Depuis le dos du Drawy, le dragon vert invoqué par Kamye, la vue était apocalyptique. Le lac, autrefois parfaitement lisse, comme un reflet de la lune éternelle recouvert de givre, n’était plus qu’un chaos de glace brisée et d’eau en ébullition. Une explosion cosmique avait creusé un cratère béant au cœur du lac, révélant des profondeurs emprisonnées dans les roches. Des ondes de choc irisées, les ultimes rémanences de l’énergie déchaînée, se propageaient encore à la surface, traçant sur les fragments de glace des stries anarchiques.
Des jets d’eau et de vapeur s’élevaient vers le ciel, éclairés à l’intérieur par une lumière intense qui oscillait entre un bleu électrique et un vert émeraude. Des morceaux de glace, propulsés à des vitesses fulgurantes, scintillaient comme des diamants noirs dans la clarté spectrale, avant de s’écraser sur les côtes lointaines dans un nuage de poudre cristalline. L’atmosphère, imprégnée d’une énergie étrange et grondante, résonnait d’un bourdonnement profond et menaçant.
Bien que sa nature soit céleste, le dragon tremblait sous ses ailes. Ses yeux, étoilés de mille étincelles, reflétaient l’effroi de la scène, tandis que ses naseaux crachaient de la fumée dans l’air glacé, empli désormais d’une odeur âcre de magma. La terre continuait à trembler sous la monture mythique, témoignage vivant de la puissance incommensurable qui venait de bouleverser ce paysage d’hiver. Ce spectacle, à la fois éblouissant et effrayant, allait rester gravé à jamais dans la mémoire de son témoin immortel.
Deux silhouettes se couvraient le visage sur le dos du Drawy, tentant de se protéger de cette vague d’énergie qui les avait subitement frappés. L’impact, immense, s’était abattu sur eux sans préavis. Sans l’intervention opportune de cette invocation, leurs corps auraient été réduits en morceaux, comme les éclats de glace qui continuaient de voler dans leur direction.
— Ce Céleste vient d’utiliser toute son essence stellaire d’un seul coup ! hurla Kamye, couvrant le vacarme des débris sifflants. Je ne sais pas d’où il vient, mais il représente une menace en moins. Sois prête pour l’autre.
Faerya fixait le chaos d’en bas, ses grands yeux écarquillés devant l’ampleur de cette démonstration de force. Le nuage de fumée laissait deviner les contours du vaste cratère, fissuré et craquelé, révélant la première couche de la croûte astrale.
— Tu te trompes, rétorqua-t-elle avec assurance. Il n’a pas encore utilisé une once de son véritable pouvoir. Ce qu’il a fait… c’est simplement puiser dans la glace millénaire qui se trouve sous nos pieds.
Elle se tourna vers Kamye, aussi impressionnée que troublée par cette manifestation de magie.
— Il ne cherchait pas à nous frapper directement. Seulement à me priver de mon don. Je n’arrive pas encore à voir pourquoi… mais ces deux-là ont déjà connaissance de ma magie.
Kamye l’écoutait attentivement, tout en dirigeant son dragon pour éviter le sillage dangereux des blocs de glace disloqués.
— S’ils connaissent déjà ta clairvoyance, murmura-t-il, nous perdons un avantage crucial. Mais, cela signifie aussi qu’ils te craignent. Ils te viseront en premier.
La jeune Qity lui adressa un sourire malicieux, puis ferma les yeux. Elle les scella d’une brève incantation, ce qui fit sursauter Kamye.
— Que fais-tu ? s’alarma-t-il.
— Dans tous les avenirs possibles, leur stratégie sera de me rendre aveugle. Alors, imposons-leur notre rythme.
Le dragon s’arrêta en l’air, offrant à la jeune femme l’opportunité de se redresser et de se stabiliser sur son dos. Bras tendus de chaque côté, elle tourna le dos au Céleste des Elsan. Prête à plonger, elle entoura ses poignets et ses chevilles de cercles d’air. Le vent, invoqué autour d’elle, s’empara de sa chevelure pour lui donner vie dans un ballet aérien.
— Tu peux bien faire confiance à une Qity de plus, non ? proposa-t-elle en souriant. Ne cesse pas de me cibler avec tes incantations les plus rapides. Nous n’aurons pas beaucoup de temps pour les prendre de court, mais c’est notre seule chance de les attaquer de front.
Faerya s’élança du dos du Drawy, telle une flèche emplie d’une intention pure : frapper vite et frapper juste. Tout autour d’elle, le vent et la gravité pactisèrent pour créer des tourbillons imprégnés de son essence stellaire. Les éléments, réveillés par ses supplications intérieures, se précipitèrent sans hésitation. Ainsi, Faerya dispersa ses sorts dans un chaos apparent.
Une première lame de vent frappa la glace à la gauche de Sakya et y creusa un sillon sifflant. Une seconde éclata derrière Sirylha en une nuée de filaments argentés. Faerya n’avait besoin ni de les voir ni de les atteindre. Chaque collision lui revenait sous la forme d’une vibration distincte, dessinant dans son esprit la position de ses adversaires. Le champ de bataille respirait autour d’elle ; à chaque souffle, elle en mesurait les distances.
Aux yeux de leurs ennemis, ces attaques ne visaient qu’à les disperser, jetées à l’aveugle, à l’image de sa cécité volontaire. Pour elle, chaque sort était un repère, un point d’ancrage dans un cheminement minutieusement orchestré. Même avant que les incantations de Kamye ne retentissent depuis les hauteurs, elle avait déjà entamé une danse majestueuse. C’est alors qu’elle perçut Sirylha et Sakya, et qu’elle enchaîna avec une chorégraphie encore plus éblouissante.
Chaque mouvement avait été soigneusement calculé, chaque trajectoire envisagée sous plusieurs angles. Ses vortex explosifs réduisaient le champ d’action de ses adversaires, les dirigeant comme des pièces sur un échiquier. Ses esquives, millimétrées, la menaient chaque fois au bon endroit pour éviter les attaques de Kamye. Un portail s’ouvrit au-dessus d’elle et déversa une salve d’éclats stellaires. Faerya attendit jusqu’au dernier instant. Puis elle inclina simplement l’épaule et se laissa glisser dans un courant d’air. Les projectiles traversèrent l’espace qu’elle venait d’abandonner. Sirylha leva ses tentacules pour les dévier, mais Faerya referma brusquement le vortex qu’elle avait placé derrière elle. La pression rabattit la Céleste dans la trajectoire de la salve. Deux éclats lacérèrent sa toge, un troisième brisa sa garde et l’envoya heurter la glace.
Chacun de ses mouvements prolongeait une implacable leçon d’humiliation. Ses adversaires n’affrontaient plus une femme, mais une tempête dansante.
Sakya abattit alors ses deux poings. La glace se souleva devant lui en une mâchoire de pierre et de givre destinée à broyer Faerya. Elle plongea entre les deux parois avant qu’elles ne se referment, emportée par un cercle d’air qui la fit tournoyer au ras du sol. Au même instant, un trait de lumière jaillit d’un portail de Kamye. Faerya posa brièvement le pied contre l’une des parois, changea de direction et laissa le projectile frapper la roche en son centre. L’explosion pulvérisa l’attaque de Sakya et projeta ses propres débris contre lui.
Faerya reparut derrière le Céleste. D’un revers de main, elle libéra le dernier vortex demeuré en suspens. Sakya fut arraché au sol et précipité contre Sirylha. Tous deux s’effondrèrent dans un fracas de glace brisée, sans avoir réussi à la toucher.
Lorsque Faerya toucha le sol, aucune goutte de sueur ne perlait sur sa peau. Devant elle, ses deux adversaires gémissaient de douleur, leurs toges stellaires lacérées par des dizaines d’entailles. Elle ne voyait pas leurs visages, mais imaginait aisément la rage de ceux que l’on venait d’humilier sans même leur permettre de comprendre l’origine des coups. Tant qu’elle sèmerait le doute dans leur lecture du combat, elle récolterait les fruits de sa victoire avec une précision redoutable.
Kamye réapparut aussitôt à ses côtés, tandis que le Drawy tournoyait au-dessus d’eux. Il fut stupéfait de découvrir la jeune Qity intacte, épargnée par les assauts de ces deux puissants adversaires. L’Asteria prodige venait d’affronter deux Célestes et, bien plus encore, elle les avait piégés.
Une performance magistrale qui exigea aussitôt son dû.
Faerya voulut faire un pas, mais son pied ne rencontra pas le sol à l’endroit prévu. Elle trébucha et dut poser un genou sur la glace. Autour d’elle, les lignes de destin se dédoublèrent, se brisèrent, puis disparurent dans un brouillard sans profondeur. Elle chercha le prochain mouvement de Sakya. Rien. Celui de Sirylha. Rien non plus. Pour la première fois, l’avenir ne lui refusait pas seulement ses réponses : il lui retirait jusqu’à la possibilité de poser ses questions.
Une lame d’ombre fendit soudain l’air. Faerya inclina la tête, mais trop tard. Le projectile trancha une mèche de ses cheveux avant de se perdre derrière elle.
Sirylha ne relança pas immédiatement son attaque.
À travers le voile d’ombre qui masquait son visage, son attention se fixa sur les cheveux épars tombés aux pieds de la jeune femme. Puis elle tourna lentement la tête vers Sakya. Aucun mot ne fut échangé. Aucun n’était nécessaire. Tous deux venaient de comprendre que les esquives de Faerya n’étaient plus parfaites.
— Ils savent, souffla Kamye.
Sakya se redressa malgré ses blessures. La rage qui crispait son corps s’effaça au profit d’un calme autrement plus menaçant. Sirylha déploya ses tentacules d’ombre avec la même lenteur calculée. Quelques secondes auparavant, ils frappaient pour survivre à une tempête qu’ils ne comprenaient pas. Désormais, ils avaient trouvé son centre, et celui-ci vacillait.
La contre-attaque des émissaires du Cercle fut aussi prompte que dévastatrice. Sakya et Sirylha, deux Célestes chevronnés au combat en duo, se taillèrent un chemin sanglant dans l’enlacement de prouesses surnaturelles. L’un, maître de la terre, retrouva dans le cratère qu’il avait creusé un terrain à sa convenance pour libérer sa force brute. Elle, plus sournoise, tissait des toiles invisibles entre ses tentacules d’ombre afin de lacérer ses cibles avec précision.
Kamye n’hésita pas une seconde. Il se jeta dans le combat, déterminé à offrir à Faerya les quelques instants dont elle avait besoin pour reprendre ses esprits. D’un ordre lancé en langue sala, il envoya son Drawy affronter les familiers ennemis : le colossal Jakan, bête de sable enragée de Sakya, et le sinistre Syrio, serpent ailé de Sirylha.
Puis il concentra toute son essence stellaire.
Des failles spatio-temporelles s’ouvrirent autour de lui. Certaines se déployèrent en portails, d’autres s’effondrèrent sur elles-mêmes jusqu’à former de petits trous noirs. Kamye les orienta vers Sirylha, l’adversaire qu’il devait impérativement tenir à distance.
Elle comprit aussitôt son intention.
Ses tentacules d’ombre se divisèrent en une multitude de filaments qui serpentèrent entre les portails. Kamye en referma deux avant qu’ils ne l’atteignent, puis se jeta de côté pour éviter une lame surgie dans son dos. Ce mouvement suffit à détourner son attention de Sakya.
Le Céleste frappa la glace du poing.
Une masse rocheuse jaillit du cratère. Le trou noir invoqué par Kamye en absorba une partie, mais se désagrégea sous la violence de l’impact. Les blocs restants le percutèrent de plein fouet et l’arrachèrent au sol.
Il se redressa avant même d’avoir repris son souffle. Trois portails s’ouvrirent autour de ses adversaires et libérèrent leurs salves stellaires. Sirylha les avait déjà repérés. Ses ombres en dévièrent deux, tandis que Sakya pulvérisa le troisième d’un revers de bras.
Kamye voulut modifier leur trajectoire, mais un filament obscur s’enroula autour de son poignet. Il le trancha d’une faille spatiale. Trop tard : une nouvelle secousse souleva le sol sous ses pieds.
Il retomba à genoux.
Deux projectiles de pierre s’abattirent presque simultanément. Le premier fracassa les derniers remparts de sa tunique stellaire ; le second le projeta contre une paroi de glace. Des fragments lumineux se détachèrent de son corps astral et s’éteignirent avant de toucher le sol.
Kamye tenta malgré tout de rouvrir un portail. Ses doigts tracèrent le cercle d’incantation, mais Sirylha referma ses tentacules autour de lui pendant que Sakya arrachait au cratère un dernier bloc de roche, plus imposant que les précédents.
Cette fois, Kamye ne disposait d’aucune issue.
— N’y retourne pas ! cria Faerya en surgissant à ses côtés. Ton extinction dépasse le stade de la probabilité si tu insistes pour les affronter tous les deux.
Kamye, déjà prêt à repartir à l’assaut, ne chercha pas à contester les avenirs qu’elle entrevoyait. Il fut presque étonné de voir que leurs adversaires cessèrent immédiatement toute hostilité dès que Faerya l’eut rejoint.
— Nous devons nous séparer à tout prix, ajouta-t-elle. Et lui, tu dois me le laisser en priorité !
Elle pointa du doigt Sakya. Elle avait senti la menace latente de cet adversaire depuis le début. Ses visions, des souvenirs du futur qui se déversaient en elle, ne cessaient de l’assaillir. Au milieu de ce flot d’images, une mince lueur d’espoir brillait : une victoire fragile mais tangible.
— Que vois-tu, à présent ? demanda Kamye.
— Une chance unique de le sauver… si tu me débarrasses d’elle.
Faerya serra les poings.
— De celle qui le contrôle.
Kamye n’avait ni le temps ni le besoin de décrypter ses paroles. Il lui faisait une confiance absolue. Cela lui suffisait. Cette fille avait tant mûri depuis leur première rencontre, dans l’atelier d’Illya. Kamye s’en souvenait parfaitement : déjà, la petite prodige l’avait impressionné par sa prestance inhabituelle, éclatante malgré son jeune âge.
Kamye concentra son aura et matérialisa deux portails géants : l’un à ses côtés, l’autre face à Sirylha. Semblables aux passages menant à Tekoya, ils ne présentaient aucun danger : chacun invitait simplement à poursuivre le combat ailleurs. Il donna ses dernières instructions à son Drawy en langue sala, lui ordonnant de protéger Faerya et de poursuivre le combat contre le familier de Sakya.
Sous sa capuche, ses yeux brillants rencontrèrent ceux de Sirylha. Elle ressentit même une certaine fierté d’avoir été choisie. Lorsqu’elle le vit s’avancer vers son portail et lui offrir d’ouvrir le sien, elle réalisa que cette rencontre ne se limitait plus à un duel. C’était le moment de régler leurs différends.
— Sirylha Kaisen ! lança-t-il.
Puis, il tourna une dernière fois son regard vers Faerya, s’inclina respectueusement, et passa le seuil de son portail. Il ne doutait pas qu’il la reverrait plus tard.
Faerya poussa un soupir de soulagement. Kamye venait de lui accorder ce qu’elle désirait le plus : sa confiance. Sa mère ne l’aurait jamais consentie, et le gardien des jumelles ne l’avait jamais remise en question.
Pour la première fois, Faerya fit de sa peur de l’inconnu un appui plutôt qu’une entrave. Libérée des certitudes forgées pour elle, elle s’apprêtait à avancer seule vers ce qu’elle redoutait tant. Là, au-delà de ses visions et des attentes de sa mère, elle découvrirait peut-être enfin qui elle était vraiment.