Il resta un moment devant le centre opérationnel. Revenir ici après ces jours de douceur et de paix fit remonter ce côté de lui-même qu’il s’échinait à faire taire.
Et si tout était faux ?
Il sentait l’obscurité en lui tendre ses doigts malveillants afin de brouiller la lumière qu’il recommençait à voir.
Peut-être que je mérite de mourir. Oui, ce serait tellement mieux. Pour tout le monde.
Non, il refusait de céder. Il s’accrochait à l’image de Nauli. La soie de ses cheveux. Le satin de sa peau. Le carillon de sa voix. Les joyaux de ses yeux.
Ce serait//////ustice pour//////péch//////vivre.
Le ressac perdait prise ; cette marée négative reculait. Il retrouva une contenance, fébrile certes, mais une contenance malgré tout.
Nauli a dit qu’elle a besoin de moi. Que je le veuille ou non, je vivrai. Pour elle.
Il sentait ces milliers de regards sur lui. Ils ne transpiraient rien depuis son retour. Ni haine, ni ressentiment, ni tristesse, ni jugement. Ils observaient simplement.
Qu’attendent-ils ?
Il était sûr de percevoir une bulle malfaisante, mais elle n’émanait pas des fantômes qui le hantaient. D’où pouvait-elle venir ? Il n’en avait aucune idée. De plus, il n’avait pas encore trouvé quoi leur dire la prochaine fois qu’il les confronterait. Il y réfléchissait depuis la dernière fois qu’il les avait vus lors de sa mission-suicide.
Chaque chose en son temps, c’est ce qu’elle me dirait. D’abord, juste voir les missions.
Il lui avait promis qu’il la consulterait avant de décider.
Et hors de question de me mettre en danger de toute façon.
Finalement, il entra. Tout en cherchant un comptoir libre, il songea à Nauli qui devait être avec Iléna au même moment. Il ne put étouffer une pointe de souci.
Ça va aller. Ce n’est sûrement rien, comme elle l’a dit.
Il put mettre ses préoccupations de côté ; il trouva une tête familière.
« Bonjour Pignaj.
— Lémèn ? On se demandait ce que tu devenais depuis la bataille !
— Ça va aller. Il s’est… passé pas mal de choses.
— Du genre ?
— Bonnes, mais je ne veux pas en parler tout de suite.
— Je vois. Euh… J’imagine que tu veux une mission… risquée ? »
La mine sombre de Pignaj en disait long sur le type d’expéditions auquel il pensait. Il le corrigea sans tarder :
« Non, je ne compte pas en refaire avant longtemps. Je viens uniquement voir ce qu’il y a. Je ne compte pas me lancer dans n’importe quoi. »
Le soulagement qui détendit le visage de Pignaj le prit de court, de même que son ton beaucoup plus léger :
« Suis-moi ! On va jeter un œil à ce qu’il y a en réserve. »
Il marcha à sa suite, toujours estomaqué.
Je croyais que tout le monde me voulait mort…
Pour la première fois depuis trop longtemps, il prêta attention au monde autour de lui. À part un regard de temps à autre, personne ne le jugeait. Derrière son comptoir, Pignaj faisait défiler des listes holographiques, sans se rendre compte de l’impact de cette réalisation sur lui.
« Je vais te faire une sélection avec un peu de tout. De la simple patrouille à des expéditions, tu auras le choix. »
Soudain, alors que Pignaj chargeait un cristal-mémoire avec sa liste, un flot intense d’émotions afflua du Lien. Un peu de peur et d’appréhension, mais surtout… une joie, tel un tsunami, qui le déstabilisa suffisamment pour qu’il dût prendre appui sur le plateau devant lui.
« Lémèn ?! Ça va ?!, s’alarma Pignaj.
— Oui… Oui, je vais bien… C’est juste… »
Quoi au juste ? Que se passe-t-il ?! Nauli…
Il se redressa. Le cristal en main, Pignaj était penché sur lui, l’air sincèrement inquiet. Il était pressé de partir et rentrer, pour attendre le retour de Nauli :
« Tu as fini avec la sélection ?
— … Oui. Tout est dans le cristal. Que du non urgent.
— Parfait, je vais y réfléchir. Donne-le-moi. »
Ses doigts étaient à un cheveu du petit cube cristallin, quand…
« Garde ce cristal, Pignaj. Il n’en a plus besoin. »
La main de ce dernier se retira brusquement sous ses yeux. Il fit volte-face vers la voix, qui lui avait soustrait ce qu’il était venu chercher.
Iléna ?! Elle est censée être avec Nauli !
« Qu’est-ce que tu veux dire ? Comment ça, “plus besoin” ? Nauli… Qu’est-ce qu’il se passe ?!, débita-t-il avec une panique grandissante.
— Calme-toi ! Elle va bien, le rassura-t-elle en saisissant ses épaules.
— Alors… Pourquoi ?
— Viens. C’est à elle de te l’annoncer. »
Le décor changea d’un coup pour devenir un salon donnant sur un balcon. Il la vit dans un coussin bleu ciel ; sa tête dans ses mains laissait voir ses yeux écarquillés, emplis de larmes et d’étoiles.
Nauli !
Il se défit de la prise d’Iléna, et courut aux côtés de sa Sinilodjil. Il s’agenouilla dans la précipitation près d’elle et elle se tourna vers lui.
« Mon Soleil ! Qu’est-ce qui t’arrive ?!
— Lémèn… Je… Je… »
Il sentait ce flot saturé d’émotions à travers le Lien ; même lui se trouvait en difficulté pour parler.
« Quoi ?… Quoi ?… »
Elle inspira et, avec le visage le plus solaire et éblouissant qu’il eût jamais vu, elle lui annonça :
« Je suis enceinte. »