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XIX

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Dans les montagnes du Zanguezour, 26 juin 1895

La vallée, plongée dans le sommeil, nous accueille à minuit passé. Le chemin du retour me semble moins tortueux. Cette fois, pas d'oiseau à suivre, pas de sentier pour nous perdre, pas de journaliste à nos trousses. Seulement Elinas nous montrant le chemin.

Nous rejoignons la rivière, puis le reste du feu de camp que j'ai partagé avec George Lazard quelques jours plus tôt. Après avoir ranimé le foyer, je scrute les broussailles, attentif au moindre bruit.

Nul signe de lui.

En perdant ma trace au château, il a dû renoncer et rebrousser chemin.

Il va falloir s’attendre au pire pour le prochain numéro du Bulletin de la Société géographique.

Suis-je prêt à affronter le scandale qui m'attend une fois de retour à Paris ? Je ne parviens pas à y penser. Cette préoccupation me paraît si loin, maintenant, si insignifiante comparé à la grande découverte de cette expédition. Malgré tout, je sens une part d'acceptation s'éveiller en moi. Le temps était peut-être venu de répondre de mes actes.

Songeur, je regarde la fée s’approcher de la rivière. L'eau a beau être glacée par le courant, Mélior ne peut se retenir d'y plonger ses mains. Depuis notre départ, elle a touché le moindre rocher, le moindre feuillage. Elle a besoin de sentir le Monde palpable, elle qui ne pouvait le voir qu’à travers les yeux d'un rapace.

Comment ne pas s'attendrir en la voyant s'émerveiller de l'ordinaire ?

*

À mon réveil, un brouillard dissimule la beauté de l'aube. Pas de couleur rosée, pas de rayon lumineux pour transpercer la canopée. Seule une fée se tient près de la rivière, assise sur les racines d’un vieux chêne.

Je rassemble mes affaires. Le temps est venu de reprendre la route. Pourtant, au lieu de la rejoindre pour le lui annoncer, je me fige et la contemple, songeur.

À quoi pense-t-elle ? Difficile de le deviner. Mais à sa manière d'observer les alentours, je l'imagine mal quitter ce chêne avant un long moment. Non. Même quitter la vallée n'est pas dans ses projets. Elle l'a connu trop longtemps si proche et inatteignable pour se permettre de la quitter sans s'y attarder. Découvrir le moindre de ses secrets, voilà son désir le plus ardent.

En m’installant à ses côtés, je ne prononce pas un mot. Mélior non plus. Nous connaissons tous les deux la suite des événements, mais ni elle ni moi n’avons le courage d’y mettre les mots.

« Je vais rester un peu ici, je crois », finit-elle par céder. « Pouvoir explorer cette vallée, c'était un de mes rêves les plus chers. Je veux prendre le temps de le réaliser. »

Mon cœur se serre malgré moi. Qu'est-ce que j'espérais ? Devenir celui qui lui ferait découvrir le monde ? Il faut me rendre à l’évidence : elle n’a pas besoin de moi. Avec ou sans malédiction, jamais la Dame à l'épervier n'abandonnera son indépendance.

Autant rester réaliste :

« Nous reverrons-nous ?

— Je l'ignore. Mais rassurez-vous. Je pourrai toujours veiller sur vous à travers les yeux d'Elinas. Et qui sait ? Nos chemins se recroiseront peut-être un jour. »

Je me tourne vers l'oiseau. En effet, la fée et le rapace partagent toujours les mêmes prunelles. Un don que la rupture de la malédiction ne leur a pas arraché. Une maigre consolation pour moi, mais suffisante pour me permettre d'espérer.

Je me relève, prêt à partir.

« Je suis certain que vous suivrez mes prochains voyages avec la plus grande attention. »

Ces paroles lui arrachent un sourire et quelques larmes. Avec ces mots, je lui fais la promesse de continuer de voyager, moi qui pensais ne plus jamais partir.

Comment ne pas lui rendre sa joie ? Sans l'avoir prémédité, je viens de choisir le chemin de mon avenir.

Je trouve la force de continuer seul à longer la rivière. Au bout de vingt pas, je me retourne pour faire un dernier signe à Mélior, mais elle a déjà disparu, engloutie par la brume.

Une larme coule sur mon épaule. Perché sur mon épaule, Elinas ne peut s'empêcher de pleurer.

Monastère de Tatev, 27 juin 1895

Arrivé au monastère en fin de matinée. En apercevant au loin l'abbaye, j'ai accéléré le pas. Frère Barsam n'en reviendrait pas de toutes mes aventures ! Rien qu'en imaginant lui raconter l'épreuve de l'épervier, je devine l'émerveillement sur son visage. Il me faudra probablement plusieurs jours pour tout lui raconter et répondre à toutes ses interrogations.

Et Elinas, le verrait-il ? Autrefois, il y parvenait. Je me demande comment il réagira en le voyant de nouveau, mais cette fois sur mon épaule.

Je le vois déjà me demander à quoi ressemble Mélior. Et moi, je prévois déjà de lui répondre :

« Plus extraordinaire que dans les histoires. »

*

Ce soir, j'écris le cœur lourd. Savoir si le moine serait capable de revoir l'épervier demeurera un mystère non résolu.

En franchissant les portes du monastère, l'abbé m'accueille avec la même froideur que la première fois, même si la cause s'avère bien différente. Sa mine grave porte la trace funeste du deuil.

Il me raconte tout et mon enthousiasme s'évanouit.

Je le suis jusqu'au cimetière. Là, une nouvelle tombe a été dressée. Frère Garcha est mort dans son sommeil, quelques jours plus tôt. Personne ne saura de quoi il rêvait cette nuit-là, mais les moines m'ont affirmé qu'il souriait.

On me laisse visiter sa chambre. Voir son bureau désert me brise. Comment peut-on mourir sans parvenir à accomplir les recherches de toute une vie ?

En y réfléchissant, mes yeux s'attardent sur son télescope. Un petit billet l'accompagne, plié en deux. Quand je m'approche pour en connaître le contenu, je retrouve mon nom inscrit dessus.

En ouvrant le papier, je reconnais tout de suite l'écriture de Barsam. Je parcours le mot et souris, soulagé :

Les oiseaux se sont tus, jeune homme. Je pars en sachant que vous avez réussi l'impossible.

À bord de l'Orient-Express, 5 août 1895,

Plusieurs semaines sans écrire. Le voyage de retour s'est avéré plus éprouvant. Beaucoup de persévérances ont été nécessaires pour rejoindre Constantinople. D'abord, il fallait faire nos adieux à Misak, qui nous a promis de nous rendre visite en France. Ensuite, Anne est de nouveau tombée malade à bord du paquebot qui nous ramenait en Turquie. Je l'ai obligé à garder le lit pendant plusieurs jours une fois à terre.

Elle est guérie, maintenant. Il est temps d'embarquer pour Paris.

Espérons que ma reprise de l'écriture aille de pair avec un voyage plus paisible.

*

À bord du wagon-salon de thé, je me contente de remuer ma cuillère dans mon café, tressautant à peine quand Anne évoque sa lecture du manuscrit arménien de La Dame à l'épervier.

« Ah ! Quelle frustration, tout de même ! », s'exclame la vieille chouette en faisant fi des autres passagers indignés par son agitation. « J'espérais tellement trouver une fin à son histoire dans ce manuscrit. Dommage que le vieux Barsam soit mort. Peut-être aurait-il pu nous aider à trouver une piste vers un autre ouvrage qui la contiendrait. »

Je feins la déception. Quand je suis revenu la chercher au Matenadaran, j'ai préféré lui mentir sur mon expédition solitaire. Ma dernière lettre l'avait déjà suffisamment inquiété comme ça. Pour ma compagne de voyage, j'avais suivi la piste du château de l'épervier sans succès. Bredouille, j'étais rentré au monastère dans l'espoir de soutirer d'autres informations au vieux moine. Seulement, il avait poussé son dernier soupir.

Pourquoi ne pas lui parler de ma rencontre avec Mélior ? Par égoïsme, sans doute. Je veux garder cette grande découverte pour moi, tout autant que les moments passés avec elles. Je n'oublie pas non plus la promesse de ne rien révéler sur l'existence de royaumes magiques et cachés. Qui me croirait, de toute façon ?

Dehors, Elinas vole quelques mètres au-dessus du train. Je suis toujours le seul à le voir, comme un animal totem prêt à me guider vers ma prochaine destination.

D'ailleurs, qu'allais-je faire ? Explorer, braconner, piller pour le compte de l'académie de sciences et de géographie, c'est terminé. Je ne veux plus être ce genre d'aventurier.

Néanmoins, il m'est impossible d'oublier les révélations de la fée sur l'existence de royaumes cachés. Comment les découvrir ? Quelles pistes suivre ? Quels sont les signes qui doivent attirer mon attention ? Tant de questions sans réponse. La simple idée d'en trouver me fait frémir d'excitation.

Mon enthousiasme se dissipe quand je tombe sur le dernier numéro du Bulletin de la Société géographique, plié à côté de mon café. Juste avant notre départ, j'ai pu l'acheter à la gare de Constantinople, comme la plupart des passagers de ce train. Je sens à présent leurs regards peser sur moi.

Aucun doute possible. George Lazard avait fait son travail.

Alors inutile de faire durer le mystère.

« Anne ?

— Qu’y a-t-il ?

— Il semble qu’on parle de moi dans ce journal. Voulez-vous bien le lire avec moi ? Il est temps pour vous de savoir la vérité sur mon aventure en Égypte. »

Ses yeux de chouette s’agrandissent derrière ses lunettes. Elle reste figée, comme le ferait une chevêche face au danger, puis ses rides s'adoucirent. Cette invitation, cette preuve de confiance, elle l'attend depuis si longtemps qu'elle ne l'espérait plus.

« D’accord, allons-y ».

J’ouvre la revue, déterminé. Cette lecture sera mon procès, qui enterrera l'ancien Guillaume Vaillancourt pour toujours.

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