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Nauli – Rédemption

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Elle doutait. Elle redoutait. Son cœur était aussi troublé que le tourbillon de fumée qui avait enveloppé Lémèn. Le Lien restait aussi solide que lui était devenu vaporeux. Il était brume, ils étaient entourés de brouillard et elle… nageait dans le flou. Les fantômes demeuraient inexpressifs, pour ne rien arranger.

Reviens-moi, je t’en supplie…

Serait-il le même ? Ou complètement changé ? En quoi allait-il changer ? Ses interrogations furent brutalement interrompues : un puissant maelström se leva, l’air devint opaque comme un nuage d’orage.

Que se passe-t-il ?!

Une bourrasque balaya tout, flux rageurs et grisaille. Elle mit les bras devant son visage. Le silence fut de retour aussi abruptement qu’il était parti. Quand elle baissa sa garde tremblante, elle le vit, au même endroit. Les yeux fermés, on aurait pu croire qu’il dormait debout ; elle savait que ce n’était pas le cas. Elle ne pouvait détacher son regard de lui, mais elle avait trop peur de bouger.

Lémèn ?

Physiquement, il semblait inchangé. Pourtant, ses traits lui paraissaient plus durs, sa silhouette plus grande. Elle avait l’impression de dévisager une montagne. Ses paupières s’ouvrirent, elle eut le souffle coupé. L’aura que dégageait Lémèn était écrasante, d’une puissance qu’elle ne lui savait pas. Ces iris intenses dans cette façade stoïque lui firent l’effet d’un étau ; elle était figée, paralysée, incapable de remuer un muscle. Il ne bougeait pas non plus et la fixait de ses deux rubis ardents. Il ne disait pas un mot ; elle n’osait pas en prononcer un seul. Puis, sans aucun signe annonciateur, il se mit en mouvement. Elle retrouva sa mobilité ; elle reculait d’autant qu’il avançait.

Est-ce vraiment toi ?

Il s’arrêta après quelques pas. En même temps qu’il porta une main à son cœur, elle perçut une vibration. Le Lien. Elle se concentra pour l’écouter. Elle sentit des sentiments doux, et une incompréhension.

« Pourquoi me fuis-tu ? », semblait-il dire.

J’ai peur.

Son visage parut s’adoucir un peu. Il leva lentement une main vers elle, presque timide. Une intention apaisante lui parvenait. Il avança de nouveau, avec précaution. Le feu dans ses yeux avait perdu de sa vigueur et n’était plus qu’une flamme chaleureuse.

Il a peur, lui aussi… que je le rejette.

Elle le laissa approcher. Elle combattit cette envie de garder ses distances, de ne pas se confronter à la possibilité que son cœur ait changé. Il était si proche à présent. Elle frissonna au contact des doigts de Lémèn sur son poignet.

Cette… force… titanesque…

Pourtant, il la touchait avec une délicatesse infinie, sans la brusquer. Cette douceur la mit vite en confiance, si bien qu’elle s’abandonna quand sa paume caressa sa joue.

Comme il m’a déclaré son amour pour la première fois.

Elle lut une prière silencieuse sur ce minois indéchiffrable, une requête langoureuse.

J’accepte de prendre ce risque.

Elle accéda à sa demande… et tout s’éclaircit. Derrière cette façade de marbre, il y avait un écrin de velours ; une géode tapissée de mille gemmes et facettes se révéla à elle. Elle comprit, qu’il n’était plus le même, mais tellement plus. Surtout, elle sut, que…

« Tu es enfin revenu.

— Oui. Grâce à toi. »

Envolée, la peur. Disparue, l’angoisse. Il ne restait que le bonheur des retrouvailles. Cette étreinte n’avait pas la même saveur et elle s’en enivra. La béatitude qui l’enveloppait s’apaisa petit à petit. Elle entendit alors une rumeur autour d’eux. En baladant son regard alentour, elle trouva la raison. Les fantômes étaient en effervescence. Pour cause, le brouillard s’était levé. Le ciel était couvert d’un fin voile gris, laissant malgré tout passer une luminosité confortable.

À perte de vue, s’étendait une plaine de roche nue et lisse.

« Il est bien triste, ce monde spirituel, tu ne trouves pas ?, constata Lémèn.

— Oui… Pourquoi l’avoir laissé ainsi ?, l’interrogea-t-elle.

— Avec ce qui m’est arrivé, il s’est dépouillé, vidé… Je ne pouvais rien faire, car je ne voyais plus au-delà du cercle. »

Le cercle en question n’avait plus rien de ce qu’il était. Chacun des points qui l’avaient constitué s’était dispersé, agglutinés en petits groupes ou à la découverte de l’étendue vide. Lémèn se sépara d’elle et interpella tout ce petit monde :

« Écoutez-moi ! Plus rien ne vous retient ici. Vous pouvez partir si vous le désirez. La paix vous est enfin accessible.

— Non. »

Son sang se glaça, en même temps, un sentiment bouillonnant monta en elle. Elle foudroya du regard celui qui avait pris la parole.

« Vous voulez encore le torturer, c’est ça ?, s’insurgea-t-elle. Ça suffit ! Il a promis qu’il se rachèterait ! Je ne vous laisserai pas continuer à lui faire du mal ! »

Une main se posa sur son épaule. Elle vit à travers le stoïcisme de Lémèn qu’il se voulait rassurant. Il s’adressa à l’homme au buste fendu d’une longue balafre :

« Dlirèm, pourquoi vouloir rester ?

— Je veux être témoin, de tes actions, de ta détermination.

— Comment ça ?

— Tu disais ne pas savoir si tu mériteras un jour notre pardon. Je reste pour que tu aies la réponse, le moment venu.

— Je reste aussi, dit une femme à qui il manquait une partie du visage.

— Moi aussi, surenchérit un garçon au cou brisé.

— Je reste.

— Je reste.

— … »

Tous, en écho, firent le même choix. Elle était médusée.

« Pourquoi ? »

Une adolescente sortit du groupe. Elle avait les yeux crevés ; un garçon de son âge la guidait. Arrivée devant elle et Lémèn, elle fouilla dans sa poche et sortit un petit instrument rectangulaire percé de trous de tailles variées.

« Avant d’être corrompu, il m’a appris l’harmonicorde, dit la jeune fille. Mon père était le seul à savoir en jouer ; il est mort avant de me l’enseigner. Je veux découvrir si l’homme, qui m’a permis de reconnecter avec le seul parent que j’ai connu, est véritablement revenu. »

Cette confession, toute simple, la prit à la gorge. Elle posa un regard larmoyant sur les visages autour d’eux. Au-delà de l’horreur qu’ils avaient vécu, elle devinait sur chacun un morceau d’histoire, une vie où Lémèn avait joué un rôle. Elle réalisa son importance insoupçonnée. Elle baissa la tête, profondément gênée et honteuse. Lémèn la serra contre lui, lui apportant soutien et réconfort. Il lui chuchota à l’oreille :

« J’ai un petit service à te demander, si tu veux bien, et qui leur ferait plaisir. »

Elle le considéra avec incrédulité.

À quoi pense-t-il ?

« Mon monde spirituel est devenu vide et triste comme tu l’as remarqué. Veux-tu bien me réapprendre à le façonner ? »

Il lui offrit sa main. Elle n’aurait su expliquer pourquoi, mais la proposition l’emplissait de joie. Débordant de la même énergie qui l’animait la journée, elle la saisit et s’envola. Lémèn la suivait, tiré par la toupie arc-en-ciel qu’elle était. Il façonnait, vallonnait, érigeait le terrain ; elle semait une végétation riche et variée sur chaque relief. Il saupoudrait le tout de glaciers et de lacs ; elle traçait fleuves et ruisseaux. Un peu de vie animale et c’était terminé. Ils restèrent observer les fantômes prendre leurs marques. À défaut de l’éternité, ils auraient un endroit où séjourner avant de s’en aller. Elle se sentit dérobée à sa contemplation ; le réveil l’appelait. Elle retrouva la chaleur du torse de Lémèn. Et cette nouvelle force qui émanait de lui.

Je me sens enfin chez moi.

Les premiers rayons du soleil rasaient l’horizon, pendant que Lémèn caressait ses cheveux.

« Ce qu’il s’est passé n’aurait jamais été possible sans toi, murmura-t-il pour ne pas briser l’instant. Merci pour tout, Nauli.

— Je t’ai juste rappelé que tu en étais capable. C’est toi qui as tout accompli aujourd’hui.

— Il y a quelque chose que je dois te dire… Je pense avoir compris ce que le Germe sous-entendait en parlant de “marque”.

— Moi aussi. »

Elle passa une main sur son ventre. Il n’y avait plus de doute désormais.

« Quoi qu’il lui ait fait, je l’aimerais, notre bébé, affirma-t-elle.

— Quoi qu’il arrive, je le protégerai. Je veux l’entendre rire. »

Le contraste entre la fermeté et la tendresse dans sa résolution la fit sourire. Bercée par le sentiment de sécurité que Lémèn lui procurait, elle se rendormit contre lui.

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