« Iléna !
— Nauli ! »
Elles s’étreignirent dans une embrassade franche au milieu du petit salon, où elles avaient coutume de se retrouver. Les rideaux du balcon étaient ouverts sur deux grands coussins exposés à la brise.
« Cela me fait plaisir de te voir aussi lumineuse, dit Iléna d’un ton enjoué mais avec sa retenue habituelle. Alors ? Ça se passe bien avec Lémèn ?
— Oui, même si le chemin reste long. », répondit-elle de bonne humeur.
Elles se dirigèrent vers les boules matelassées qui les invitaient.
« Veux-tu parler de lui ?, demanda Iléna qui descendit gracieusement dans une bulle rouge vif.
— Autant commencer par là, acquiesça-t-elle en s’avachissant théâtralement dans la sienne, bleu ciel. Il s’en est passé, des choses ! »
Elle raconta les événements depuis que Lémèn était revenu de sa dernière mission. Bien qu’elle ne fît que mentionner la nuit de leurs retrouvailles, le souvenir souffla un vent de chaleur sur ses joues. Imperceptiblement, il lui semblait qu’Iléna se détendait avec son récit. Cette dernière attendit qu’elle l’achevât :
« C’est encourageant !
— Oui ! Les choses vont dans le bon sens.
— Je suis vraiment contente pour toi. Je préfère te voir comme tu es actuellement ; tu n’es pas faite pour pleurer.
— Merci… d’avoir été là pour me soutenir dans mes choix.
— C’est normal. Nous sommes amies après tout. Tu aurais fait la même chose à ma place.
— C’est vrai. »
Un alizé caressa le silence entre elles, complice de ce moment, pendant que leur regard s’égarait un peu au-delà de la rambarde.
« Et toi ?, s’enquit-elle. Rien de nouveau ?
— Oh, non. Tout est au beau fixe. Pourvu que ça dure !
— Je te le souhaite !
— Merci ! Mais, dis-moi, tu as l’air de vouloir parler d’autre chose.
— Oui ! Tout à fait ! J’aimerais ton avis à propos de quelque chose qui m’arrive.
— Je suis tout ouïe.
— Depuis quelque temps, j’ai des moments d’absences, comme si je me perdais dans mes pensées. Hier, j’ai passé plusieurs heures dans une sorte de… sérénité. Tout mon Être était comme en harmonie avec lui-même. J’étais plus consciente de ce qui m’entourait mais aussi déconnectée, comme en transe. Je n’avais pas entendu Lémèn approcher. »
Iléna ne l’avait pas lâché des yeux pendant son récit. Elle prit un instant pour réfléchir avant de répondre :
« Je pense que c’est totalement normal. Bien qu’un peu singulière, ça ressemble à une résistance mentale qui se développe.
— Tu en es sûre ?, douta-t-elle. Cela aurait dû arriver il y a un moment, non ?
— Ça faisait des années que tu étais sur les nerfs. Tu ne t’étais jamais assez reposée pour permettre à ton Âme et ton Esprit de s’adapter. Ils rattrapent tout ce retard d’un coup ; c’est pour ça que l’impact est aussi évident aujourd’hui.
— Maintenant que tu le dis…
— Ne t’en fais pas. Ça va vite passer, et tu apprendras rapidement à apprivoiser cet état.
— Je vois. J’ai bien fait de te demander. Ça confirme que ce n’est rien de bien important.
— Non, vraiment pas ! Ne t’en préoccupe pas. Mais j’avais un énorme doute quand tu as parlé d’absences, au début.
— Comment ça ?
— Si tu m’avais dit que tu regardais dans le vague avec une sensation diffuse de bonheur et de bien-être, le temps d’un instant, je me serais posé des questions. Mais avec ce que tu m’as raconté, ça ne colle pas. »
Mais… C’est…
Ce qu’Iléna venait de présenter ressemblait exactement à ce qu’elle avait vécu avant la veille. Elle était figée, et l’inquiétude montait.
« Tu en fais une tête, remarqua Iléna en haussant un sourcil. Qu’est-ce qu’il y a ?
— Ce que je t’ai décrit… C’était juste hier… Pas les fois avant…
— Qu’est-ce que tu veux… ? »
Iléna se tut abruptement, les yeux écarquillés et l’air interdit. Puis elle se leva. Sa mine sérieuse jurait avec sa décontraction précédente.
« Laisse-moi t’ausculter, requit Iléna.
— Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?, demanda-t-elle, guère rassurée par la réaction d’Iléna.
— Je veux m’assurer de quelque chose avant de te répondre.
— … Euh… D’accord… »