Allongée dans l’herbe à côté de Lémèn, les pieds dans l’eau fraîche du lac, elle cajolait la petite bosse sous son nombril. À travers les nombreux voiles diaphanes qui constituaient la robe de Maternité, elle voyait sans peine ce relief, qui grossissait petit à petit et éveillait ses instincts. Une eau limpide ; un tapis vert et moelleux à perte de vue ; un azur légèrement moucheté de blanc en toile de fond ; le bras de son amour sous sa tête ; la caresse du vent ; l’instant était parfait. Du coin de l’œil, elle voyait les pans volants de sa robe onduler et flotter, à l’image des nuages qui la captivait. Elle-même se sentait planer, tout son corps relâché et complètement détendu.
Je me sens si bien.
Son regard quitta sa promenade parmi les moutons de la plaine céruléenne, pour s’aventurer vers le visage de Lémèn. La dureté qui forgeait ses traits habituellement était absente ; paupières closes, on aurait pu croire qu’il dormait. Elle savait que ce n’était pas le cas.
Me laisseras-tu entrer, ma Lune ?
Elle ferma les yeux, plongea dans sa présence. Elle les rouvrit sur le paysage qu’elle avait aidé façonner. Suspendue loin au-dessus du sol, elle pouvait distinguer les silhouettes livides se promener, jouer ou se reposer. Cette constellation changeante posée sur le décor fit naître un sourire sur son visage.
Ils ont l’air de se plaire ici.
Les Âmes n’étaient peut-être pas encore en paix, au moins elles n’étaient plus plongées dans les ténèbres, la tristesse, la rancœur et la nuit. Elle se laissa planer, sans se presser, à la recherche de Lémèn. Elle finit par le voir au milieu d’une grande plaine à l’écart. Elle descendit en douceur et atterrit dans son dos. Elle se pencha au-dessus de lui, assis en tailleur devant une grosse sphère de pierre ; ses cheveux cascadèrent autour de son visage et celui de Lémèn.
« Salut, fit-il en relevant la tête entre les rideaux irisés.
— Que fais-tu ?
— Je repensais, depuis un moment, qu’ils n’ont jamais eu de sépultures. En nous baladant, je me suis souvenu de cette prairie. Je me suis dit qu ce serait un bon endroit pour leur en donner une, même symbolique… Désolé, je ne devrais pas faire ça maintenant. Je vais revenir.
— Non, dit-elle en posant une main sur son épaule. Continue.
— Sûre ?
— Oui. »
Sa propre réponse la surprit. Elle aurait dû vouloir qu’il retournât avec elle au bord du lac, mais une sensation au fond d’elle lui intimait le contraire. Elle s’assit à côté de lui pour le regarder lisser la surface rocheuse de ses mains nues. Il ne s’affaira plus très longtemps ; il avait déjà presque fini. Il écarta la boule sur le côté. À genoux, il commença à excaver une place pour la stèle.
« Je peux t’aider, lui proposa-t-elle.
— Merci, mon amour, mais je ne peux pas accepter. C’est un labeur que je m’impose. »
Elle se leva après lui avoir rendu son sourire. Ce poids en elle l’empêchait de rester tranquille.
Il doit bien y avoir quelque chose que je puisse faire.
Elle avançait au milieu de la végétation, son regard en balade entre les essences qui l’entouraient. Ce fut alors que l’illumination lui vint.
Une tombe sans fleur, c’est beaucoup trop triste !
Elle se mit en quête de quoi égayer la sépulture. Mais que choisir ? Ces grappes de petites clochettes indigo ? Ou plutôt ces flûtes aux corolles gamopétales et rosés ? Pourquoi pas un mélange coloré de plusieurs espèces ? Elle s’arrêta, fort dépourvue, incapable de choisir. Ses réflexions tournaient en rond. Elle en fut détournée quand quelque chose tira sur son poignet. Une petite main, dont la propriétaire avait un bras manquant et une partie de la gorge arrachée, l’invitait à la suivre. Sans mot dire, elle marcha à la suite de la fillette. Celle-ci finit par s’accroupir devant un cercle de petites fleurs blanches, dont le cœur en étoile trônait entouré de longs pétales incurvés. Leur calice, touffu d’un duvet doux comme un rêve, conférait à la plante une apparence irréelle.
« Celles-là ? Tu es sûre ? », demanda-t-elle, incertaine.
L’enfant hocha vigoureusement la tête en émettant un gargouillis. La mutilation l’avait privée de parole. Gagnée par une pitié sincère, elle caressa cette tête si chétive. Elle en cueillit assez pour en replanter sur tout le pourtour de la future tombe. La sensation désagréable en son for intérieur continuait d’enfler sur le chemin du retour.
Qu’est-ce que je ressens ?
Lémèn bouchait le trou autour de la sphère, qui en dépassait d’un bon tiers lorsqu’elle revint. À l’instant où ses yeux se posèrent sur elle, ils s’ouvrirent en grand.
« Nauli… Ces fleurs…
— Je n’aurais pas dû ?, s’inquiéta-t-elle.
— … Au contraire, elles sont parfaites. »
Elle ne tenta nullement de retenir un soupir de soulagement.
« Je compte les planter autour.
— Tu n’es pas obligée de le faire ; je peux m’en occuper.
— Mais je le veux !
— D’accord, si tu insistes, s’amusa-t-il devant la mine boudeuse qu’elle savait faire. Je vais graver le nom pendant que tu les disposes.
— LE nom ?
— Je compte en faire une pour chacun.
— Ça va te demander des années…
— Je sais. »
Elle lut la résolution sur son visage. Elle l’encouragea d’une tape dans le dos avant de s’atteler au jardinage. La terre, encore meuble après l’œuvre de Lémèn, rendit la tâche plus aisée et rapide qu’elle l’avait imaginée. Aussi bref fut ce moment, il lui offrit l’occasion de faire une introspection, grâce à laquelle elle comprit ce qui la démangeait. Lémèn achevait tout juste sa gravure quand elle se releva après avoir placé le dernier plant. Elle se recueillit avec lui devant le dôme où s’inscrivait à présent en grands sillons : Gãdila. Finalement, elle ne pouvait plus se retenir :
« Lémèn, je regrette… tellement…
— Nauli ?
— Si j’avais insisté pour rester avec toi… Si je m’étais opposé à ma mutation… Alors, peut-être que… tout cela ne serait pas arrivé. Tu n’aurais pas vécu cet enfer et souffert autant. Et ils seraient encore en vie…, déglutit-elle avec difficulté, l’émotion hachant ses mots.
— Non… Ne dis pas ça…
— C’est ma fau-… »
Elle ne termina pas sa phrase ; Lémèn l’avait prise dans ses bras. Il susurra à son oreille avec autant de douceur que dans son étreinte :
« C’est faux. Tu n’y es pour rien. Ce qu’il s’est passé est dû à mon impuissance, et à cela seulement. Tu n’es pas coupable de mes erreurs. Écoute-moi bien ; je vais te dire la vérité et je ne laisserai personne la réfuter. Tu es un miracle ; celui que je ne méritais pas mais celui dont j’avais besoin. Grâce à toi, chaque jour est une merveille, mon Soleil. »
Elle versait des larmes silencieuses de reconnaissance sur l’épaule de Lémèn, qui la berçait. Elle se fit le serment d’être à la hauteur de son estime, puis essuya ses joues, aidé par celui-ci. Elle sentit quelque chose au bas de son dos, qui la massait dans un geste de réconfort. Elle vit la petite fille rencontrée plus tôt, son regard plein de compassion.
« Gãdila… », entendit-elle Lémèn prononcer.
Comment savait-elle que la stèle lui était destinée ?
La question l’avait frappée soudainement. Lémèn s’accroupit devant la fillette et essaya de formuler ses pensées, mais les mots lui échappaient.
« J’aurais voulu… Tu sais… Comment dire ?… »
L’enfant posa un doigt sur ses lèvres ; il se tut. Elle s’approcha pour enlacer son cou de son bras restant. La suite médusa Lémèn et elle. La petite s’illumina ; son apparence verdâtre céda la place à la blondeur de ses cheveux, sa peau blanche, ses vêtements aux couleurs vives. Le bras disparu réapparut doucement, comme s’il avait été simplement été caché depuis tout ce temps. La gorge effaça toute trace de sa blessure et reprit la texture de la chair lisse. Lémèn béait d’incrédulité et de surprise ; elle était certaine qu’elle faisait la même tête. La jeune fille leur adressa un sourire radieux avant de partir dans une course sautillante. Tout du long, et même après qu’elle eût disparu entre les arbres, son rire aux éclats résonna dans leurs oreilles et dans leur cœur.