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XVI

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article 831

*

Le château de l'Épervier, 24 juin 1895

Des larmes coulent, tombent sur la page de mon journal et se mêlent à l'encre. Si ces derniers mots s'effacent, l'acte en lui-même ne pourra quant à lui jamais disparaître.

Je sors de ma poche la coupure de presse que George Lazard a tant tenu à me montrer à Constantinople. Inutile de comprendre l’Arabe, la photographie parle d'elle-même : un cadavre a été retrouvé sur le bord du Nil.

Le corps de Cassim.

Voilà pourquoi le journaliste me fait chanter. Il est le seul à savoir, le seul à pouvoir parler de mon expédition si je m'y refuse.

Le seul à pouvoir briser ma carrière pour toujours.

Quelle importance ? Même si tout se sait, même si je peux plaider la légitime défense, je n'en demeurerai pas moins coupable à mes yeux. Rien ne justifie d'en arriver là pour faire d'une expédition un succès.

Je ne parviens pas à mettre les mots pour expliquer mes actes. Me suis-je égaré dans ce monde avide de connaissances ? Ai-je oublié à ce point les valeurs de découvertes, d'aventures et de respect des peuples pour m'être laissé corrompre par la chasse au profit et le pillage, orchestrés par les acteurs d'un monde colonial barbare ?

Comment ai-je pu, sans m'en rendre compte, participer à cette machination infâme ? Inutile de chercher bien loin pour trouver la cause de mon aveuglément. L’aventure, la découverte, les rencontres… Tout ce qui constituait ma passion du voyage s'est endormie pour ne laisser place qu’à l’entretien de ma réputation.

L'issue est inévitable.

Je ne mérite plus d’être explorateur.

Je ramène mes genoux contre ma poitrine, inconsolable.

L'épervier, quant à lui impuissant, s'envole par la fenêtre étroite de la tour en un battement d'ailes. Comment lui en vouloir ? Moi non plus, je ne supporterais pas la compagnie d'un assassin.

Mais il revient quelques minutes plus tard. Toujours immobile et incapable de relever la tête, je l'entends atterrir à un mètre de moi. Il dépose à mes pieds une plante que je reconnais sans mal.

De la sauge.

Le meilleur remède naturel pour lutter contre la fatigue et le sommeil.

Je lève les yeux vers l'oiseau, interdit, puis je fais honneur à son présent en dégustant les feuilles une à une.

Sous l’effet de la plante, mon esprit retrouve une certaine stabilité. Fini les fantômes. Le temps est venu d’aller de l’avant.

*

Il fait nuit, à présent. Si j'ai bien noté les jours, l'épreuve de l'épervier se terminera à l'aube.

Rapidement, je reproduis dans mon journal l'ensemble des fresques, en m'attardant particulièrement sur le portrait de Mélior. Est-ce que je la rencontrerais après cette nuit ? Difficile à dire. Tellement de phénomènes étranges se sont produits ici ! Je n'arrive plus à distinguer ce qui relève du réel ou du rêve. Peut-être vais-je me réveiller au milieu des ruines, découvrir que tout cela relève de mon imagination. Dans ce cas, de quelle nature serait cette folie capable de me monter à la tête depuis des mois ?

Mon croquis terminé, je ferme mon carnet, puis rejoins l'épervier à la fenêtre. Au loin, les étoiles d'été commencent à disparaître pour laisser place à un liseré rose sur l'horizon.

L'aube ne va plus tarder.

L'épervier s'envole quand le premier rayon du soleil passe le sommet des montagnes. Sur son sillage, un nouvel escalier se forme dans les airs et rejoint le grenier de la tour.

J'emprunte le passage avec prudence. Au moindre faux pas, les marches étroites me condamneraient à une chute mortelle. Un pas après l'autre, je m'agrippe sur la paroi, mais les pierres, glissantes, ne me donnent aucune prise.

Enfin, je m'engouffre à la suite du rapace dans les combles en passant par une lucarne. Je soupire, soulagé.

Un repos de courte durée, car le sol se met à trembler.

Je m'accroche au rebord de la fenêtre. Et si le sol disparaissait sous mes pieds ? Rien ne peut écarter cette possibilité quand, dehors, je vois le château dans son ensemble se transformer. Chambres, galerie, donjon, tout se modifie sous mes yeux. De nouvelles tours s'élèvent, une terrasse de pierre se construit, les remparts s'élargissent.

Quand le sol cesse d'osciller, je lâche prise et contemple cette nouvelle architecture. Des château, je n'y connais rien, mais inutile d'être un expert en la matière pour y voir toute son irréalité, toute sa magie, toute sa féerie.

Un cri me fait sursauter. Lentement, je me retourne. Milles yeux brûlants de prédateur me regardent. Certains sortent de leur niche pour voler d'un bout à l'autre des combles.

Une volière.

Hiboux, corbeaux, pies, et moineaux. Mais de l'épervier, pas un signe.

Je l'ai perdu.

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