jamais la malédiction ne se brisera.

« Vous êtes prisonnière ici parce qu'on vous a demandé de garder cet épervier, » insisté-je. « Donc si un visiteur vous le demande, vous n'aurez plus de raison de demeurer ici, vous comprenez ? C'est votre seule chance. »

La fée hésite encore. Son meilleur ami contre la liberté. Un lourd dilemme. Mais en tant que vainqueur l'épreuve et elle ne peut pas refuser mon souhait tant qu'il remplit les conditions.

« Tu veux aller avec lui ? » a-t-elle demandé à son oiseau.

Le rapace baisse la tête en signe d'approbation.

« Tu t'en doutais, n'est-ce pas ? C'est pour ça que tu lui as donné de la sauge. »

L'épervier ferme les yeux, résolu.

Les deux amis, front contre front, scellent leurs adieux par un simple murmure de la part de la fée :

« D'accord. »

Mélior tend le bras vers moi. Son compagnon déploie ses ailes, une larme au coin de son œil jaune. La même perle de cristal se niche dans celui de sa maîtresse. Le rapace s'envole et vient se poser sur mon épaule. À cet instant, je sens la gouttelette tomber sur mon cœur.

Soudain, les pierres du château se mettent à trembler. Au loin, le toit de la tour voisine s’écroule et les remparts se fracassent dans la vallée.

Nous reculons, puis le sol devient instable sous nos pieds.

« Il faut sortir d'ici ! »

Je saisis la main de la fée et nous quittons la terrasse, dévalons l'escalier, traversons la galerie. Un à un, les portraits se vident. Nous parcourons la salle à manger pour enfin passer la grande porte du donjon. Elinas nous ouvre la voie, nous indiquant les détours nécessaires pour rester en vie. Dehors, toujours main dans la main, nous courons jusqu'au pont-levis. Dès la herse passée, tout le château s'effondre, ne laissant derrière lui que la grande voûte de l'entrée principale.

Essoufflés, nous restons là, à contempler les dernières poussières. Mélior pleure-t-elle en voyant toute sa vie partir en fumée ?

Au contraire, elle pousse un cri de joie.

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