Plusieurs jours s’étaient écoulés depuis leurs retrouvailles cœur à cœur. L’ambiance s’était drastiquement éclaircie chez eux. Malgré cela, cela arrivait souvent à Lémèn de s’enliser dans des raisonnements délétères, mais elle était là pour l’empêcher de sombrer. Elle s’était douté que tout ne serait pas miraculeusement résolu ce jour-là.
Mais c’est un premier pas dans la bonne direction.
Et elle voyait qu’il voulait poursuivre sur cette lancée, même s’il perdait l’équilibre comme un enfant ; elle pouvait lui tenir la main.
J’ai changé aussi.
Même si elle les contrôlait, ses émotions étaient devenues plus… riches… et intenses… Elle ressentait une légèreté et une liberté inconnues. Comme si elle était véritablement vivante, enfin. Alors… elle avait cessé de les contenir, pour les laisser peindre qui elle était. Le sourire de Lémèn suffisait pour lui prouver qu’elle avait eu raison.
C’est tout ce qui compte.
Ils multipliaient les activités ensemble pour lui réapprendre à vivre. Elle estimait, peu importe ses remords, que Lémèn pouvait s’accorder un répit de quelques jours après ses années infernales à vivre exécution sur exécution.
Et il pourra vraiment réfléchir à sa rémission.
Adossée à un arbre près de leur maison, elle jouait avec une mèche, la tournait entre ses doigts, pensive. Ses cheveux se métamorphosaient eux aussi. Sur son crâne, ils se décoloraient et viraient au blanc éclatant et lumineux ; alors que sur leur longueur, ils revêtaient et se paraient d’une palette infinie de couleurs. Elle et Lémèn s’étaient attristés de voir la teinte céruléenne s’éteindre ; cependant, l’arc-en-ciel naissant avait émerveillé Lémèn.
Je dois reconnaître que ça me plaît aussi.
Amusée par cet événement inattendu, elle se demandait quel serait le prochain en levant la tête au ciel. Les quelques nuages immaculés l’hypnotisait, l’absorbait. Très vite, elle les regarda sans les voir. Une étrange sérénité l’emplissait, entre la réalité et la méditation, comme si son Être tout entier vibrait d’une seule onde. Ses pensées s’étaient vidées ; sa conscience ne faisait qu’un avec la musique du vent, le chant de mille créatures, la danse de l’herbe et des feuilles. Rien ne faisait sens, pourtant cette transe lui parlait. Elle tentait de mettre des mots sur cette étrange sagesse.
Un. Un. Un. Tant de uns. Il est un, mais pas qu’un. Des uns à apaiser. Une. Une. Je suis une, mais pas qu’une. Des cris, des pleurs. Une pour apaiser les uns. Un et une, puis une, puis un, puis une. Voilà le chemin.
« Nauli ? »
Ah. Elle eut un petit sursaut. Elle tourna la tête vers lui. Il avait l’air bien perplexe et sa voix sonnait soucieuse :
« Ça va ?
— Oui. Pourquoi ?
— Depuis quelques jours, tu as l’air de te perdre souvent dans tes pensées.
— Je ne te suis pas. Est-ce si inquiétant que je passe un petit moment à réfléchir ? »
Il soupira. Il s’agenouilla près d’elle et prit sa main avant de lui confier :
« Chérie. Mon Soleil. Ton petit moment dure depuis plus de trois heures.
— Quoi ?! »
Maintenant qu’il le lui avait dit, elle avisa la position du soleil sur l’horizon ; le soir poignait.
« Si je n’étais pas venu, tu aurais probablement encore le regard dans le vague, reprit-il.
— Je te promets que je vais bien. Je ne me suis même jamais senti aussi bien, essaya-t-elle de le rassurer.
— Vraiment ?
— Oui, ma Lune de mes nuits. Vraiment. »
Elle ne mentait pas. Le sourire qu’elle lui offrait était sincère.
Cependant, c’est quand même intriguant. Il n’a pas besoin de cela en plus de ses propres soucis.
Elle rapprocha son visage de Lémèn et lui chuchota d’une voix assurée :
« Je verrai Iléna demain. Je lui en parlerai et nous serons fixés. Donc, ne t’inquiète pas et donne-moi un petit sourire. D’accord ? »
Pour toute réponse, elle eut ce qu’elle lui avait demandé. Si Lémèn avait eu besoin d’une preuve supplémentaire qu’elle n’était nullement inquiète, elle fredonnait et sautillait d’un air et d’un pas aériens à ses côtés, sur le chemin de leur maison.
De toute façon, je suis sûre que ce n’est rien de grave ou important.