— Je dois admettre que tu manques un peu de discernement, jeune Céleste, reconnut Illya. Toutefois, je suis impressionnée par ta capacité à dissiper ton illusion grâce à ta magie pure.
Ses mains, imprégnées d’une lumière apaisante, se posèrent délicatement sur les déchirures de la toge astrale de Syae. Une simple éraflure sur cet habit céleste suffisait à causer une blessure atroce à celui qui le portait. Une dizaine d’entre elles déjà sillonnaient le tissu, témoins douloureux de son combat contre Yaelys Kaisen.
— Toujours le même problème du côté Elsan ! soupira-t-il. Nous sommes voués à laisser la colère nous submerger, et j’ai seulement affronté une partie de son vrai pouvoir. Le véritable Yaelys Kaisen marquera fatalement son retour.
Syae réprimait les gémissements de douleur. Tant que ses blessures ne seraient pas refermées, il devait conserver sa forme actuelle. Malgré l’humilité qu’il affichait envers son amie, la puissance stellaire qu’il avait déployée était bien plus grande que ce que l’on attendait d’un Céleste de son rang.
— Et toi ? Comment s’est déroulée ta confrontation ? Je suppose que, toi aussi, tu as dû faire face à ta propre illusion.
— J’ai préféré laisser « tomber »… pour aller directement chercher ce que tu vois là.
À ses pieds gisait l’objet de leur quête : l’Étoile de Cristal, la première pierre de lune, toujours captive de la glace. Son regard se posa sur le cœur gelé, version miniature de l’immense glacier. Et cette glace, elle n’avait pas réussi à la faire fondre. Hésitante quant à la suite, elle comptait sur Syae pour l’aider à extraire la pierre.
Alors qu’ils étaient confrontés à l’ultime obstacle de cette première épreuve, Syae et Illya n’eurent pas le temps de comprendre ce qui se passait. Au-dessus d’eux, les Étoiles s’éteignaient progressivement, dévorées une à une par une brume d’obscurité totale. Quelque chose, dans cet entre-monde, venait de fissurer la voûte céleste.
Syae intima à Illya de reculer. Sa toge stellaire flottait encore dans son dos, marquée par de dernières failles récalcitrantes. Une lumière de plus en plus vive émanait de lui. Sa Constellation s’éveillait de nouveau en réponse à son appel. Ses yeux étaient rivés sur celle qui descendait lentement du firmament.
Ayako. Ou plutôt, ce qu’il restait d’elle.
Elle n’était plus vêtue de sa tenue d’Astromancienne. À la place, elle avait une traînée de voiles noirs, du néant liquéfié, qui ondulaient jusqu’à ses pieds. Des cristaux de glace s’accumulaient autour de son corps nu dans un chaos figé. Ses yeux étaient teintés d’un violet sombre. Son aura avait disparu, ne laissant qu’un gouffre béant autour d’elle. Derrière elle, dans un tissu astral matérialisé, flottaient les symboles éclatants de ses Étoiles dérobées.
— Tu savais que ce jour finirait par arriver, Syae, dit-elle. Tu savais que je ne pouvais pas la sauver autrement.
Il leva les yeux vers les hauteurs, là où une fissure s’ouvrait lentement dans le ciel, tel un miroir trop sollicité, craquant sous une pression invisible. La voûte céleste s’était brisée, laissant passer celle qu’il aimait tant et qu’il peinait désormais à reconnaître. La panique saisit Syae. Il eut l’impression que le moindre mot pouvait achever de la lui arracher, qu’un geste trop brusque suffirait à faire disparaître ce qu’il restait encore d’elle. Pourtant, il ne bougea pas. Il s’accrocha à ce calme de façade comme à son dernier rempart, enfouissant sa terreur derrière un regard qu’il s’efforçait de garder stable. Lorsqu’il répondit enfin, sa voix se voulut assurée, mais sa gorge resserrée en étouffa presque les premiers mots.
— Tu parles de Kayla, répondit-il enfin. Mais, c’est toi que je vois sombrer. Tu ne suis pas la Voie du Néant, mais celle du sacrifice. Jusqu’à ce que tu t’oublies toi-même.
— Il fallait une personne pour rompre cette Malédiction. Refuser la Prophétie. Rejeter ces chaînes dorées qu’on nous impose dès la naissance. Tu ne vois toujours pas ?
Elle avança d’un pas sur le sol gelé qu’elle venait de retrouver. La glace sous son pied hésita à céder, puis se fendit sans éclat, comme si sa seule présence appelait à la disparition de tout.
— Je n’ai pas été choisie, Syae. J’ai choisi. Et, je sais maintenant ce que les Zascios craignent le plus : qu’une de leurs créations ose se retourner contre eux.
Le regard du Céleste se durcit. Syae comprit alors que celle qu’il aimait ne reviendrait peut-être pas. Du moins, pas tant qu’il demeurerait immobile à espérer, tandis que le monde se défaisait autour d’eux. Cette pensée lui déchira le cœur, mais elle emporta avec elle ses dernières hésitations. S’il ne pouvait plus la sauver, il lui restait encore à sauver tous ceux qu’elle menaçait. Non parce qu’ils comptaient davantage qu’elle, mais parce qu’il refusait que son amour devienne l’excuse de leur perte. Peut-être même subsistait-il, au plus profond de lui, l’espoir insensé qu’en l’arrêtant, il parviendrait encore à l’atteindre. Il écarta alors rapidement ses bras. Derrière lui, des cercles de lumière émergèrent, ornés de runes ancestrales. Il tourna brièvement la tête vers Illya.
— Éloigne-toi. Le plus vite possible.
— Ce n’est pas une illusion cette fois, Syae…
— Ce n’est plus notre Ayako non plus. C’est l’Élue de la Voie du Néant… totalement éveillée.
— Elle est encore Ayako ! hurla Illya. N’oublie pas ce que je t’ai confié : elle peut encore se retourner pour te retrouver. Malheureusement, je ne pourrais plus t’aider.
Illya ramassa l’artefact et s’éloigna de Syae. Elle n’aurait pas le temps de terminer ses soins. Sa frustration fut à peine estompée lorsque Syae lui promit à voix basse qu’il s’en sortirait seul. La jeune Qity n’avait pas d’autre choix que d’assister à l’impensable. Lui, face à Ayako, les yeux d’une prédatrice prête à fondre sur sa proie.
— Si tu penses qu’on a choisi notre destin, toi et moi, alors c’est à moi qu’il revient de t’y ramener, et je suis prêt à me battre pour y parvenir. Il est temps que tes yeux s’ouvrent enfin sur la réalité.
Un amas d’énergie instable prit forme entre eux, prélude à un affrontement aveugle. Ce ne serait pas une simple bataille physique, mais une collision de valeurs : le Néant qu’elle portait contre le salut qu’il défendait. L’oubli de soi contre les fondations mêmes de leur lien.
Ayako matérialisa ses deux dagues, qu’elle lança devant elle. Animées d’une rage funeste, elles fendirent l’air, précédant son assaut. Des éclairs d’obscurité pure jaillirent autour d’elle, tandis qu’elle s’élançait.
— Cosada !
Syae écarta les lames meurtrières, ses cercles défensifs ployant sous l’assaut. Autour de lui jaillirent des sphères de peinture céleste. D’un geste, il les fit éclater en un tourbillon flamboyant qui repoussa les lames et balaya les éclairs obscurs d'Ayako. Les armes d’ombre parurent se perdre dans le brasier. Déviées plutôt que détruites, elles décrivirent silencieusement un large arc derrière Syae, puis infléchirent leur trajectoire, comme rappelées vers lui par une volonté invisible.
— Est-ce qu’effacer le monde guérira sa douleur ? cria-t-il. Penses-tu que Kayla voudrait te voir devenir ce que tu hais le plus ?
Ayako suspendit son mouvement. Elle n’esquiva pas l’onde d’énergie qu’il déchaîna. Elle l’accepta, et l’impact la frappa de plein fouet, la repoussant en arrière. Aucun cri ne sortit de ses lèvres. Seul un regard, rempli d’un amour désormais brisé, transparaissait dans ses yeux.
— Tu parles d’elle… mais c’est moi que tu refuses de perdre.
Syae se figea, perplexe. Il était démuni, ne sachant plus comment poursuivre ce combat insupportable.
— Je t’ai déjà perdue une fois, Aya…
Elle posa une main sur sa poitrine. Une lueur blanche, ténue, scintillait encore au centre de son torse.
— Alors pourquoi pleures-tu en silence ? murmura-t-elle. Je les entends… tes larmes. Tu pleures celle qui n’existe plus ?
— Tu attends peut-être que je te promette encore de te sauver… Mais les mots ne suffisent plus, maintenant. Alors je te le prouverai, même si je dois commencer par t’arrêter.
Suspendus entre ciel et vide, Ayako et Syae demeuraient face à face, incapables de poursuivre cet affrontement devenu vain. Leurs magies stellaires s’éteignaient, épuisées par leur propre déraison.
Derrière une paroi gelée, Illya observait. Ses doigts, serrant l’Étoile de Cristal, percevaient une douce chaleur émergente. Elle demeurait close, soufflant doucement, comme si elle attendait un prodige. Un écho. Une vérité plus puissante que la tempête qui déferlait désormais entre les deux amants.
Ayako était là, bras ballants, à contempler Syae. Son regard violet ne reflétait plus la dureté qu’on lui connaissait ; il ne montrait plus la détermination d’une Élue du Néant, mais la fragilité d’une jeune fille fracturée.
— Tu n’aurais pas dû t’opposer à moi, Syae, souffla-t-elle. Je vais vouloir t’arracher ton âme… et tu seras assez stupide pour me laisser faire !
— Ce n’est pas pour cela que je te fais face. Je ne peux me résoudre à affronter une des Élues que tout le monde attend. Je suis là pour t’atteindre, Aya.
Il s'avança. Son aura s’était tue. La sienne aussi.
— Je ne peux pas te laisser te consumer. Que tu abrites encore une étincelle de lumière, ou que le désespoir t’ait déjà engloutie dans ses ténèbres, je plongerai, sans hésiter, pour te ramener. Vers moi. Vers toi. Vers ce que nous sommes, ensemble.
Ayako prit ses distances, effleurée par une bourrasque que nul autre ne semblait sentir. Un abîme s’ouvrait à elle. Un murmure en montait, si faible qu'il semblait naître directement dans son esprit, pareil à une promesse venue des ténèbres.
— Tout m’a été pris, murmura-t-elle, les yeux fuyants. Kayla… ma mère… tout ce qu’on aurait pu être, toi et moi. Si je te perds, toi aussi, je deviendrais ce reflet brisé, celle que tu n’aurais jamais dû aimer.
Syae s'approcha en silence. Il avançait comme on marchait vers quelqu'un que l'on refusait d'abandonner au destin. Arrivé tout contre elle, assez près pour que son souffle réchauffe l'air glacé qui les séparait, il leva la main. D'un geste affectueux, il recueillit du bout des doigts la larme qui glissait sur sa joue. Il refusait de laisser la douleur lui voler la moindre goutte de son âme.
— Et toi, crois-tu vraiment que je te laisserais me perdre ?
Il se pencha. Leurs lèvres se frôlèrent. Une éternité contenue dans un instant, où la passion osait enfin défier la peur. Puis, enfin, un baiser, porté par le fil invisible qui les unissait. Forgé sous la bénédiction des Étoiles, ce lien surpassait les incantations des Zascios, les serments de leur clan astral et la Prophétie de Tekoya.
Autour d'eux, l'ombre menaçante recula. Elle devait reconnaitre qu'elle n'avait plus sa place ici. Un simple contact avait ravivé cet amour indéfinissable, assez puissant pour repousser les ténèbres et fissurer les doutes. Leurs fronts se rejoignirent. Leurs souffles se mêlèrent. Entre deux battements de cœur, Ayako entrevit enfin une vie qui pouvait se conjuguer à deux.
Syae n'avait plus besoin de parler. Ses gestes suffisaient à lui promettre qu'il ne l'abandonnerait jamais. Il ouvrit les mains et recueillit celles, glacées, d'Ayako. Leurs doigts s'entrelacèrent, retrouvant naturellement leur place, comme si cette union avait toujours été écrite par les Étoiles.
La glace, dans les mains d’Illya, se fractura d’un coup, libérant de ses chaînes l’éclat de Cristal. Sa lumière renaissait, éclatante, prête à s'affranchir des illusions glaciales qui emprisonnaient ce funeste cimetière.
Lorsqu'ils rompirent leur baiser, Ayako gardait les yeux clos. Une lumière blanche irradiait de sa nouvelle aura déployée, repoussant la glace et les ténèbres.
— Tu m’as ramenée, souffla-t-elle.
Cette aura se déchira lentement, pareille à un voile d'encre balayé par le vent. Les ténèbres s'évanouirent, la glace se dissipa, jusqu'à dévoiler ce qu'elles avaient si longtemps dissimulé. L'Élue du Néant disparaissait. Restait seulement Ayako, fragile, brisée, le cœur meurtri par des blessures qu'aucun regard ne pouvait entièrement voir.
Nue, vulnérable, Ayako se cambra sous la douleur, un cri muet prisonnier de sa gorge. Des lignes d'encre vivante serpentaient sur sa peau, s'entremêlant en une mosaïque de cicatrices obscures. Chacune portait le nom d'une Étoile dérobée, gravé jusque dans sa chair. Son corps tout entier était devenu le tombeau d'une Constellation éteinte.
Son dos, jadis porteur du sceau éclatant de la Pixie, n'exhibait plus qu'un cœur d'ombre. De lui rayonnait un enchevêtrement de chaînes, dessinant le blason maudit du Néant. Et, au centre de cette ruine, Ayako s'effondra.
Syae découvrit son ange déchu, courbée sous la souffrance, le regard perdu dans un océan de détresse. Suppliante, à la merci des ténèbres. Il s'agenouilla auprès d'elle et la recueillit doucement contre lui.
Son étreinte fut lente et enveloppante lorsqu’il referma ses bras autour d'elle. Sa chaleur contre sa peau glacée. Sa présence contre son vide. Il ne cherchait plus à la sauver, seulement à lui offrir un instant de paix. Il appuya son front contre le sien et murmura un simple « Aya ».
Dans ce refuge, Ayako s'abandonna. Son corps cessa de lutter. Ses larmes s'apaisèrent. La douleur s'éloigna peu à peu. Et, doucement, elle s'endormit contre lui.
Ce ne fut qu'alors que la douleur le transperça. Syae baissa ses yeux. Les deux dagues d'ombre qu'Ayako avait invoquées au bord de la chute avaient poursuivi leur course. Implacables. Enfoncées jusqu'à la garde dans sa poitrine, là où battait encore un cœur prêt à tout lui offrir. Ni l'amour ni la rédemption n'avaient pu les détourner. Elles avaient attendu leur heure, patientes, inexorables, avant d'accomplir leur œuvre.
Des déchirures se propagèrent le long de sa toge stellaire, se mêlant aux reflets d'ombre des lames toujours fichées dans sa poitrine. Syae ne chancela pas. Ses bras demeurèrent fermement refermés autour d'Ayako, inébranlables, protecteurs. La douleur n'avait plus d'emprise sur lui. Il n'avait plus qu'une seule volonté : la serrer contre lui jusqu'à son dernier souffle, telle une Étoile au bord de l'extinction.
Syae s'effondra sans un mot. Son corps glissa lentement, arraché au halo d'Ayako. Sous lui, la glace céda, vaincue par la chaleur mêlée du sang, de la fin... et de l'amour offert jusqu'au dernier instant. Pourtant, ses bras demeuraient refermés sur elle, comme une ultime déclaration que même la mort refusait d'effacer.
Autour d'eux, l'eau purifiée ruisselait. Une nappe de sang s'y mêla, dessinant de lentes arabesques écarlates sur la glace brisée. Une dernière révérence. Un adieu écrit sans mots, effleurant le monde avec une infinie pudeur.
Illya accourut.
Ses mains tremblaient à peine, mais ses doigts débordaient encore de l'essence précieuse libérée par l'Étoile de Cristal. Un espoir contenu dans un seul éclat. Elle aperçut les deux corps enlacés. Elle étouffa la panique, bâillonna l'effroi et retint ses larmes. Syae respirait encore. Tant qu'une étincelle de vie demeurait en lui, elle refusait de le laisser partir.
Illya plaqua ses mains contre la poitrine de Syae. Autour d’eux, un cercle de fleurs cristallines éclot malgré le froid extrême, chaque corolle libérant une lueur immaculée. L’Étoile de Cristal s’embrasa, et le rituel floral repoussa les ténèbres incrustées dans sa chair. Ses blessures se refermèrent une à une… avant de se rouvrir sous la résistance acharnée du Néant.
— Non... Je te l’interdis !
Elle donna davantage. Toujours davantage. Sa magie déborda en une déferlante aveuglante. Les dernières ombres furent arrachées à la réalité. Mais chaque éclat de lumière lui arrachait une part de ses forces.
Sa respiration se coupa. Ses bras se fracturèrent. Du sang glissa au coin de ses lèvres. Sans jamais interrompre son incantation, elle déversa jusqu'à la dernière parcelle de son essence stellaire.
Illya s'effondra, inconsciente. Devant elle, Syae demeurait immobile. Impossible de savoir si la lumière avait vaincu... ou si elle était arrivée un battement de cœur trop tard.
Le sanctuaire de glace n'était plus qu'un champ de silence, où trois corps gisaient, vaincus par la première épreuve de l'Éclipse. Certaines Étoiles se figèrent devant l'ampleur du sacrifice. La première épreuve venait de réclamer son tribut, et Tekoya retenait son souffle dans l'attente de son verdict.