Château de l'épervier, 25 juin 1895
Ce que je compte écrire aujourd'hui me donne le beau rôle du héros de conte. Si j'avais su qu'un jour j'utiliserais ce mot dans mon journal de bord ! Mais comment le dire autrement ? Jamais mon existence n'a été aussi romanesque.
Rien, pourtant, ne m'y a préparé.
*
Sans l'épervier, Mélior ne se montrerait pas. Sans l'épervier, jamais je ne pourrais prouver ne pas être fou. Sans l'épervier, personne ne croira en l'existence de ces enchantements du monde.
Si près du but !
Je pousse un cri strident, faisant fuir tous les oiseaux, et je tombe à genou, le corps et l'esprit épuisés de frustration. Tout ça pour rien. Jamais je ne saurais le sens de toute cette aventure.
Voilà ce que j'aurais pu croire si une voix fluide, brillante et veloutée ne s'était pas soudain élevée :
« Tu as vu ça, Elinas ? Voilà bien longtemps que nous n'avions pas eu de visiteur. »
Je redresse la tête et, là, entre deux lucarnes désertes, se tient une jeune femme d'une beauté irréelle. De longs cheveux noirs s'écoulent en cascade jusqu'au creux de ses épaules. Sa peau satinée fait ressortir sa robe rouge, blanche et noire, brodée de motifs dorés semblables à ceux que les Arméniennes parent les jours de fête. Des grelots à ses poignets et chevilles font tinter le moindre de ses mouvements. Et que dire de sa chaîne de tête en or qui invite à se plonger dans ses yeux ? Et quel regard ! Des prunelles noires et jaune, en parfaite symétrie avec celles de l'épervier.
Sur son épaule, ce dernier se comporte comme son humble serviteur.
Le monde m'a appris à mainte reprise comment le beau peut devenir inquiétant. Si je dois définir la dame à l'épervier, c'est ainsi que je la décrirais. Comment ne pas ciller face à un être si désarmant, si irrésistible ?
Voilà donc ce qu'on ressent lorsque l'on rencontre une fée.
Mes lèvres s’entrouvrent, à la recherche de mots pour me présenter, mais en un éclair, l'enchanteresse s'approche et pose son index sur mes lèvres.
« Non, je vous en prie ! Ne prononcez pas votre vœu maintenant. Cela fait si longtemps que personne n'est venu me visiter. J'aimerais... J'aimerais profiter de votre compagnie, ne serait-ce qu'un peu. Vous me le permettez ? »
D'abord surpris, puis j'incline la tête en signe d'approbation. Soulagée, elle recule d'un pas pour tirer à son tour sa révérence.
« Mélior d'Arménie, pour vous servir. Bienvenue dans mon château, messire... ?
— Guillaume Vaillancourt. Mais je ne suis pas un messire. Il n'y a plus de messire depuis près de cinq cents ans.
— Oh ! Vraiment ? Heureusement que vous êtes venus alors. Sans invité, difficile de savoir comment le Monde change, ni même comment s'écoule pour l'humanité... Enfin, j'arrive malgré tout à en avoir une petite idée. Je peux m'enquérir de ce qui se passe à l'autre bout du monde, si je le souhaite. Cela vous intéresse-t-il de savoir comment je m'y prends ? »
Des lèvres d'enfant qui prononcent des paroles d'adulte. Voilà comment reconnaître les survivants du temps.
D'abord hésitant, je finis par accepter son invitation. Après tout, je n'ai pas traversé l'Europe pour me défiler maintenant.
*
Nous quittons la volière par un escalier intérieur. De là, après avoir traversé un long corridor, nous nous engageons dans une autre tour. Mélior ouvre une porte sur une pièce circulaire. Est une bibliothèque, ou un observatoire ? Difficile de trancher. Près de la fenêtre, une grande table à dessin profite de l'éclairage naturel de la journée. Au sol, des tapis orientaux colorent la pièce pour nous faire oublier les couleurs froides des pierres du château. Côté Sud, une table de lecture accompagne des étagères remplies de livre. Sans titres sur leurs dos, difficile de déterminer leur provenance.
« D'où viennent tous ces livres ? ai-je demandé.
— Je les ai écrits.
— Et les cartes ?
— Je les ai dessinés. »
Impossible, il y a trop. Mais en feuilletant l'un d'entre eux, un seul coup d'œil suffit. Une écriture manuscrite soignée occupe chaque page de ces ouvrages traitants de plusieurs régions du Monde. Étonné, je me demande s'il en est de même pour les portulans. Je me penche alors sur la table à dessin et me fige aussitôt. Je m'y connais plutôt bien en carte, mais jamais je n'ai vu de tels chefs-d’œuvre.
Mais à y regarder de plus près, tous ces travaux brillent par leur inexactitude. Les cartes ne présentent pas d'échelle et les textes se contentaient de faire des observations, sans aller étudier le sujet traité en profondeur.
« Comment avez-vous pu faire tout ça en étant enfermée ici ?
— Elinas, me répond-elle en caressant la tête de l'épervier. Je peux tout voir à travers ses yeux, peu importe où il se trouve. Mais quand il s'agit de coucher le paysage sur le papier, la notion de distance est toujours... difficile. »
Absolument remarquable.
Sur un petit bureau encastré dans une alcôve, je remarque le croquis d'une carte inachevée. Les contours, déjà dessinés, représentent l'Europe, la Méditerranée, la mer Noire et une partie du Moyen-Orient. D'ouest et en est, une ligne discontinue traverse les pays, partant de la France jusqu'à l'est de Vagharchapat.
Mon itinéraire depuis Paris.
Je croise le regard de Mélior, qui me sourit, puis je m'attarde sur l'épervier. Alors voilà pourquoi il m'a suivi depuis mon départ ! Il a permis à la fée de me suivre tout au long de mon périple. C'est sûrement elle qui lui a donné l'ordre de me défendre à Constantinople. Elle a toujours voulu s’assurer que je la rejoigne.
Et pour l'épreuve ? Comment ne pas remettre en perspective le comportement du rapace ? À présent, je comprends mieux ce qui le poussait à connaître mon histoire. Son œil attentif pendant toute ma confession n'était pas le sien, mais celui de sa maîtresse.
Et la sauge ? Venait-elle de la volonté de la fée, ou bien de la sienne ?
À mesure que je progresse dans ma réflexion, Mélior prend un air embarrassé. Elle choisit de clarifier la situation :
« Oui, j'ai entendu tout ce que vous avez raconté à Elinas. Loin de moi la prétention de juger vos actes, mais quelque part, je vous envie, moi qui n'ai jamais quitté ce château. Tout ce que je peux voir de mes propres yeux, ce sont ces montagnes. Avant, je les aimais. Maintenant, elles sont les remparts infranchissables de ma prison. Heureusement, Elinas me partage sa liberté. Grâce au lien qui m'unit à lui, je peux fermer les yeux et voler à ses côtés pour découvrir ce qu'il y a au-delà du massif du Zanguezour. »
Elle me présente une carte qui illustre l'un des derniers vols de l'épervier sur les terres turques. Elle enchaîne avec le croquis d'une île inexplorée occupée par des macareux deux printemps plus tôt, puis par une cartographie des plus grandes villes d'Europe.
« Il faudrait plusieurs mois à un voyageur pour connaître toutes ces ruelles, mais grâce à Elinas, ça ne m'a pris qu'une dizaine de jours pour tout dessiner. »
Comment ne pas être attendri par ce regard brillant de fierté ? On dirait le travail d'un enfant avide de tout savoir sur le monde à défaut de ne pas être assez grand pour le découvrir par lui-même. Je devrais sourire, mais à la place, ma gorge se noue. Tout, dans cette pièce, respire la captivité. Tout n'est que diversion pour oublier la séquestration.
« Pourquoi le considérez-vous comme votre ami ? lancé-je en désignant l'épervier. N'est-ce pas de sa faute si vous êtes prisonnière ici ? »
La fée se mord la lèvre, embarrassée, puis échange avec le rapace un regard confus. Difficile de savoir par où commencer.
Un appel, puis l'oiseau se pose sur le bras de sa maîtresse.
« Laissez-moi vous montrer. »
*
En reprenant le corridor dans le sens inverse, nous ouvrons une porte qui donne sur une terrasse extérieure. Le Soleil se lève et colore le ciel d'une teinte rosée. En un clin d'œil, ce spectacle me fait oublier mes deux jours de veille.
Mélior sort de sa poche un foulard qu'elle noue autour de ses yeux. Elle s'adresse ensuite à l'épervier dans un langage inconnu, qui ressemble à de l'arménien, à de l'ancien Français, tout en étant ni l'un ni l'autre. Alors l'oiseau plonge vers les gorges de la vallée, en contrebas. Où la fée veut-elle en venir ?
« Elinas vient de repérer un poisson dans la rivière, » annonce-t-elle alors qu'elle a toujours le foulard sur les yeux. « Il va nous le ramener. »
Quelques minutes plus tard, le rapace revient avec son butin. Ses serres lâchent leur proie juste au-dessus de ma tête et j'attrape le poisson sans qu'il touche le sol. Une truite encore frétillante.
Mélior ôte son bandeau.
« Il a aussi vu un écureuil et un cerf qui buvait en amont de la rivière. Personne ne se rend dans cette vallée, donc les animaux y vivent en paix. Espérons qu'il en soit toujours ainsi. »
Difficile de répondre tant le phénomène m'impressionne. La fée et le rapace partagent une vision commune. Chacun sait ce que l'autre voit. Comment ne pas rester coi face à cet étrange lien ?
Nullement étonnée par ma réaction, la fée sort de sa besace un morceau de viande. Une récompense pour son compagnon. Elle le lance en l'air, le plus haut possible, et l'oiseau décolle. Il saisit la viande avec une telle agilité qu'il la dévore en un clin d'œil. Heureux, il s'en va survoler le château pour nous faire profiter de toute sa grâce.
« Pendant longtemps, j'ai essayé de le tuer, » m'a confié sa maîtresse. « Je pensais que ça mettrait fin à ma malédiction. Je le voyais comme mon geôlier, une créature invoquée par ma mère pour me retenir prisonnière. La punition me paraissait si injuste ! Après tout, c'était ma sœur la responsable. Moi, jamais je n'avais voulu faire du mal à mon père. Alors j'étais déterminée à me libérer de ma sentence : tu garderas un esprevier jusques atant que le hault maistre tendra son siège. Une éternité, si je n'agissais pas. Alors quelle autre solution avais-je, hormis de m'en prendre à mon gardien ? »
« Résolue, je me suis fabriqué un arc et plusieurs flèches, puis je l'ai visé. Le premier jour, ma flèche s'est perdue dans la vallée, la deuxième, dans un mur de pierre, la troisième, dans les feuillages d'un grand chêne. Puis le quatrième jour, ma flèche a transpercé son aile et Elinas s'est écrasé sur cette même terrasse. Mais il n'avait pas encore touché le sol que je me suis effondré, du sang ruisselant tout le long de mon bras. Ainsi, nous n'étions pas seulement liés par la couleur de nos yeux. Si je le tuais, je mourrais avec lui.
« Il n'était pas mon geôlier, loin de là. Il était maudit au même titre que moi. Alors, pourquoi continuer de nous détester ? Autant apprendre à se connaître. »
« Grâce à lui, je suis devenue amie avec des hiboux, des milans royaux, des moineaux et des merles. Ils viennent tous se réfugier ici, maintenant. Mais seul Elinas me permet de supporter ma captivité. Il vole pour moi et me fait découvrir des endroits inatteignables.
— Et la malédiction ? Vous n'avez pas réussi à la briser, n'est-ce pas ?
— Nous avons arrêté de chercher. Nous pensons que ça ne dépend pas de nous, mais de ceux qui viennent nous rendre visite.
— Ceux qui passent l'épreuve ?
— Exactement. La clé doit être dans le vœu de ceux qui réussissent. Mais le jour où, pour la première fois, un chevalier a tenté de braver l'interdit en demandant mon cœur, j'ai été submergée par une immense colère. Vous comprenez, ce chevalier était un descendant de ma sœur, Mélusine. C'est de sa faute si nous avons toutes été maudites. Alors voir arriver un chevalier de son sang pour me demander en mariage... c'était de la provocation, une insulte ! Je l'ai maudit, lui et sa lignée, puis je l'ai expulsé de mon château. J'ignorais qu'en faisant ça, j'avais condamné le royaume où j'avais presque toujours vécu.
— Vous voulez parler... du royaume d'Arménie ?
— Oui... Ce chevalier, un souverain, a été chassé d'Arménie, il y a maintenant plusieurs siècles. Depuis, le pays que je connaissais n'existe plus. Au fil des années, mon peuple a perdu son identité. Il est devenu iranien, turc, russe, et maintenant qu'il demande à être reconnu de nouveau, il est massacré. Et tout ça, c'est arrivé par ma faute, parce que je n'ai pas su mettre ma rancœur de côté. »
Un silence pesant s'installe entre nous. Je repense à mes erreurs passées. Mélior et moi, nous ne sommes pas si différents, au bout du compte. Nous souffrons tous les deux des actes guidés par notre orgueil. Des actes irréparables.
La fée, me voyant songeur, devine mes pensées.
« Vous verrez, avec le temps, vous ne vous tourmenterez plus pour vos erreurs commises en Égypte. Une fois que nous avons changé le cours de choses, nous ne pouvons pas revenir en arrière. Alors, il nous faut apprendre, nous reconstruire, et avancer. »
Difficile d'y croire, mais espérons-le.
L'épervier, revenu, vers nous, reprend sa place sur l'épaule de sa maîtresse et pose son front contre le sien. Une fois ce moment intime rompu, ils m'inventent à retourner à l'intérieur.
« Vous savez, c'est la première fois que je vois Elinas donner une feuille de sauge à un visiteur. D'habitude, il n'intervient pas pour faire réussir l'épreuve. Il doit beaucoup vous aimer. »
Voilà qui répond à l'une de mes nombreuses interrogations. Comment ne pas observer l'oiseau jusqu'à l'observatoire, après ça ?