— Je constate que tu me sous-estimes, très cher. C’était audacieux et naïf de laisser ton Drawy à la petite Asteria. Est-ce pour te soulager la conscience de l’avoir abandonnée ?
Sirylha écarta les mains, révélant des lames fines comme des feuilles d’arbre et affûtées comme des rasoirs. Un son cristallin retentit à mesure qu’elles prenaient forme. En les serrant, elle fit apparaître autour d’elle une nuée de fils d’ombre, créant ainsi une toile qui délimitait un espace mortel : toute tentative d’intrusion serait tranchée net.
— Pourquoi ne pas l’avoir gardée à tes côtés, en tirant parti de ses avantages ? Ce n’est qu’une Qity. Un outil à utiliser jusqu’à ce qu’il se brise, non ? Dommage. Je risque de m’ennuyer avec toi. Avec mon Syrio, ce duel risque d’être trop facile.
Kamye fit apparaître sa matérialisation stellaire. Là où d’autres Célestes brandissaient des armes offertes par les Zascios ou des artefacts amplifiant leur essence, Kamye ne portait qu’un simple bouclier. Poli comme un miroir, dépourvu du moindre ornement, il ne couvrait qu’un seul de ses avant-bras.
Des fissures se propagèrent dans l’espace autour de lui, certaines se transformant en de nouveaux portails bien définis, disposés de manière ordonnée, tandis que d’autres se condensèrent en des vortex sombres et stables.
— Ne te méprends pas, Sirylha. Je suis parfaitement conscient de qui se tient devant moi. Ton Syrio ? C’est déjà réglé.
Il claqua des doigts.
Aussitôt, le serpent ailé de Sirylha se retrouva pris entre deux de ses portails. Sa tête et sa queue absorbées par des failles discordantes, son corps resta suspendu, immobilisé entre trois espaces disjoints.
— En ce qui concerne mon alliée, je ne peux que la remercier de me permettre de te combattre hors de sa vue. Je mesure à quel point son pouvoir est fatal. Faerya n’aurait jamais apprécié me voir utiliser ma colère pour arriver à mes fins. Ici, je peux me libérer. Et mettre fin à ton existence pour de bon.
L’air trembla autour de lui, révélant l’électricité de sa présence. Les fils ténébreux qui s’étaient glissés silencieusement jusqu’à lui disparurent subitement, comme s’ils n’avaient jamais existé. Le piège de Sirylha, démonstration éclatante de sa maîtrise de l’illusion, s’était évaporé. Kamye demeurait impassible, indifférent aux toiles visibles ou imperceptibles qu’elle tissait pour embrouiller son esprit.
Il ne voyait que son visage. Sirylha était l’épicentre de son champ de bataille.
— Es-tu sûr de ne pas vouloir jouer un peu avec moi, bouclier des Elsan ?
Elle tourna sur elle-même avec une grâce hypnotique. Les lames à ses doigts tirèrent leurs fils dans un ballet sinistre. Chaque tension, chaque distorsion, vibrait à l’image de notes stridentes sur sa partition de destruction. Barrière et piège à la fois, son filet était prêt à l’attaquer. Sirylha jubilait d’avance ; elle n’attendait plus qu’un battement d’air pour fondre sur lui.
Kamye resta immobile, car il savait que l’espace entre eux était déjà tissé de toiles invisibles, prêtes à se refermer sur lui au moindre mouvement. Elle attendait ce moment pour l’enfermer et se délecter de ses gémissements. Pourtant, il choisit de ne pas l’affronter directement, préférant une approche différente.
Le Céleste des Elsan ne fit aucun mouvement inutile. Il prononça une série d’incantations éclair, qu’il envoya ensuite à travers ses portails dispersés autour de lui. Ces sorts furent aussitôt projetés dans le chaos ambiant, réapparaissant dans d’autres failles avant de rebondir à travers un labyrinthe en constante évolution. Sirylha se retrouva encerclée.
Autour d’elle, les attaques fusèrent. Certaines filèrent droit devant ses yeux sans l’atteindre. D’autres surgirent brusquement depuis de nouveaux portails ouverts à l’improviste. Elles semblaient jouer avec elle, flotter, feinter jusqu’au moment où, dans un éclair, elles frappaient. Rapides, furtives, sournoises. Sirylha s’efforça de mémoriser l’emplacement de chaque faille mortelle. Dans chacune de ces entailles, elle glissa l’une de ses lames et y abandonna un filament si fin qu’il se confondit aussitôt avec leur éclat stellaire. Même lorsqu’elle retira ses armes, quelque chose d’elle resta tapi dans les portails. Ainsi liée, elle pourrait sentir l’instant précis où une nouvelle attaque surviendrait, comme si l’espace de son adversaire pulsait sous ses doigts.
Hélas, Sirylha ne put anticiper les attaques suivantes. Chaque angle mort devint une menace, chaque ouverture un leurre. Les premiers impacts furent encaissés, amortis par ses voiles d’ombre, ou esquivés de justesse. La cadence devint rapidement intenable. Une pluie continue de sorts stellaires s’abattit sur elle. Elle cherchait vainement une opportunité de contre-attaquer, un moment de répit. Face à elle, Kamye restait immobile.
Jamais la quiétude du Céleste n’avait paru aussi effrayante.
De nouvelles déchirures zébrèrent sa toge alors qu’elle fut forcée d’abandonner sa toile d’ombre et de s’éloigner précipitamment des portails. Ces derniers, tels des yeux célestes braqués sur elle, continuaient de s’ouvrir et de tracer des trajectoires imprévisibles, guidant inlassablement les incantations de Kamye.
Très rapidement, Sirylha dut puiser dans les réserves de sa Constellation pour ériger une série de protections magiques. Ce réflexe défensif fut prévisible et était exactement ce que Kamye attendait. En reculant, elle cessa de le maintenir dans sa ligne de mire.
Il se volatilisa instantanément, s’infiltrant à travers les portails comme une éclipse planant au-dessus de sa proie. Il apparaissait, disparaissait, insaisissable. Son mouvement haché perturbait la perception de Sirylha, déjà ébranlée par les assauts répétés. Puis, dans un éclair, il réapparut. Derrière elle.
Kamye murmura quelques mots en langue sala, les deux mains posées contre son dos. Une incantation bien plus puissante que toutes les précédentes jaillit à bout portant.
L’impact projeta Sirylha à plusieurs mètres, comme sectionnée de ses fils. Un cri perçant s’échappa de sa bouche, plus strident que les vibrations de ses ombres. Tordue par la douleur, déformée intérieurement par la colère, elle leva les yeux et l’aperçut.
Kamye resta immuable, ses bras croisés sur sa poitrine, son visage impassible.
— Je ne veux pas jouer avec toi, déclara-t-il. Je n’ai aucun goût pour me mesurer à une ancienne Céleste de la Tour. Tu appartenais à notre camp autrefois…
Elle esquissa un sourire en coin. Enfin, la faille tant attendue venait d’apparaître. Voilà Kamye, restant fidèle à sa réputation : ce Céleste imprégné de morale, incapable de porter un coup fatal sans qu’une partie de son âme soit entachée. Celui qui rejetait l’idée même d’extinction. Défenseur des causes perdues. Prédicateur de paix en temps de conflit.
Et il osait encore ouvrir le dialogue.
— J’ai toujours rêvé de ce combat, tu sais. Même si tu refuses de l’admettre… je m’amuse comme une folle ! Tu prêches ta vérité, tout en m’attaquant dans le dos avec tes sortilèges de lâche ! Maintenant, j’ai compris : c’est pour ça que tu voulais rester seul, pour cacher ta véritable nature.
Lentement, elle déposa ses lames à ses pieds. Les fils qui les reliaient se mirent à tournoyer pendant leur descente, formant une spirale sans malice. Elle se redressa avec difficulté et leva les bras. Les déchirures de sa tunique révélaient les stigmates de la défaite : des brûlures stellaires, de fines entailles d’où coulaient des filets de sang.
— Mais j’accorde trop de valeur à ma vie, avoua-t-elle en soupirant. Je me rends. J’accepte d’être jugée à la Tour, selon vos Lois. Je suis prête à abandonner ma Constellation.
Sur ces mots, elle invoqua sa sphère d’ombre et s’y glissa. Sa toge stellaire disparut, révélant son apparence humaine. Le masque tombait, les blessures restaient. Autour d’elle, les portails de Kamye demeuraient suspendus, comme des juges attendant de rendre leur verdict.
Ses yeux, désormais découverts, laissaient difficilement deviner s’il y avait de la résignation ou une autre émotion.
— J’aurais essayé, Kamye Elsan. Je m’excuse de t’avoir mis en colère. Je croyais, même un instant, que j’avais une chance de te vaincre, mais je ne t’ai même pas effleuré.
Kamye scruta Sirylha sans montrer d’animosité. Il ne sentait plus rien d’hostile dans son aura. Elle était vide.
— Ce ne sont pas tes paroles acerbes qui apaiseront ma colère, répliqua-t-il d’un ton calme. Crois-tu que j’aie oublié ton rôle dans la guerre des Immémoriaux ?
Il claqua des mains.
Un son sinistre déchira l’espace. Les deux portails qui retenaient le Syrio captif s’écartèrent à une vitesse fulgurante, tirant le serpent ailé dans deux sens opposés. Chaque partie de son corps se distendit, s’étirant au-delà de ses limites, jusqu’à ce qu’il se disloque complètement.
Son corps se désintégra sous l’impact. Les cendres stellaires essayèrent brièvement de préserver ce qu’il restait de lui, mais en vain. L’écho déformé de son cri s’éteignit dans le Néant. Et Sirylha poussa un hurlement. Ses cris suivants, brisés, furent les derniers mots adressés à son familier, annihilé dans le silence impitoyable des portails de son adversaire.
Kamye effectua quelques pas.
— Maintenant, dis-moi : qui t’a envoyée ici ? Ta réponse décidera si je t’accorde ma clémence ou si je t’inflige de la douleur avant tes adieux à Tekoya.
Sirylha s’agenouilla non pas pour implorer, mais sous le poids du choc. Son Syrio, si facilement détruit. Son pouvoir, réduit à rien. Devant elle, un ennemi qu’elle ne reconnaissait plus.
— Sois maudit, souffla-t-elle. Que les Elsan brûlent et disparaissent à jamais !
Kamye ne releva pas. Il répéta simplement sa question. Aucune réponse.
Le silence de Sirylha ne troubla nullement Kamye. Il s’approcha davantage, sans se douter qu’il se dirigeait vers un piège qu’elle lui avait tendu. Des larmes de joie, étincelantes, coulèrent sur les joues de Sirylha lorsqu’un des portails de Kamye s’éclaira soudainement. Activé par une tout autre volonté que celle de son créateur.
Une lame tranchante fendit l’air, effleurant la toge du bourreau. Les fils obscurs qui l’entouraient furent instantanément réduits en cendres. Kamye, surpris, ne comprit pas pourquoi Sirylha riait. Cette attaque-surprise paraissait dérisoire, et cela l’intrigua.
— Laisse-moi te révéler mon secret, mon petit Kamye, annonça-t-elle en prenant un ton taquin.
Sirylha frappa des mains. Toutes les traces de brûlures et d’entailles de son corps disparurent instantanément. Sa silhouette, redevenue intacte, ne portait plus la moindre chair meurtrie. Pas une seule blessure ne marquait plus sa peau.
— Je ne mentais pas : j’avais vraiment envie de m’amuser. Même si mon jeu d’actrice laisse encore à désirer, je t’ai bien eu !
En un instant, elle se volatilisa. Puis, elle réapparut, émergeant d’un des passages de Kamye, juste à ses côtés. Sirylha, de nouveau vêtue de ses apparats célestes, s’approcha lentement de lui, se pencha vers sa capuche et murmura :
— Tes portails sont magnifiques, murmura-t-elle. Mais ils n’ont jamais vraiment cessé de m’appartenir.
Puis, elle s’assit devant lui, tranquillement, comme une enfant impatiente de connaitre la fin de son histoire préférée.
Kamye resta figé sur place, incapable de bouger.
— Tout ce que les Étoiles façonnent finit par répondre à mes doigts. Même toi.
Lorsque Kamye voulut refermer le portail, aucun de ses doigts ne lui obéit. Une brûlure se propagea dans son corps astral, dévorant successivement ses forces, sa vue, puis son souffle. Le sourire de Sirylha se brouilla devant lui. Ses genoux heurtèrent le sol sans qu’il en ressente l’impact.
— Alors… comment te sens-tu, Kamye Elsan ? Après avoir tout perdu en une seule fois ?
La vue de Kamye se brouilla. Le sourire de Sirylha se déforma, se fondant dans le flou ambiant. Une odeur de brûlé envahit son corps de l’intérieur. Chaque membre s’engourdissait, le plongeant dans une torpeur implacable.
Il s’effondra lourdement, abandonné à son sort, ne pouvant plus rien contrôler.
— C’était exquis, murmura Sirylha. Prendre le contrôle de tes portails, une vraie gourmandise. Et ce petit poison maison… J’espère qu’il te plaît. C’est une dédicace, rien que pour toi.
Elle pencha la tête vers lui, soufflant doucement avant qu’il ne perde définitivement son ouïe.
— J’ai voulu te montrer ce que j’avais réservé à Nyfia. J’avais tellement hâte de te retrouver après elle ! Qui aurait cru que le lâche que tu es avait profité de la fuite de Kayla pour m’empêcher de m’amuser avec toi ?
Les paupières de Kamye se refermèrent sur le visage de Sirylha, devenue euphorique. Elle n’exprimait plus aucun intérêt pour lui. Désormais, seul le pouvoir de ses portails l’obsédait. Vite, elle devait à tout prix les tester davantage sur la petite dernière des Qity. Du moins, si Sakya avait respecté son ordre et l’avait gardé en vie…
Son rire, glacial, résonna une dernière fois dans le vide intersidéral qu’elle laissait derrière elle. Elle referma un à un les portails de Kamye. Bientôt, il ne resta autour de lui qu’un tombeau stellaire et l’écho de sa propre défaite.