Mr Julian Spellward M. Guillaume Vaillancourt
Orphelinat de Penastrel 26 Boulevard de Clichy
14 Chemin des Landes 75018 Paris
Penastrel
Cher Mr Spellward,
Si vous lisez cette lettre, c'est que vous êtes parvenu au bout de mon journal de bord. Pardonnez sa fin brutale : je n’avais plus de page et il aurait été laborieux de vous envoyer celles du carnet suivant.
Laissez-moi vous recopier ici le contenu de l'article du Bulletin de la Société géographique :
« Pourquoi Guillaume Vaillancourt refuse-t-il de parler de son expédition en Égypte, qui a pourtant été un succès selon l’Académie des sciences ? N'y aurait-il pas un rapport avec la découverte d'un cadavre sur les bords du Nil ? La victime, méconnaissable, a été retrouvée avec une balle de fabrication française dans le corps. Difficile de retrouver son identité, mais plusieurs témoins affirment avoir vu l’explorateur en sa compagnie, quelques semaines avant la découverte du corps dans les confins du fleuve égyptien.
Et si le silence du célèbre explorateur cachait en réalité un crime sordide ?
Malgré plusieurs relances, monsieur Vaillancourt a refusé de s’exprimer. Il est actuellement parti en pèlerinage en Arménie, sans en parler à aucun de ses proches.
Comment ne pas y voir un comportement suspect ? »
J’ignorais si je devais être soulagé ou inquiet. L’article ne disait pas grand-chose en réalité. D’ailleurs, après avoir lu, Anne ne croyait pas un mot de ces accusations. Mais je lui devais la vérité, alors je la lui ai racontée. Confuse, il lui a fallu un peu de temps pour décider si j'étais coupable.
Son verdict, sans appel, me soutenait.
Elle m’a demandé ce que je comptais faire. Je lui ai dit que j’allais me rendre à l’ambassade d’Égypte dès mon arrivée à Paris, si la police ne venait pas me trouver avant. Je voulais répondre de mes actes et me reconstruire, peu importe ce qu’il resterait de ma réputation.
De retour en France, j’ai mis mon plan à exécution. J’ai passé quelque temps en prison jusqu’à être acquitté pour légitime défense à mon procès face à la justice égyptienne. Cette sentence m’a rendu ma liberté, mais pas ma conscience. Un meurtre est un meurtre, peu importe si mon tir était involontaire.
Il me fallait une condamnation, même morale.
Alors j'ai quitté la scène des explorateurs en mettant fin à mon contrat avec l’académie des sciences et de géographie. Je ne voulais plus participer à ce pillage silencieux du monde par l’Europe aux dépens d’autres peuples, d'autres cultures. Voyager pour moi seul, telle a été ma nouvelle promesse.
Et Anne ? On peut dire que notre périple lui a été bénéfique ! Après avoir écrit à un éminent professeur de la Sorbonne au sujet de ses découvertes sur le manuscrit arménien de La Dame au château de l’Épervier et de son lien évident avec le roman de Mélusine, l’institution des lettres lui a ouvert les portes de l’université. Elle a pu y étudier et y enseigner jusqu’à la fin de sa vie.
Nous nous sommes écrit et rencontrés régulièrement jusqu’à sa mort. Pourtant, je ne lui ai jamais révélé la vérité sur l’existence de Mélior. L’un de mes plus grands regrets aujourd'hui…
Après son décès, j'ai repris la route de l'exploration, mais d’une tout autre manière. Je me suis rendu partout, à la recherche d’autres royaumes invisibles. Mais même en continuant de pratiquer l’ornithomancie et d’être attentif au moindre signe, je n’ai jamais trouvé d’autres passages.
La mise en garde de la fée au château a alors pris tout son sens. Chercher des portes vers d'autres mondes s'est transformé en obsession. J'en oubliais de boire, de manger, et même de dormir. Quand on franchit une porte une première fois, il faut s'attendre à ce que ce soit la dernière. Impossible de l'accepter. Je mentirais si je disais être resté saint d'esprit.
Vous devez vous préparer, mon jeune ami, à ne pas faire la même erreur. Vous devez accepter l’idée qu’aucune autre porte ne s’ouvrira pour vous. Si vous ne le faites pas, la folie s’emparera de votre esprit.
À la place, gardez précieusement en vous le souvenir de vos aventures extraordinaires. N’hésitez pas à m’écrire pour les partager avec moi. Je vous aiderai à surmonter cette épreuve.
Et Mélior ? Je ne l’ai jamais revu. J’ignore où elle a pu aller après notre séparation dans la vallée. Elinas se tient toujours à mes côtés, seulement visible de moi. Peut-être qu’à travers lui, elle m’observe toujours.
Je me demande s’il la rejoindra quand je quitterai ce monde. Cela ne saurait tarder.
En attendant, j’ai reçu il y a quelques semaines une lettre étrange, sans expéditeur. À l’intérieur de l’enveloppe, pas un mot.
Seulement une plume de toucan.
Bien à vous,
Guillaume Vaillancourt
Septembre 1948