side_navigation keyboard_arrow_up

XV

visibility 0
article 2,2k

*

Aux confins du Nil, 13 septembre 1894

Cassim marchait à cinq pas devant moi en marmonnant dans un Arabe inintelligible. Le jour venait à peine de poindre, mais des gouttes de sueur perlaient déjà dans mon dos.

Pourquoi avais-je accepté de le suivre ? Rongé par le regret, je ne pouvais pas m’empêcher de repenser à notre marché qui ne reposait sur rien de solide.

« Effendi, moi, je sais où trouver des ibis. Thot me l'a murmuré à l’oreille ! Il veut que je les trouve pour lui rendre hommage. Alors voilà ce que je te propose : je t’emmène voir les oiseaux, et toi, tu en tues un pour moi. Comme ça, je pourrais le momifier et en faire cadeau à Thot. C’est équitable, non ? »

Comment refuser ? Des semaines de recherches vaines et désespérées ! Même s’il ne me reste pas beaucoup de temps, j’étais prêt à saisir cette opportunité même si elle venait d’un nomade inconnu, excentrique, fou.

Impossible de le perdre de vue avec ses vêtements pourpres. Entre la terre orangée et l’azur du fleuve, il ouvrait le chemin comme un point de couleur rouge sur une carte. En le voyant évoluer ainsi, il m’était difficile de lui donner un âge. Malgré ses cheveux et sa barbe grise qui dépassait de son chèche, sa vivacité le rapprochait davantage d'un faucon juvénile.

Il m’a tendu sa gourde en peau de chèvre :

« Il faut faire attention avec l’eau, elle est rare ici. »

Je l’ai accepté de bonne grâce, puis il est reparti de plus belle en sautillant.

Quand nous sommes parvenus à un embranchement, il s’est précipité vers moi pour me dire qu'il fallait prendre le sentier sillonnant vers le sommet de la falaise. La volonté de Thot. Je n’ai fait aucun commentaire et on a suivi ce chemin.

Thot… Il n’avait que ce nom à la bouche. Comme il parlait de l’honorer avec une offrande, j’ai supposé que c’était un dieu. Mais lequel ? Le panthéon égyptien m’était tout à fait inconnu. Nul ne croyait plus en eux. Allah les avait remplacés depuis longtemps.

Nous avons atteint le sommet de la falaise. De là, le fleuve se déployait dans toute sa splendeur. Grâce à mes jumelles, je pouvais voir le temple d’Abou Simbel et ses quatre rois de pierre. D'importantes palmeraies s'étendaient tout autour, habitées par des paysans et des pêcheurs. Mais si la vie prospérait au bord du rivage, il suffisait de s'éloigner de quelques kilomètres pour se retrouver piégé par l'hostilité du désert. Autant de vie et de mort en un seul paysage.

Comment ne pas tomber sous le charme de cette implacable beauté ?

Cassim ne m’a pas aidé le moins du monde à monter la tente et à allumer le feu. Dès notre arrivée, il s’était assis au bord de la falaise et s’intéressait à ce qui se passait dans le ciel. D’abord, j’ai eu du mal à comprendre ce qui le captivait tant. Puis à mesure que le soleil déclinait et rosait la voûte céleste, j’ai pu distinguer des formes mouvantes qui virevoltaient et plongeaient vers le cours d'eau.

Les oiseaux, voilà ce qu’il observait.

Aigrette, héron, cormoran, océanites… Les espèces ne manquaient pas. Mais c'est un rapace au plumage blanc et noir qui attirait l’œil de Cassim.

Un balbuzard pêcheur.

Son cri strident résonnait sur la paroi de la falaise. Il a plongé sur sa proie, déployé ses serres et l'a attrapé avec une facilité déconcertante. Un poisson d’au moins deux cents grammes. Il est venu le manger juste à côté de nous, provoquant l'enthousiasme de mon guide.

« Les aigles sont les messagers de Thot, Effendi. Un rapace qui réussit sa chasse signifie que nous sommes sur la bonne voie. Demain, nous trouverons l’ibis sacré ! »

Voilà de quoi me rendre sceptique. Depuis quand fallait-il voir dans le comportement des oiseaux le chemin à emprunter ?

Plus je l’écoutais, plus j’essayais de le comprendre, moins Cassim me semblait lucide. De quelle folie pouvait-il être atteint ? Et s’il m’avait simplement embarqué dans son délire sans garantie de réussite ? Je ne pouvais pas me permettre de me laisser emporter.

Alors, quand la nuit est tombée, j’ai commencé à l’interroger sur son passé et sur ce Thot dont il ne cessait de parler. D’abord, il a gardé le silence, puis un sourire malicieux s’est dessiné sur son visage. Ses yeux ébahis brillaient comme si un éclair de raison venait de les traverser.

« Mon père et son père avant lui ont toujours cru aux anciens dieux. Pas que nous rejetons Allah, loin de là ! Mais ma famille descend d’une longue lignée de prêtre égyptien au service de Thot, notre dieu de la sagesse et de l’écriture. Un corps d’homme, mais une tête d’ibis. Son savoir illimité nous inspire le respect. Il est le seigneur du temps, le détenteur de notre avenir, le maître de tous nos arts. Pour communiquer avec lui, ma famille a appris l’art ancien de lire les présages à travers le comportement des oiseaux, mais aussi d’avoir une idée de l’avenir à travers leurs viscères. Voilà longtemps que je ne lui ai pas fait d’offrande... Si je ne le fais pas dans les mois à venir, Thot ne voudra peut-être plus communiquer avec moi. Hors de question de mettre fin à un lien vieux de plusieurs générations ! Alors je veux lui faire un cadeau inestimable. Je veux lui offrir un ibis sacré. En rêve, il m’a dit où en trouver, et la chasse réussie du balbuzard confirme que nous sommes sur le bon chemin. Maintenant, repose-toi, Effendi, une longue journée nous attend demain. Mais d’ici deux jours, toi et moi nous trouverons notre oiseau désiré. »

Même en transcrivant son discours aujourd'hui, ces propos me paraissent toujours aussi irréels. Jamais je n’aurais cru qu’il existait encore en Égypte des personnes pour croire aux anciens dieux. Mais maintenant que je suis en train de surveiller un épervier dans l’espoir de rencontrer une fée, je me sens coupable de ne pas l’avoir pris au sérieux.

Après tout, n'est-ce pas le comportement des oiseaux qui m'a guidé jusqu'ici ?

Cassim n'avait rien d'un fou, je le comprends à présent.

Non. C’était un augure, à la manière de ses ancêtres.

Si seulement Le Petit traité d’initiation à l’ornithomancie avait été entre mes mains à ce moment-là ! Nul doute que tout ce qui suit ne serait arrivé.

Aux confins du Nil, 14 septembre 1894

Nous nous sommes enfoncés dans un bras du fleuve inhabité par l'Homme. Là, les dunes de sables et de roches se sont écartées pour laisser place à une végétation luxuriante. Je n’ai eu aucun mal à repérer les palmiers, les figuiers et les eucalyptus, mais la plupart des autres espèces végétales me demeuraient inconnues. Beaucoup d’oiseaux d’eau douce nichaient par ici. Leur chant matinal offrait une symphonie naturelle unique. J’ai fermé les yeux pour m’en imprégner. Demain, les chanteurs seront différents et ils propageront une tout autre mélodie.

Cassim m’a entraîné dans un marécage. Camouflés par les hautes herbes, nous nous enfoncions dans l’eau et la vase jusqu’aux genoux. Par moment, mon guide s’arrêtait pour mieux écouter les oiseaux, puis il repartait. Difficile de distinguer le cri de l’ibis sacré parmi tous les autres.

Nous avons rejoint la berge pour déjeuner. Nous n’avons pas échangé un seul mot. Replié sur lui-même, mon guide s’était remis à marmonner. Il s’est saisi d’une branche et l'a pointé vers le ciel pour le quadriller. Je n’avais pas compris ce qu’il faisait, alors. Maintenant, je sais qu’il pratiquait le templum comme frère Garcha m’avait recommandé de faire pour savoir où aller dans la vallée du Zanguezour.

N’obtenant pas le résultat escompté, il a marmonné encore plus vite, ruminant des expressions arabes avec contrariété.

Devions-nous aller plus loin ? Pas besoin, selon, lui. Si l’ibis ne se trouvait pas ici, alors inutile de le chercher ailleurs.

Nous sommes restés assis là, muets.

Quand le soleil a disparu derrière la dune, mon guide s’est levé. Pour lui, il était temps de faire demi-tour.

« Je suis désolé, Effendi, de vous avoir fait perdre votre temps. Rentrons. »

Mais c'est toujours quand la cause paraît perdue qu'elle surgit de nulle part.

Mon guide s’est figé. Un battement d’ailes noir et blanc a survolé le marécage. J’ai suivi son regard et je l’ai vu, là, tout près du rivage. Ses grands tarses noirs barbotaient tandis que son long bec fouillait l’eau à la recherche de nourriture.

Nous avions du mal à croire à cette apparition. Puis Cassim a souri.

« Thot soit loué ! »

Et maintenant ? Comment l’attraper sans le tuer ? Si seulement c’était le seul de mes soucis ! L’ibis sacré se nourrissait seul, sans aucun autre compagnon de son espèce.

« Il n’y en a qu’un.

— Je sais, Effendi, je sais… mais peut-être en trouverons-nous d’autres ensuite ? Ils se déplacent rarement seuls. Ne vous en faites pas, je vous aiderai à en trouver un pour vous. »

Cette fois, je ne l’ai pas cru un seul instant. Scientifiquement, trouver ne serait-ce qu'un seul spécimen relevait du miracle. Jamais nous n’en trouverions un deuxième, même si on passait des semaines dans ces marais.

Hors de question de laisser cette unique opportunité se faire momifier.

Dans le marais, j’ai tendu mes collets avec plusieurs vers à l’intérieur à des endroits stratégiques. Impossible pour l'ibis de ne pas se laisser tenter. Il valait mieux installer des pièges à pie dans les arbres alentour avec de quoi l'attirer à l'intérieur, au cas où il déciderait de s'envoler à nouveau. Mes pièges l'encerclaient méthodiquement, de manière à exclure toute échappatoire.

« Pourquoi ne pas le tuer avec votre fusil ? m’a interrogé Cassim.

- Pour ne pas abîmer son plumage. Je suis sûr que Thot appréciera davantage une offrande intacte. On pourra tuer ce volatile proprement une fois entre nos mains.»

Plutôt mentir que de dévoiler mes intentions.

Aux confins du Nil, 15 septembre 1894

Comment ai-je pu aller aussi loin ? Je tremble rien qu'en écrivant la date de ce jour fatidique.

Dans la nuit qui a suivi, je n’ai pas réussi à fermer l’œil. Cassim non plus d’ailleurs. La crainte de voir l'ibis disparaître nous nouait les entrailles.

Allongé sur mon sac de voyage en guise d’oreiller, je fixais la voûte céleste. Je pensais au délai de l'académie des sciences, à l'argent perdu pour chaque jour de retard, à la réussite de cette expédition. Cet oiseau de malheur représentait à lui seul un quart des bénéfices proposé dans mon contrat. Impossible de retomber sur mes pieds financièrement sans lui. Alors si je devais trahir ma promesse faite à Cassim, je le ferai.

Résolu, je me suis redressé. Mon guide s’était endormi malgré lui. À quelques mètres de nous, l’ibis sacré dormait en haut d’un figuier, son bec d’ébène sous son aile de nacre. Et si j’allais le capturer maintenant ? Non, il risquait de prendre la fuite. Il fallait faire preuve de patience.

Un liseré rose est apparu derrière les dunes. Le jour arriverait bientôt. Espérons que l’ibis ouvre l’œil avant mon camarade.

Par chance, mon souhait s'est exaucé.

Une fois l’oiseau éveillé, il a plongé vers l’un de mes pièges sans se poser de question. Dès qu’il a saisi les vers, le collet s’est refermé. Il y a eu un déclic, puis un cri de douleur, lointain, imperceptible sans attention.

C’était l’occasion ou jamais.

Je me suis levé et j’ai contourné mon compagnon sans le réveiller, furtif. Mon fusil sous l’épaule, je me suis engagé dans le marais. Un pas après l’autre, j’ai cheminé jusqu’à l’ibis sacré. Il s’agitait, en vain, son tarse piégé dans mon collet. Je me suis agenouillé pour lui nouer une corde autour du cou et autour de ses pieds. Il ne pouvait plus fuir. J’ai détendu le piège en poussant un soupir de soulagement. Il ne me restait plus qu’à déguerpir d’ici.

Mais la voix de Cassim s’est élevée derrière moi :

« Qu’est-ce que vous faites, Effendi ? »

Je me suis écarté et il a vu l’oiseau ligoté de toute part. Il a jeté un bref coup d’œil à mon sac à dos, prêt pour la route. Aucun de mes effets ne traînait au camp.

Il ne lui a pas fallu longtemps pour comprendre.

D’un coup, son regard s’est transformé. Ses prunelles sombres se sont glacées, ses sourcils froncés, ses rides creusées. Plus de malice, plus de folie, seulement de la colère.

« Vous m’aviez promis. »

Ces mots implacables, prononcé comme une affirmation, sans cri, sans surprise, m’ont fait froid dans le dos.

Je ne m’attendais pas à ce qu’il sorte son couteau.

J’ai levé mon fusil pour le dissuader. Mais pris par la folie, il a fondu sur moi quand même. Je me suis débattu. Par pression de corps, mon doigt s'est replié sur la gâchette contre ma volonté.

Le coup est parti.

Je l’ai tué.

Commentaires

forum Fond et forme exigeant
Seuls les membres peuvent accéder aux commentaires.