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Lémèn – Mort

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S’est-elle vraiment assoupie de nouveau ?

Ce constat l’amusa. Le matin dardait ses couleurs, un appel insistant dont il était à peine conscient.

Après toutes ces émotions, pourquoi pas, finalement ?

Il ferma les yeux. Très rapidement, il fut entouré par ce paysage qu’ils avaient créé tous les deux. Cela l’étonna ; il n’avait pas essayé de rejoindre son monde spirituel.

On m’a attiré.

Il chercha Nauli du regard, mais ne la vit pas. En fait, il ne sentait pas sa présence du tout.

« Coucou. »

Sa tête pivota en un éclair vers la silhouette, couverte d’un long manteau noir qui avalait la lumière. Sa voix était indéchiffrable, à la fois grave et aiguë, à la fois rauque et douce, aussi féminine que masculine. Elle n’avait pas été là, un instant plus tôt.

« Qui êtes-vous ?, interrogea-t-il d’un ton impérieux et sur ses gardes.

— Ne me reconnais-tu pas ? Nous nous sommes pourtant vus si souvent. Ou plutôt, tu es venu me voir, répondit la figure au capuchon pointu.

— Je m’en souviendrais.

— Vraiment ? Rien de rien ? »

Une main songeuse se porta à l’antre où se terrait le visage de l’entité. Elle semblait faite d’une fumée dense, où des os immaculés se dessinaient.

« Ne me dis pas que tu me confonds avec l’autre, reprit-elle. Je dois reconnaître qu’il avait l’air bien lugubre dans cet accoutrement, ce copieur.

— L’autre ?

— Je suis sûre que tu vois de qui je parle. Parfois, c’était lui ; le reste, c’était moi.

— Ma part sombre ?

— Tu te souviens de lui. Heureusement, j’ai envie de dire ; vous étiez face à face il y a moins d’une heure. »

Ses doigts se fermèrent d’impatience et d’agacement. Il sentait de la moquerie et… de la tendresse ?… derrière l’apparente neutralité dans le ton de l’intrus. Il haussa le ton :

« Ça suffit ! Je vous ai demandé qui vous êtes ! Répondez !

— Quelle impatience. Inutile de te presser ; j’arrive toujours d’une façon ou d’une autre. »

C’est impossible… Ça ne peut pas être…

Il refusait d’y croire. Cependant, tout en lui hurlait la même réponse. Il tenta, le doute aux tripes :

« Vous êtes… la Mort ?

— Ah ! Enfin ! Désolé, petite corne, c’est trop tentant de taquiner les vivants. »

Il se remémora toutes ces fois où il avait atterri ici. Il ne s’en était pas rendu compte ; il n’avait pas été en état de voir ces subtiles différences ; mais il y avait bien eu deux entités distinctes : parfois sa part sombre, le reste… Elle.

« Pourquoi ? C’est…

— Absurde ? Pas tant que ça, en vérité. Tu es un Être fascinant. D’abord, tu pièges de nombreuses Âmes pour te sentir vivant, puis tu cherches à me rejoindre car tu es piégé avec elles à ton tour. L’ironie de ta situation était pour le moins dramatique, poétique. Je ne pouvais pas te laisser sans Baiser.

— Baiser ? De quoi parlez-vous ? Je ne m’en rappelle pas.

— Au cas où ce ne serait pas évident, il est rare que je m’annonce en grande pompe. Quand il s’agit d’Embrasser un Être, mon contact est aussi fugace qu’un courant d’air. »

Il sursauta quand un doigt vaporeux à la froideur tombale passa sur ses lèvres. Il ne l’avait pas vu bouger et se coller à lui. Il fit un bond en arrière. Que pouvait-il faire d’autre ? Attaquer la Mort ? Il frotta vigoureusement sa bouche, comme si ce geste pouvait effacer cette sensation et son souvenir.

« Qu’est-ce que vous m’avez fait ?

— À l’instant ? Rien de rien. À part montrer mon affection.

— J’en ai assez… C’est quoi cette histoire de Baiser ? Qu’est-ce que vous manigancez ? »

Il étouffa sa surprise quand la main glaciale s’empara sans ménagement de son visage. La voix de la Mort grinçait.

« La Mort n’a nul besoin de comploter. Elle a juste à attendre que les Êtres la rejoignent quand leur vie s’essouffle. J’ai beau être patiente, garde-toi d’être insolent.

— … Désolé, s’excusa-t-il d’une voix peu assurée.

— Oh, mon doux, je suis navrée de t’avoir effrayé, dit-elle d’un ton adouci en le relâchant. Je t’ai assez embêté, aussi, je vais te donner tes réponses. L’expression “touché par la Mort” te rappelle-t-elle quelque chose ?

— Je l’ai déjà entendue.

— C’est une formulation familière pour parler de mon Baiser. Les Êtres qui le reçoivent deviennent des Démons.

— Des… Démons ?

— Des Êtres qui portent mon Énergie, des relais pour faciliter le voyage des trépassés, des contrepoids pour équilibrer la Vie dans l’univers. Cela leur donne des caractéristiques… particulières. »

Il ne savait pas par quelle question commencer, ni même s’il voulait entendre les réponses.

« Pourquoi… ? Quand… ? Quelles caractéristiques ? »

La Mort appuya sur son épaule et il s’assit dans un fauteuil aux ornements osseux et aux coussins anthracite.

Depuis quand est-il là ?

« Patience. Je t’ai promis de répondre. »

Elle recula d’un pas avant de s’asseoir à son tour dans un trône à la décoration similaire. Il n’entendait plus d’espièglerie dans la voix de la Mort, juste de… l’affection ?

Mais pourquoi ?

Elle lui apprit ce qu’étaient les Démons et ce qui les caractérisait. Leur sang noir comme la nuit, la preuve de leur condition, obtenu lors du Baiser ; leur résistance et leur résilience, qui leur permettaient d’encaisser et de survivre à de pires blessures et sévices ; les Arts et la Forme Démoniaque, héritées de la Mort ; le contact privilégié avec Elle. Il commençait à assembler les pièces, à comprendre certains événements.

« Vous m’avez… Embrassé peu après mes premières missions-suicides. Cela explique pourquoi je ne pouvais pas mourir…

— Je t’arrête tout de suite. Ta nature Démoniaque n’a rien à voir avec ta survie.

— Que voulez-vous dire ?, demanda-t-il en haussant un sourcil sceptique.

— Ton entraînement, ton auto-mutilation, puis toutes tes missions t’ont endurci au-delà de ce que tu imagines. Tu n’as jamais franchi le seuil où seul être un Démon aurait pu te sauver.

— Je n’y crois pas… Quand la lance Nécrosée m’a transpercé, je me suis senti sur le point de mourir.

— Tu ne connais pas tes propres limites. »

Quelles sont-elles alors ?

Il se sentait pris de vertiges.

« Et dire que tu n’es pas encore un Démon Véritable…, poursuivit la Mort, pensive. Même moi, j’ai du mal à imaginer ce que tu serais capable d’accomplir.

— Un Démon Véritable ?

— Si tu me rends mon Baiser, tu feras partie des rares à le devenir. Mais tu te doutes que c’est plus qu’un geste.

— Qu’est-ce que cela implique ?

— M’accepter, m’aimer. Donner et recevoir. Retourner mon amour, c’est le début d’une relation. C’est créer un lien entre nous.

— C’est une plaisanterie ?!

— J’ai beau taquiner, je suis on ne peut plus sérieuse.

— Je refuse. J’ai déjà Nauli, je ne l’abandonnerai pas ! »

La Mort gloussa.

« Dis-moi : à quel moment t’ai-je dit de rejeter ton lien avec cette Ange ?

— Vous venez de le faire !

— Correction : tu l’as interprété comme tel. Que sais-tu réellement du Lien de Sinilodjil ? »

Il ouvrit la bouche, pourtant aucun son ne sortit. Il comprit qu’en réalité, ses connaissances n’étaient que des hypothèses.

Je n’en sais rien…

Il baissa la tête, admettant son ignorance.

« C’est bien, tu te remets en question, remarqua la Mort sans moquerie dans son ton neutre. Les liens, on les crée, on les défait. On peut choisir de les chérir ou de les négliger. Bien qu’il connecte fortement deux Âmes, le Lien de Sinilodjil n’échappe pas à cette règle. Même si les Inrims n’en entretiennent qu’un dans la majorité des cas, il est tout à fait possible d’en avoir plusieurs, comme n’importe quel lien. Nauli l’a bien compris.

— Elle a… Quoi ? Mais avec qui ?!, s’exclama-t-il, estomaqué.

— Avec la Vie, bien sûr ! Elle a scellé le Lien avec Elle, et pourtant, le vôtre n’en est que plus fort, tout comme ses sentiments envers toi.

— Avec la… Attendez… Ange, c’est ce que vous aviez dit…

— Le pendant des Démons du côté de la Vie. »

Cette révélation l’avait secoué ; il tenta cependant de trouver quand Nauli s’était transformée.

« Est-ce quand… ses cheveux ont commencé à changer de couleur ?

— Non, aucun rapport, soupira la Mort. Quelle importance ? Ne crois-tu pas qu’il y a des leçons plus importantes à apprendre d’elle ?

— … Si, vous avez raison. »

Remettre en question, comprendre… Évoluer. C’était le chemin qu’elle lui avait montré, l’impulsion qui avait brisé le cycle infernal dans lequel il avait été piégé.

C’est à moi d’explorer, pour moi… et pour elle.

Un élément le tracassait, cela dit.

« Je ne pensais pas que la Mort pouvait ressentir des émotions, encore moins de l’amour.

— Étrange, n’est-ce pas ? Je n’ai pas la réponse à “pourquoi ?”. En tant que Concept, j’ai un rôle et des devoirs auxquels il m’est impossible de me soustraire. J’obéis à des règles quand je dois accorder mon Baiser, pourtant mon amour envers chaque Démon est sincère. C’est pareil pour la Vie.

— Comment pouvez-vous aimer sans liberté de choisir ? Ça me dépasse…

— Tu juges les Concepts à travers tes yeux d’Être. Je te conseille d’abandonner cette approche.

— Je reconnais qu’il y a beaucoup de choses que j’ignore. Cependant, j’aimerais comprendre pourquoi vous êtes venus me révéler tout ça. À moins que cela soit normal pour les Démons.

— Au contraire, c’est déjà rarissime que je me présente à eux. Mais avec toi, j’ai des raisons très particulières. Probablement les mêmes qui ont motivé la Vie à entrer en contact avec Nauli. »

Elle se pencha en avant, joignant ses mains devant son visage, comme pensive.

« Normalement, je n’ai pas mon mot à dire pour créer des Démons. Cela doit arriver, alors je le fais. Alors que toi… tu m’as très vite fascinée. À bien des égards, t’Embrasser n’était qu’une question de temps, et pourtant… je n’ai jamais senti de commandement qui m’oblige, ou me retienne. Pour la première fois depuis que l’Éternité existe, j’ai eu le choix. Je ne peux l’expliquer ; tu es différent. Je t’ai donné mon Baiser de mon plein gré. Il est la conséquence de mes sentiments, et non l’inverse. »

Il était bouche bée et les yeux écarquillés. Le monde tournait comme si ses paroles l’avaient sonné.

Qu’est-ce que je suis censé répondre ?

La Mort dut voir son désemparement, car elle prit sa main. Le froid tombal vibrait d’une passion qui détonait par sa chaleur. Il comprit que son imagination ne lui avait pas joué de tour ; c’était bien de l’affection qu’il avait ressentie venant d’Elle.

« Tout cela paraît surréaliste, je le sais. Il fallait que je te parle, mais je ne pouvais pas risquer de t’influencer tant que tu étais fragmenté. Maintenant que tu as retrouvé ton intégrité… je ne pouvais plus attendre. »

Elle baissa la tête, sa voix réduite à un murmure.

« Quelle ironie… J’ai passé mon existence à suivre mon rôle ; tout était décidé pour moi, jusqu’à mes émotions. Maintenant qu’on m’accorde un semblant de libre-arbitre, je vis la même peur que n’importe quel Être. Quoi que tu choisisses, je te demande simplement d’être franc. »

Il lui rendit l’étreinte de sa main. Lui aussi était plein d’appréhension et de doute.

Changer, tenter… C’est terrifiant.

Mais il le devait. Nauli le lui avait montré. Il allait faire face à l’inconnu… et lui donner une chance.

« Je ne promets pas de partager vos sentiments. Mais je veux essayer. Je suis désolé de ne pouvoir donner une meilleure réponse, avoua-t-il.

— C’est déjà plus que ce que je n’espérais. Restons-en là pour ce soir. Tu as besoin d’intégrer tout ce que tu as appris. »

Il acquiesça. Ils se levèrent tous les deux. La Mort s’adressa encore une fois à lui :

« Si tu souhaites me revoir, il te suffira de le vouloir. Je viendrai ici.

— D’accord.

— Une dernière chose : mon Baiser et la Caresse de la Vie peuvent être héréditaires. Il est probable que votre enfant sera soit Démon, soit Ange. Nauli n’était pas encore enceinte lors de sa rencontre avec la Vie ; elle ne l’a probablement pas prévenue.

— Je vois… »

À chaque fois que la Mort avait mentionné la Vie, il n’avait pu s’empêcher de ressentir une certaine amertume.

« Ne lui en veux pas trop. Ta douce devait attendre le bon moment pour t’en parler. Elle était déjà assez occupée à te garder vivant, sans parler de la grossesse. »

Il se sentit idiot. Évidemment qu’elle s’était tue par considération pour lui ; il la connaissait pourtant mieux que quiconque.

« De nouveau uni, certes, mais tu as encore du ménage à faire là-dedans ! », remarqua-t-elle en pointant son cœur avec facétie.

Elle se volatilisa. Il ne partit pas tout de suite ; il avait de l’ordre à mettre dans ses pensées.

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