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♪ SacrificeS ♪ (2/2)

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Par Syanelys

Sirylha jaillit de son portail en titubant.

Son corps portait encore les stigmates de son précédent affrontement : sa toge déchirée collait à ses plaies, son souffle tremblait et un filet de sang assombrissait le coin de ses lèvres. Pourtant, elle souriait. Un sourire immense, désinvolte, presque obscène au milieu de ce champ de ruines.

Elle applaudit.

Chaque claquement résonna avec une ironie cinglante. Il couvrait sa respiration trop courte, la douleur qui raidissait ses épaules et jusqu’au souvenir de la victoire imparfaite dont elle revenait. Puisque son propre triomphe lui échappait, elle ferait de cette tragédie la dernière scène de son spectacle.

— Quel final ! lança-t-elle d’un ton dégoulinant de plaisir acide. Vraiment. Magnifique. Deux Qity pour le prix d’un. Et quel sens du sacrifice chez la petite dernière ! Quel art !

Elle s’avança entre les deux corps, ombre jubilante venue effleurer des flammes mourantes. Ses pas traçaient dans le sang une ligne macabre. Le théâtre n’était pas terminé.

— Cette gamine… aura réussi à vaincre un Céleste. Qui aurait cru ça possible ?

La voix était sèche, tordue de mépris. L’exploit lui brûlait la gorge.

Faerya, à demi plongée dans l’eau rougie, respirait encore. Ses derniers souffles étaient faibles, mais réguliers et cela suffisait à l’exaspérer. Comment cette fleur fanée, couchée dans le sang, pouvait-elle encore refuser de se flétrir entièrement ?

Sirylha tendit ses deux bras devant elle. De nouveaux fils apparurent, sinueux et luisants, nés d’une hâte maladive. L’excitation montait, irrationnelle. Elle imaginait déjà mille façons de profaner ces yeux enfin dévoilés, d’en arracher la lumière et d’écraser jusqu’à la dernière vérité qu’ils abritaient. Faerya était hors d’état de nuire, et pourtant, c’était à cet instant précis qu’elle avait le plus envie d’en finir. Juste pour faire taire ce souffle.

Entre ses mains, les fils convergèrent et s’amalgamèrent jusqu’à former une épée. Le Néant lui-même semblait s’être affûté. La lame, d’un noir abyssal, vibrait d’une intention sans équivoque.

Les yeux. Ceux de Faerya, encore entrouverts, empreints d’un éclat bleu. Ils ne devaient pas survivre. Ils ne devaient plus être transmis. Trop de vérités, futures et passées, s’y logeaient.

— Plus jamais, murmura Sirylha. Je ne veux plus jamais voir ce regard. Pas même dans un reflet.

La lame s’abattit.

Son ombre traversa le visage de Faerya. La pointe noire descendit vers l’éclat saphir de son œil, si près que le Néant en ternit déjà la lumière.

Faerya ne cilla pas.

Puis deux mains se refermèrent sur l’épée. Dans un ultime sursaut, Sakya venait de jaillir entre elles. Son corps de pierre fissurée s’était dressé comme un rempart. Il serra la lame à mains nues et la brisa dans un craquement sec.

Les fragments de Néant s’éparpillèrent autour de lui. Une substance noire demeura pourtant collée à ses paumes. Elle rampa sous sa peau, remonta le long de ses veines.

Sakya vacilla. Son corps ne contenait plus assez d’énergie pour combattre. Seulement assez de volonté pour refuser.

— Es-tu stupide à ce point-là ? cracha Sirylha. Quel gâchis pathétique ! Des décennies que nous recherchions cette Constellation… et toi, tu la protèges ?

Sa voix se fit soudain plus basse.

— L’ordre de Wazya est pourtant limpide : exterminer tous les Qity. Jusqu’au dernier. Surtout celui que désigne la Prophétie.

Sirylha cracha un flot de sang, tant son cri lui coûtait.

— Les meilleures plaisanteries sont les plus courtes ! Et toi, qu’est-ce qu’il te prend ? Prendre mon épée à deux mains en connaissant mes pouvoirs ?

Elle n’avait pas besoin de frapper Sakya pour le voir s’effondrer à ses pieds. L'arme détruite portait en elle le plus perfide des poisons. Un fluide venimeux tissé dans le cœur même de la lame. Sakya s’était condamné en la touchant.

— Tu vois ? susurra-t-elle. Je ne dirai rien de ta trahison à Wazya. Ta mort me servira davantage que ta loyauté : tu disparaîtras ici en croyant ton dernier geste inutile. Je lui ai toujours dit de ne faire confiance à aucun Qity !

Le corps de Sakya se délita lentement. Ses ornements stellaires se désagrégèrent en volutes silencieuses, dépouillant peu à peu le Céleste de toute sa grandeur. Il ne resta bientôt qu’un homme vulnérable, les joues noyées de larmes, affaissé dans la cendre et déjà offert à l’oubli. Son dernier geste n’avait été qu’un sursis pour celle qui venait tout juste de le sauver.

Sirylha s’approcha alors de Faerya, cette fois avec une lenteur jubilatoire.

— Pas de lame, donc, pour aujourd’hui. Pourquoi crever deux yeux quand on peut incinérer le rêve futile qu’ils abritent ? Regarde, stupide Sakya, je te fais l’honneur d’en finir avec ce fichu espoir que les tiens chérissent tant !

La jeune Qity, impuissante, fixait son bourreau. Yeux contre yeux. L’absence de peur horripila Sirylha, qui exigeait qu’elle daigne la supplier. Il n’en fut rien.

Faerya puisa dans ses dernières forces et leva le poing vers la voûte céleste, ignorant superbement la menace qui grondait devant elle. Lorsqu’elle ouvrit la main, cinq éclats de lumière bleue apparurent, un au bout de chaque doigt. Ils s’élevèrent avec la fragilité de lucioles promises à une extinction prochaine.

Sirylha éclata de rire.

La première lueur s’immobilisa au-dessus de Faerya. Une deuxième glissa à quelques pas d’elle et demeura suspendue au-dessus d’un espace encore vide, comme si elle attendait quelqu’un.

Les trois dernières partirent dans des directions différentes. Elles franchirent les limites de la zone du combat, poursuivirent leur course au-dessus des terres dévastées et s’éloignèrent jusqu’à n’être plus que trois points bleus assez éloignés d'elle. Elles étaient si distantes qu’aucun des protagonistes présents n’aurait pu les atteindre. Pourtant, un même frémissement les reliait toutes les cinq.

Durant un bref instant, des lignes de lumière coururent entre elles. Une figure gigantesque se dessina au-dessus de Tekoya avant de disparaître. Un pentagramme. Inachevé.

Faerya sourit à travers ses larmes.

— Je ne pensais pas… devoir te confier autant de vies…

Entre les paumes de Sirylha, une sphère de Néant se condensa. La Kaisen ne prêta aucune attention aux cinq lumières.

— Sombre idiote ! Tes lucioles sont aussi pathétiques que la chose qui agonise à tes pieds !

Faerya ne lui accorda pas même un regard.

— Je ne parle pas… à ceux qui n’appartiennent plus… à Tekoya.

Sirylha cessa de sourire.

Au moment où elle s’apprêtait à libérer son concentré de Néant à bout portant, une dizaine de portails s’ouvrirent autour d’elle. Ses propres fils, ceux qu’elle avait si souvent jetés sur ses proies, surgirent de toutes parts. Ils s’enroulèrent autour de ses poignets, de ses chevilles et de son torse avant de se tendre d’un même mouvement. Chaque filament issu de sa propre essence forma une toile de rébellion.

— Qu… ?

L’espace se plia autour de Sirylha et l’arracha brutalement à Faerya. Elle reparut une centaine de mètres plus loin, suspendue entre les portails qui l’enfermaient. Aucune lumière bleue ne l’attendait là. Elle se trouvait en dehors de la figure, rejetée du rituel que Faerya préparait.

Puis un portail plus vaste s’ouvrit à proximité de l'empoisonneuse. Il déchira l’air avec la lenteur solennelle d’un glas. Kamye apparut dans son cadre incandescent. Il fit un pas. La deuxième lueur bleue vint aussitôt se placer au-dessus de lui. Kamye leva les yeux. Puis il regarda Faerya. Elle avait su qu’il reviendrait.

Le poison avait ravagé son corps. Il progressait malgré tout, faisant un pas après l’autre, haletant, le visage impassible, déterminé à suivre une voie que la douleur ne pouvait plus modifier. Son bouclier avait disparu.

À sa place, une Étoile nue, à demi consumée, palpitait faiblement contre son avant-bras. Son éclat vacillant rappelait un cœur arraché à la voûte céleste. Sirylha ne pouvait la reconnaître. Kayla l’avait autrefois déchirée, puis emportée dans sa dernière danse. Kamye l’avait retrouvée depuis son retour sur Tekoya. Mais l’Étoile, elle, ne lui avait jamais pardonné son abandon.

— Je n’aurais jamais pu l’unir de nouveau à ma Constellation, souffla-t-il.

Ses mots tombèrent, lourds d’un aveu. D’un murmure, il relança les portails. Les fils qui entravaient Sirylha se tendirent à l’image de cordes funéraires. Ils l’arrachèrent à sa victoire fantasmée, la traînant vers une geôle sans nom, où le ciel Étoilé lui-même se refusait à regarder.

Kamye leva l’Étoile brisée.

— Hayrin.

Elle quitta son bras dans un sifflement ténu et fila vers Sirylha, comète silencieuse gorgée de lumière noire. Les portails se refermèrent autour d’elle sans disparaître. Leurs cadres se soudèrent les uns aux autres, formant une geôle suspendue dans le vide. Au centre, l’Étoile amorça son implosion. Elle ne détonna pas encore.

Sa lumière enfla lentement, tandis que les propres fils de Sirylha la maintenaient au cœur du désastre. À chaque battement, les parois de sa prison se rapprochaient.

Kamye s’agenouilla sous la lumière qui lui était destinée. À l’instant où son genou toucha la cendre, la lueur placée au-dessus de lui pulsa. Celle de Faerya lui répondit. Puis, les trois autres éclats s’embrasèrent à leur tour. Des lignes azurées jaillirent entre les cinq sommets.

L’une relia Faerya à Kamye. Les autres filèrent à une certaine distance. Peu à peu, l’immense figure se referma. Kamye en suivit les contours, stupéfait. Faerya n’avait pas seulement appelé à l’aide. Elle avait tracé à travers Tekoya les contours d’un dessein que Kamye ne comprenait pas encore.  Le pentagramme était complet. Mais sa lumière tremblait déjà.

Au loin, la prison de Sirylha s’illumina. Une première pulsation parcourut la Nova. Les portails se contractèrent autour de la Kaisen et ses propres fils s’enfoncèrent davantage dans sa chair. Elle étouffa un cri. Kamye ne se retourna pas. Tout le temps qu’il lui restait appartenait désormais à Faerya.

À demi conscient, Sakya rampait vers Faerya. Ses paumes empoisonnées laissèrent deux traînées noires dans la cendre. Il atteignit pourtant la jeune Qity et posa ses mains contre elle. Une chaleur tellurique, faible et profonde, passa de son corps au sien. La respiration de Faerya se fit moins irrégulière.

Sakya sourit.

— Toya… avait une confiance aveugle en moi.

Du bout des doigts, il écarta la mèche collée aux paupières désormais closes de Faerya et la glissa derrière son oreille.

— J’aurais aimé te connaître davantage, Faerya Qity.

Il ferma les yeux et appela chacune de ses Étoiles. Elles répondirent une dernière fois. Leur lumière jaillit de sa Constellation, traversa ses bras et rejoignit le pentagramme. Une à une, elles s’éteignirent en lui pour se rallumer autour de Faerya.

Sakya inspira difficilement.

— Pardonnez-moi…

Son ultime Étoile quitta sa poitrine. Son souffle avec elle. La main demeurée contre la joue de Faerya retomba dans la cendre. Aucun frémissement ne parcourut plus son corps. Plus aucune aura ne battit sous sa peau.

Sakya Qity venait de s’éteindre.

Au-dessus de lui, le pentagramme continua pourtant de briller. Sa dernière volonté lui survivait.

Une deuxième pulsation ébranla le ciel. La geôle de Sirylha rétrécit encore. Les cadres des portails se rapprochèrent de son corps tandis que la lumière noire de la Nova avalait peu à peu son visage.

— Kamye !

Kamye ne se retourna pas. Il garda les yeux fixés sur le corps immobile de Sakya. La mort du Céleste des Qity lui renvoyait déjà l’image de ce qui l’attendait.

— Faerya… Ce que j’ai osé faire pour les Elsan… lâcha-t-il d’une voix brisée. Cela ne doit plus empêcher les Qity de retrouver leur place sur Tekoya…

Sa magie stellaire, celle issue d’une Constellation épique, la plus vaste qui soit, quitta son corps pour nourrir le cercle d’Étoiles qui veillait désormais sur Faerya. Il se vida lentement, un univers qui éteignait ses astres un à un. Il ne demanda pas pardon. Il n’en avait pas le courage. Sakya Qity, au moins, avait su prononcer les mots.

La Nova pulsa une troisième fois. Cette fois, Sirylha hurla. Ses fils se resserraient autour d’elle à chaque battement de l’Étoile brisée. La lumière avait déjà dévoré les bords de sa silhouette. Dans quelques instants, tout serait perdu, jusqu’au souvenir de son dernier spectacle.

— Non ! Ne fais pas ça ! Je te dirai tout !

Sirylha frappait de toutes ses forces les barreaux formés par ses propres fils. Chacun d’entre eux ne broncha pas, solidement attaché aux portails qui l’encerclaient.

Elle chercha instinctivement Syrio. Rien ne répondit. Elle l’avait laissé mourir pour prolonger son spectacle, certaine de ne plus avoir besoin de lui.

Pour la première fois, elle comprit le prix de cette fantaisie.

— Je t’en conjure ! Je te dirai où elle est ! Nyfia est vivante !

Le nom marqua forcément le visage de Kamye. Il ne fut pas surpris pour autant.

— Je sais, répondit-il. Je l’ai toujours su...

La Nova éclata.

Un frisson parcourut l’espace. La destruction de Sirylha déchira le lointain avec une telle violence que même les Étoiles détournèrent les yeux. Une pluie, cette fois-ci de lumière, se mit à tomber du ciel. Un hommage silencieux à l’ombre d’un héros déchu. La poussière d’Étoiles ne descendait pas pour acclamer. Elle descendait par respect.

Kamye leva de nouveau les yeux vers le ciel. Il y trouva le nom qu’il n’avait jamais oublié.

— Nyfia… Tes filles…

Des larmes, les premières depuis des lustres, tentèrent de parler à sa place. Kamye n’avait plus la force de se mouvoir. À peine pouvait-il recueillir le sang qui s’échappait de sa bouche.

— Nyfia...

Puis Kamye s’effondra. Son corps, vidé de son éclat, commença doucement à se défaire. Les contours de ses traits tremblaient déjà dans la lumière qu’il dirigeait vers Faerya. Une part de cette énergie aurait suffi à ralentir le poison. Kamye le savait. Il l’avait pourtant donnée tout entière.

Faerya flottait encore dans l’écrin du pentagramme, gardienne inconsciente d’un avenir suspendu. Elle vivrait. Peut-être.

Kamye, lui, demeurait quelque part entre le Néant et la lumière mourante des Étoiles. Il s’efforça de garder les yeux ouverts. Ou, il crut pouvoir les ouvrir. La frontière entre la conscience et l’oubli était devenue trop mince pour qu’il distingue encore le songe de la réalité.

Quelque chose le souleva. Deux bras se refermèrent autour de lui. Une chaleur familière traversa le froid qui gagnait sa poitrine. Au-dessus de son visage, une silhouette tremblait. Kamye voulut prononcer son nom. Aucun son ne franchit ses lèvres.

Ayako.

Sous sa forme divine, l’Élue du Néant rayonnait d’une puissance capable de déchirer la trame du réel. Son aura se déploya autour d’eux en vagues furieuses, soulevant la cendre et repoussant les dernières retombées de la Nova.

— Ne me quitte pas !

Elle plaqua une main contre la poitrine de Kamye. Un battement lui répondit. Faible. Puis un autre, si distant qu’elle crut l’avoir imaginé.

— Tu es encore là…

Sa voix se brisa entre le soulagement et la terreur. Ayako plongea son aura dans son corps. Le Néant repoussa le poison loin de son cœur, força les particules qui se détachaient de sa peau à rejoindre leur place et referma momentanément les fractures de son essence.

Kamye inspira. Un souffle infime, douloureux, mais réel. Ayako redoubla de puissance. L’espace se plia autour d’elle. Le sol se fendit. Les portails de Kamye frémirent comme s’ils allaient renaître sous l’impulsion de sa volonté.

Pourtant, le poison progressait encore. Tout ce qu’elle réparait se brisait de nouveau. Chaque battement gagné affaiblissait le suivant. Kamye ne mourait pas dans ses bras. Pas encore. Mais Ayako ne parvenait pas à le sauver.

— Reste avec moi, murmura-t-elle. Je t’en supplie… reste.

Ses bras se resserrèrent autour de lui. Ses larmes glissèrent sur le visage encore chaud de celui qu’elle n’avait jamais pu remercier. Celui qui avait offert une dernière chance aux jumelles qu’il avait juré de protéger.

Autour d’eux, le champ de bataille n’était plus qu’un cimetière d’échos. Sirylha avait disparu. Sakya ne respirait plus. Faerya flottait entre la vie et l’extinction. Et toute la puissance divine d’Ayako se révélait insuffisante pour retenir Kamye plus longtemps.

Alors elle leva les yeux vers les Zascios. Vers les Constellations figées. Vers les cieux infinis.

— Aidez-moi !

Son appel fendit les hauteurs astrales. Rien ne répondit.

— Vous m’entendez ? Il est vivant !

Son aura explosa autour d’elle. Une onde de Néant fit trembler jusqu’aux lumières du pentagramme.

— Alors, faites quelque chose !

Le silence fut leur seule prière. Ayako baissa les yeux vers Kamye. Un nouveau battement palpita faiblement sous sa paume. Elle s’y accrocha comme à la dernière lumière d’un monde en train de mourir.

Puis une présence écrasa la sienne. Les particules de cendre s’immobilisèrent.

La pluie de lumière suspendit sa chute. Même le Néant autour d’Ayako parut hésiter. Quelqu’un se tenait dans le ciel.

Ayako releva lentement la tête. Une silhouette flottait au-dessus, auréolée d’une lumière si intense qu’elle découpait son corps dans le ciel. Elle ne descendait pas. Elle ne tendait aucune main vers Kamye.

Elle observait. Non. Elle jugeait.

Ayako reconnut d’abord ses cheveux, ondulant autour d’elle comme des filaments cosmiques. Puis cette peau irradiant une lumière primordiale. Enfin ses yeux émeraude, ouverts sur deux réalités superposées et pourtant fixés sur elle seule.

— Kayla…

L’Élue des Étoiles avait elle aussi revêtu sa forme divine. Pendant un instant, leurs deux puissances se rencontrèrent.

Le Néant d’Ayako se souleva comme une marée furieuse. La lumière de Kayla descendit à sa rencontre, froide, immuable. Entre elles, l’espace se déforma. Les couleurs se séparèrent. Les contours du monde vacillèrent sous la pression de deux vérités incapables de coexister.

Ayako protégea instinctivement Kamye de son corps. Kayla ne bougea pas.

Aux yeux d’Ayako, elle aurait dû accourir. S’agenouiller auprès de lui. Joindre sa puissance à la sienne. Au moins, essayer de sauver l’homme qui venait d’offrir sa vie pour Faerya. Elle n’en fit rien. Son calme devint plus violent que n’importe quelle attaque.

— Il est vivant ! cria Ayako. Aide-moi !

Aucune émotion ne traversa le visage de Kayla. Autour d’elle, les Étoiles brûlaient avec une perfection insoutenable. Elle semblait appliquer chaque conseil de la Pixie, contenir chaque parcelle de colère derrière cette immobilité absolue. Ses yeux la trahissaient. Ils ne regardaient pas Kamye. Ils ne voyaient qu’Ayako.

Sous la paume d’Ayako, le cœur de Kamye manqua un battement. Elle baissa brusquement les yeux. Rien. Puis une pulsation infime finit par lui répondre, plus faible que la précédente.

Ayako releva la tête vers Kayla. Elle n’y chercha plus une sœur, ni une alliée, ni même l’Élue capable de lui venir en aide. Seulement la raison de cette immobilité monstrueuse. Kayla n’avait toujours pas regardé Kamye.

Sous leur éclat, deux réalités se superposaient. Deux mondes différents. Quelque chose s’était produit de l’autre côté, quelque chose qu’Ayako ignorait encore et dont Kayla la tenait déjà responsable.

Ayako serra Kamye plus fort contre elle. Son aura noire se dressa autour de son corps comme une menace.

— Kayla…

Cette fois, son nom n’était plus un appel. C’était un avertissement. La lumière de Kayla s’intensifia.

Lorsqu’elle parla, sa voix ne descendit pas du ciel. Elle résonna tout contre Ayako, glaciale, impossible à tenir à distance.

— Qu’as-tu fait, Ayako ?

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