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Lémèn – Pénitence

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Il avait saisi l’occasion de ces quelques jours de béatitude depuis la nouvelle pour se recentrer sur lui-même. Pour s’écouter. Pour se comprendre. Que signifiait se repentir ?

Mériter le pardon.

Mais comment ? Par la punition ? Se flageller ? Mourir ?

Non. Ils me l’ont fait comprendre.

Pourquoi ?

Parce qu’on ne répare pas le crime. On ne va pas à l’encontre du péché.

Qu’était donc le sens de tout ceci ?

Accepter. Que le mal est fait. Ce qui est arrivé ne disparaîtra jamais. S’accepter. Pour œuvrer. Pour se pardonner.

Ce soir-là, exceptionnellement, il demanda à Nauli que ce fût sa tête à elle qui reposât contre son cœur.

« Il y a quelque chose que je dois te montrer… et que je dois faire. »

Réticente d’abord, elle obtempéra. Elle devait redouter ce qui allait se passer.

Moi aussi.

Il le fallait. Pour lui. Pour elle. Pour la petite graine qui germait dans son ventre. Bercée par son affection, enveloppée dans ses bras, il sut qu’elle s’était endormie à la brise chaude et régulière contre sa poitrine. Il était temps. Il se laissa tomber dans le sommeil. Il était dans cette plaine vide, toujours la même. Mais elle n’était plus plongée dans l’obscurité. Un brouillard à la luminosité nébuleuse avait pris sa place autour du cercle de ses fantômes à la lueur blafarde, qui demeuraient impassibles. À mi-chemin de lui et d’eux, cette figure masquée, qui lui avait tant tourné le dos, se tenait immobile.

« C’est donc ce que tu vois quand tu t’endors ? »

Nauli était à ses côtés ; sa main se crispait dans la sienne. Ses doigts essayaient de communiquer un peu de réconfort à sa bien-aimée.

« Oui. Il est temps que je fasse le premier pas hors du passé, et pour ça, il faut que vous voyiez et entendiez ce que j’ai à montrer et à dire. Toi et eux. »

Il avait l’impression de se mettre à nu.

Mais je ne reculerai plus.

Il lâcha la main de Nauli et fit quelques pas. Il devait se dresser seul. Il prit la parole :

« Toutes ces années, j’ai vécu une torture. J’ai voulu que ça s’arrête. Mais vous refusiez. Je croyais que c’était ce que vous recherchiez : me faire payer l’horreur que je vous ai fait vivre. Que c’était mon châtiment. Vous aviez raison ; je ne comprenais rien. Je me fourvoyais. J’essayais de fuir mes crimes, en refusant de les voir comme miens, de ne pas les assumer. Je mérite cette haine, votre rancœur. Mes actes ont causé tant de douleur à la personne la plus précieuse dans ma vie. »

Il adressa un regard à Nauli, puis se mit à genoux et baissa la tête.

« À vous, je demande pardon pour ce que vous avez subi. Je ne sais pas quand, ni même si vous me pardonnerez jamais. Cependant, je vous fais cette promesse : je vivrai, pour qu’aucun innocent ne vive ce que vous avez traversé. Je me battrai pour que ne se reproduise plus cette injustice, cette folie. »

Toujours à genoux, il se tourna vers Nauli.

« Mon amour, je te demande pardon pour toute la douleur que je t’ai infligée. Malgré tout, tu es restée ; tu as cru en moi. De tout mon Être, je te remercie. À toi, je te fais ce serment : je vivrai, pour te rendre tout ce que tu m’as donné, et bien plus encore. Tu ne m’as pas seulement sauvé ; tu m’as rendu la vie. Je veux vous rendre heureux, toi et notre enfant. C’est mon engagement, si tu veux toujours de moi auprès de toi.

— Lémèn… Évidemment que je veux passer l’éternité à tes côtés. », répondit-elle, des larmes aux yeux et la voix tremblant d’émotion.

Il retint l’émotion en lui, de toutes ses forces.

Pas tout de suite. Je n’ai pas fini.

Il se releva et fit face à la silhouette masquée qui ne l’avait jamais laissé approcher. Un pas après l’autre, il avançait vers elle.

« Je me suis toujours demandé pourquoi la Mort me refusait. Maintenant que j’y réfléchis, est-ce vraiment Elle sous ce masque ? Pourquoi viendrait-elle me narguer ? C’est absurde. »

Elle n’avait pas bougé ; elle était désormais à portée de main.

« Je comprends à présent. Qui est le véritable monstre en réalité ? »

Il tendit les mains vers la capuche et la rabattit, dissipant les ténèbres qui dissimulaient une figure familière. Il entendit un hoquet de surprise et d’horreur venant de Nauli. Le visage révélé lui ressemblait, à l’exception de sa blancheur d’os, de sa mâchoire et de sa bouche étirées sur les joues et bardées de dents pointues et acérées, des yeux aux sclères noires. Il n’avait pas besoin de retirer le manteau pour savoir que le reste du corps était couvert d’une carapace chitineuse, ni de retrousser les manches pour deviner les mains serties de griffes tranchantes.

« Est-ce celui qui a l’apparence du monstre, ou celui qui refuse de voir qui il a été ? Nous avons tous une part de ténèbres, et j’ai rejeté mes fautes sur elle, pensant que cela me dédouanait. Elle est une partie de moi et je la repoussais. Il faut que cela cesse. »

Il enlaça son alter ego, toujours immobile et sans expression.

« Je suis le monstre. J’accepte qui je suis. J’emprunterai le chemin de la pénitence, de nouveau complet et uni à tout ce qui fait de moi, moi. Mais avant, il me reste une dernière chose à achever. »

Il relâcha sa part sombre et écarta les bras. Celle-ci s’anima enfin et se mit en position, main armée et prête à frapper.

« Nauli, quoi qu’il arrive, reste où tu es. N’interviens pas ; fais-moi confiance.

— Qu’est-ce qu’il va se… »

Elle fut interrompue par son propre cri quand elle vit la main de ses ténèbres transpercer le sternum de son compagnon.

« LÉMÈN ! »

Il voyait qu’elle était tiraillée entre sa volonté de le secourir et le désir de respecter sa volonté. Pendant ce temps, la main dans sa poitrine avait agrippé quelque chose à côté de son cœur, chose qui se cramponnait à la moindre parcelle de son Âme et de son Esprit. Elle envoyait vague sur vague de douleur dans tout son Être. Il eut un sourire en coin.

Quoi ? C’est tout ?

Sa moitié au visage pâle lui fit signe de la tête. Elle était prête ; lui aussi, malgré son appréhension. Un dernier regard vers Nauli lui confirma qu’en étant dans son Esprit, leur Lien ne lui transmettait pas le supplice qu’il vivait. Et qu’il allait vivre. Cela le rassura ; plus rien n’empêchait la suite.

« À vous de jouer !, s’adressa-t-il au cercle d’une voix forte. Faites-moi vivre vos morts ! Envoyez-les toutes en même temps ! »

À l’unisson, les fantômes levèrent les bras vers lui. Sans la voir, il sentit néanmoins l’onde approcher et le percuter de plein fouet. Cet instant lui parut durer des années. Ses cauchemars avaient été ses souvenirs en tant que chasseur ; à présent, il vivait ceux de ses proies. La terreur. La douleur. L’espoir qui venait et s’en allait. Les Corps et les Esprits brisés. Et le trépas… Il ressentit tout dans les moindres détails et moments ; il périt à travers des milliers d’agonies. Derrière le hurlement qu’il poussait, il parvenait à en entendre un, plus strident, jaillir du trou dans sa poitrine. La chose lâcha prise et sa part sombre arracha une masse noire dans son poing. Lui se sentit soudain plus léger, comme vidé. Il tangua, sonné, mais il resta debout. Ce dont il venait de faire l’expérience aurait brisé l’Esprit de n’importe qui, aurait dû le tuer. Lui avait survécu. Une pensée ironique le traversa.

C’est la première fois que je m’en réjouis. Ces années de torture et de morts imminentes n’auront pas été vaines.

Un bras passa sous son aisselle, lui offrant son support. Nauli le tenait, déchirée entre l’inquiétude et le reproche.

« Merci… et désolé de t’avoir causé du souci, la gratifia-t-il encore étourdi.

— Du souci ?! J’ai failli mourir de peur !, lui reprocha-t-elle d’une voix chevrotante.

— Je n’étais pas sûr que tu approuverais si je t’avais prévenue.

— … Idiot.

— Je sais.

— Comment as-tu su ?! »

Leur attention se reporta sur la masse grouillante de ténèbres, toujours dans les mains de la moitié sombre. Sa voix était râpeuse, désagréable, grave. De longs filaments noirs en jaillissaient et lacéraient son geôlier, imperturbable sous les coups dont il guérissait en un clin d’œil.

« Lémèn, qu’est-ce que c’est ?, demanda Nauli dans un murmure.

— Un Germe de Iarzog’Un. Le même qui est à l’origine de mes crimes.

— Mais… je t’avais purifié !

— On ne se débarrasse pas de moi quand j’ai pris racine, pétasse !, cracha le Germe avant de lâcher un cri strident quand l’alter ego resserra sa prise. Et toi, relâche-moi ! C’est grâce à moi qu’on a passé de si bons moments !

— Il a raison, Nauli. J’ai été trop longtemps à son contact. Tu l’as repoussé, mais je ne pourrai jamais me séparer totalement de lui. Il s’est ancré dans mon Âme.

— Non… »

L’air horrifié de Nauli était déchirant. Néanmoins, il lui sourit et effleura sa joue pour la rassurer. La marche à suivre était claire, vide de tout doute.

Un arbre nuisible qui a pris racine… mais il oublie un détail.

« Nauli, mon amour, aie foi en moi, lui susurra-t-il. Je te jure que plus jamais il ne causera le moindre mal. Pour cela, il y a une chose que je dois faire. Reste un peu à l’écart pour l’instant. »

Elle déposa un baiser sur ses lèvres pour toute réponse, puis recula de quelques pas. Le Germe continuait de harceler sa moitié sombre en pestant :

« Pourquoi ne me laisses-tu pas fusionner avec toi ? Pourquoi me rejettes-tu ?

— Tu es le seul à t’être amusé, asséna-t-il froidement.

— Petite merde ingrate ! Je t’ai donné le pouvoir que tu désirais.

— Tu m’as dupé.

— Peuh ! Encore un peu et j’aurais récupéré assez de puissance pour reprendre le dessus. Comment as-tu su que j’étais toujours là ?

— Quand on laisse suinter sa pestilence, il ne faut pas s’étonner que quelqu’un finisse par se demander d’où vient l’odeur. Grâce à Nauli, j’ai enfin pu le réaliser ; je n’avais plus qu’à suivre les effluves.

— Espèce de… Tu as tout organisé ?! Comment n’ai-je rien vu venir ?!

— Contrairement à tous les autres, tu n’es qu’un parasite indésirable.

— Cause toujours ! Je te signale que toi et moi, c’est pour la vie.

— C’est vrai, sauf que j’ai un choix. Je ne suis pas obligé de tout garder.

— Qu’est-ce que tu racontes ?

— C’est ton pouvoir seul qui t’enracine en moi. Je n’ai qu’à couper ce qui dépasse.

— QUOI ?! »

Il joignit ses mains à celles de sa moitié ; ensemble, ils formèrent un étau Physique et Spirituel sur le Germe. Avec une lenteur infinie et sadique, ils le resserrèrent. La masse ne tarda pas à hurler de douleur, ce qui ne l’empêcha pas de vociférer :

« RAAAAH ! Élimine-moi autant que tu veux ! J’ai déjà laissé ma marque ! Tu ne pourras jamais l’effacer ! Elle me rappellera toujours à toi ! TU M’ENTENDS ?! TU NE POURRAS JAMAIS M’OUB- »

Le silence s’abattit dans un craquement écœurant de cadavre broyé. Ce qui avait été le Germe s’écoula entre leurs doigts dans un liquide visqueux et noirâtre, qui s’évapora en touchant le sol. Au creux de sa main, il ne restait qu’une petite gemme violette oblongue, où scintillant une pâle lueur mauve.

« Qu’est-ce que c’est ?, demanda Nauli qui restait à bonne distance.

— Le pouvoir de Iarzog’Un. Ses Arts, purgés de la corruption et de la souillure de sa Source.

— Attends… Tu veux dire… que tu peux t’en servir maintenant ?

— Oui, sans danger pour moi.

— Alors, c’est fini ?, s’enquit-elle avec espoir et en faisant un pas dans sa direction.

— Presque. Tel que tu me vois, je suis en trois morceaux. Mon Esprit et mon Âme doivent retrouver leur unité.

— … Ma Lune… Est-ce que… tu…

— … seras toujours le même homme ? »

Elle hocha la tête, visiblement honteuse. Il ne pouvait pas lui en vouloir de s’interroger.

« Mon Soleil, ce sont des facettes de moi. Moi qui t’aime. Moi qui ai fait ces promesses plus tôt. Je serai peut-être un peu différent, mais je serai de nouveau entier, avec mes qualités et mes défauts. Surtout, je serai capable de devenir meilleur pour toi.

— J’ai peur…

— C’est presque fini ; c’est tout ce qu’il me reste à faire. Je te le promets. »

Il la rejoignit. Les mains de Nauli tremblaient quand il les prit dans les siennes. Il cueillit ses lèvres tendrement et ils restèrent connectés un moment. Il lui murmura :

« Je reviendrai t’embrasser après. Tu pourras juger si j’ai vraiment changé. »

Elle acquiesça, toujours anxieuse. Il revint auprès de son alter ego qui attendait avec la gemme. Ce dernier ouvrit la bouche pour la première fois :

« Si j’avais su, je ne me serais jamais laissé faire par ce truc.

— À partir de maintenant, on se fera un peu plus confiance pour éviter ça, d’accord ? »

Il balaya d’un geste l’assemblée autour d’eux, qui avait gardé le silence malgré tous les événements qui avaient eu lieu, pour ponctuer son propos. Sa moitié soupira. Leurs paumes se joignirent, la gemme au milieu. Immédiatement, il se sentit glisser. La dernière chose qu’il vit avant de fusionner, ce fut le sourire de son alter ego. Il souriait lui aussi.

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