Diane, cabinet de psychologie
– Décrivez-moi une journée type.
Ma séance avec Narwam vient à peine de commencer, et je suis déjà tendue comme le sourire d’un arracheur de dents. Prise entre la peur d’être espionnée par la Contre-Alliance en ce moment même et la culpabilité de songer à utiliser mon patient pour garantir des soins adaptés à Chöy, je peine à me concentrer sur son récit. Je me suis laissée avoir par son débit rapide ; en quelques secondes, tous les préparatifs du matin, de son réveil à sa sortie de l’immeuble – en passant par sa douche, son petit-déjeuner, ses quelques lectures et exercices – m’ont été énumérés sans que son discours n’ait été modulé par quelconque détail ou jugement de la part du kad. Il faut que je le coupe au plus vite si je veux tirer quelque chose de ce flot de banalités.
– Une fois dans la cour de ma résidence, je discute quelques minutes avec mon frère, qui s’occupe du jardin et qui traîne toujours autour de sa cabane le matin, puis je vais à pied jusqu’à la station…
– Que fait-il ? Votre frère ? Autour de sa cabane ?
– Il nourrit des bêtes, coupe et plante des trucs verts en permanence. Il en faut pour nourrir tous les résidents de l’immeuble.
– Je me doute. Ce matin, il taillait ou il plantait ? Et sa cabane ? Il y vit ou c’est juste un entrepôt de jardin ? Vous pouvez me la décrire ?
J’enchaîne les questions face aux réponses vides ou absentes, le plus souvent un geste mimant doute ou ignorance. Je lui fais signe qu’il peut poursuivre.
– Après le trajet en tyrolienne, j’achète souvent un caratoc à la pâtisserie, puis arrivé au travail, dans le hall, le médic me scanne, ma patronne exige un pourcentage d’aptitude supérieur 85 % en début de journée...
– Le médic ?
Je l’interromps une fois de plus, provoquant son impatience d’en venir à des faits plus importants à ses yeux.
– Oui, une IA qui nous scanne pour contrôler notre aptitude au travail. Puis je…
– A quoi ressemble cette IA ?
La neutralité de mes questions semblent le désemparer, et il hésite quelques secondes afin d’être sûr que ma question et sérieuse pour répondre :
– Une IA murale, un boîtier pas bien grand il me semble, je n’y ai jamais fait très attention. Je peux continuer ? Je rejoins ma pièce de travail et je salue mes deux collègues, avant de m’installer à mon poste. Je travaille jusqu’à ce que mon fauteuil m’incite à prendre une pause, en général quatre ou cinq heures après mon arrivée. En début d’après-midi, on a la visite de Calidora.
Dans cette phrase, je repère le signe que je guettais depuis le début. Si je pouvais voir chacun des mots qui la composent, le dernier serait écrit avec une légère surbrillance, en gras, ou souligné, comme un hyperlien qui m’inviterait à cliquer dessus pour ouvrir une nouvelle page de la vie de Narwam. Globalement, je trouve que le métier de psy se résume ainsi à appuyer sur ces reliefs, ces aspérités de la personnalité, que forment avec le temps la sédimentation des frustrations ou des angoisses.
– Calidora ? je demande.
– Ma patronne. De Cali’manip. Calidora ! insiste-t-il.
Même si j’ai déjà entendu parler de cette kad célèbre, je maintiens mon air impassible qui à l’air de l’agacer.
– Ancienne rédactrice en chef de Darwin, inventrice du tissus manipulateur, à l’initiative du projet S3,…
– Oui, oui, je connais Calidora la journaliste, l’ingénieure, l’entrepreneuse… Mais parlez-moi de la femme qui vous trouble et dont je ne sais rien.
Narwam passe de la surprise à la gêne, puis commence prudemment à se livrer :
– Et bien… Oui, je suis souvent mal à l’aise face à elle. En premier lieu, parce qu’elle n’est pas aussi exigeante avec moi qu’avec les autres. Elle ne me fait jamais de reproche, ne retravaille pas mes développements, ne me fait pas reprendre entièrement des parties qui seraient moins fonctionnelles…
– Vous faites peut-être du bon travail.
– On fait tous un excellent boulot, proteste-t-il, autrement on travaillerait en face, à Siussix ! Je ne sais pas, c’est autre chose. C’est comme si elle ne me prenait pas au sérieux. Même quand…
Narwam hésite et je retiens mon souffle ; après que son pied ait franchi le seuil de mon cabinet au sens propre, il reste à sa langue suspendue la responsabilité de le faire au sens figuré.
– Même dans la manière dont elle joue à nous séduire. Avec moi, elle est différente.
Narwam se tait et je vois à son air concentré qu’il prend maintenant au sérieux notre échange. Il cherche à me faire comprendre un ressenti bien précis, et dans notre situation, c’est une avancée spectaculaire. Lentement, il reprends :
– C’est une 8+, et pas n’importe laquelle. Calidora, son petit quelque chose en plus, il fait 60 cm de long et a déjà fait couler plus d’encre que tous les calamars de l’institut Jarjie. Elle ne flirte qu'avec les Six, ne laisse que les Sept et les Huit la mettre enceinte. Elle travaille entourée d’hommes et de femmes avec lesquels elle peut mimer des jeux de séduction, mais il n’existe jamais aucune ambiguïté.
Il s’interrompt, comme perdu dans ses pensées. Je le rappelle :
– Qu’est-ce qui est différent avec vous ? Vous ne rentrez pas dans ces petits jeux ?
– Si ! Enfin, j’aimerais. Mais quand elle me provoque, c’est comme si ça l’amusait de voir qu’elle m’impressionne. En tout cas, je crois qu’elle n’agit pas pareil avec Gasby, par exemple.
– Qu’est-ce qu’elle fait avec vous qu’elle ne ferait pas avec Gasby, d’après vous ?
– Et bien, par exemple, elle me montre souvent son dos. Je veux dire, j’ai l’impression qu’elle me le montre souvent, plus que nécessaire.
Sa remarque me fait réaliser qu’il ne m’a toujours pas parlé de la principale particularité de Calidora, qui fait toute sa célébrité. Il l’a à peine évoqué, alors que n’importe qui l’aurait cité en premier lieu. Je décide de le bousculer légèrement :
– Et cela vous déplaît ?
– Non, bien sûr que non !
Réponse donnée dans la précipitation, je devine un fantasme refoulé bien au fond de son cerveau ventral, que je décide d’aller chatouiller.
– Voulez-vous bien me décrire le dos de Calidora Huit-Plus-Indrey ?
Narwam soutient mon regard, et je sens à travers eux qu’il ferme ses neuras pour me résumer, factuel :
– Le dos de Calidora présente une mutation épidermique à un stade jamais atteint. Tout au long de sa colonne vertébrale, de vrais écailles kératinisées forment une dorsale reptilienne extrêmement solide. C’est le résultat de centaines d’années de sélections visant à renforcer l’épine dorsale des kads, initialement aussi fragile que celle des saps alors que transitent par notre moelle épinière toutes les informations échangées entre nos deux cerveaux vitaux.
Je tente de percer à nouveau sa carapace en prenant un air admiratif pour demander :
– Et en vrai, qu’est-ce que ça donne ? De voir ça ?
Touché. Avec un sourire timide, il répond en s’emballant progressivement.
– C’est incroyable. Lorsque le soleil tombe sur ses écailles, on distingue sa peau à travers le vert translucide, couleur verre poli, et lorsqu’elle marche, elle les fait miroiter à chaque pas. Mais il y a encore plus impressionnant. À chaque fois que Calidora met un nouvel enfant au monde, elle se teint une écaille en dorée, et j’ai pu voir une fois se refléter sur le sol blanc de son bureau la mosaïque de son dos, étalée comme un tapis hypnotisant et tranchant.
– Cette vision vous a excité ?
Ma question crue tranche ses élans bucoliques. Il balbutie :
– Je… je ne sais pas… j’ai tout de suite fermé mes neuras.
– Vous fermez souvent vos neuras en sa présence ?
Il acquiesce.
– C’est pour cela que je ne peux pas rentrer dans son jeu. Je n’ai aucune répartie dès que je ferme mes neuras.
– Mais si votre intuition est bonne, c’est elle qui provoque volontairement cette fermeture en vous tournant le dos ? Essayez de les garder ouverts la prochaine fois, pour voir comment elle se comporte lorsque vous lui donnez la réplique.
– Mais… si… je…
– Et bien vous banderez ! Et elle n’en saura rien !
Face à mon agacement, Narwan s’outre :
– C’est très incommodant. Et déplacé. Sur mon lieu de travail, face à ma patronne qui plus est.
– Oh mais quel empoté ! J’ai toujours été persuadée que les quadra gagneraient à se confronter davantage à leur moitié basse, c’est bien la preuve que j’avais raison. Sacrifier votre sens de la répartie pour fuir une hypothétique et innocente petite gaule, voilà l’aberration où vous êtes rendus. Apprenez donc à vivre neuras ouverts, un peu ! Autrement, dans soixante ans, toute une nouvelle génération de refoulés sera bonne pour aller consulter. Quand je pense qu’un seul quadra à bien voulu comprendre ça…
Dans ma tête, je complète : … et qu’il est devenu le leader de la Contre-Alliance Fusionniste.
Narwam, cabinet de psychologie
Depuis qu’elle m’a demandé de parler de Calidora, il se passe quelque chose d’anormal avec mes neuras. Je les sens trop, comme si toute ma colonne vertébrale était parcourue d’une électricité ingérable qui les feraient gonfler tout en leur offrant une autonomie déplaisante. Des picotements se déplacent le long de mon dos tandis que ma colère et mon désir remontent librement jusqu’à mes lèvres pour se livrer sans résistance aux oreilles de la psychologue. Lorsqu’elle me suggère d’apprendre à vivre neuras ouverts, j’ai l’impression que c’est une conspiration. Elle est de connivence avec mon cerveau ventral en pleine mutinerie, qui cherche à faire de moi un animal aussi victime de ses humeurs qu’un simple sap.
Puis, nous changeons de sujet. Elle me questionne sur ma fin de journée. Mes neuras se referment et ma paranoïa recule, laissant mon cerveau principal – bien qu’un peu hébêté par cette inondation inhabituelle – seul narrateur. Je parle de mes poulpes, elle m’interroge sur mes choix d’ambiance d’intérieur. Je choisis presque toujours « champêtre » ou « vaisseau spatial ».
– Les deux ambiances installées par défaut lorsqu’on achète un appartement holographique, fait-elle remarquer.
Elle laisse passer quelques instants, comme pour me laisser le temps de prendre ma défense, puis son verdict tombe :
– Il y a beaucoup d’éléments de votre quotidien auxquels vous accordez peu d’importance, il semblerait.
Là encore, je suis sans réponse. Je ne comprends pas son intérêt pour tous ces détails. Observer la cabane de mon frère ou l’aspect du médic n’est tout simplement ni dans mon caractère, ni dans mon intérêt. Comme je lui fais part de ces réflexions, elle perd pour la première fois son air impassible. Je m’étonne :
– Qu’est-ce qu’il y a d’amusant ?
– J’ai souris ? Toutes mes excuses. C’est que…
Après une petite hésitation, elle m’explique :
– J’avais émis une hypothèse, lors de mes recherches, selon laquelle, à l’origine de l’inexplicable supériorité des saps en matière d’arts, se cacherait l’incapacité des kads à prêter attention au monde qui les entoure. Qu’est-ce l’art, sinon la restitution d’une vision particulière du monde ?
– Et alors, vous avez pu démontrer cette hypothèse ?
– Malheureusement non, j’ai interrompu toutes mes recherches avant d’avoir pu conclure.
Déçu, je balaie donc sa remarque d’un haussement d’épaule.
– Vous voulez que je continue ? Ma soirée ?
– Non, merci, je crois que j’en sais suffisamment. Sauf si quelque chose d’un peu plus original que tout ce que vous m’avez décrit jusqu’à maintenant vous arrive entre le dîner et le coucher.
– À ce moment-là, je suis souvent sur PSH, dis-je sans savoir si cet élément va l’interpeller.
À son tour, elle chasse mes propos d’un revers de la main, puis insiste :
– On ne prend pas de risques en tournant la tête légèrement plus à gauche, ni en faisant trois pas de plus en direction d’une cabane.
– Vous pensez que cela pourrait être bénéfique à la santé de ma main ? Je n’ai plus que quarante-quatre jours avant le début de mon contrôle sélectif.
– Je l’ignore encore. Mais c’est en affinant la capacité d’écoute de votre corps entier que vous pourrez la comprendre. Vous savez, vous n’êtes pas le seul dans ce cas-là. Vous, les quadras, êtes un peu comme des bébés qui auraient grandi trop vite. Vous avez une compréhension du monde très poussée, mais vous le connaissez si mal ! Et il en est de même pour votre corps ; cette manie qu'a votre race à voir vos corps non pas pour ce qu'ils sont, mais comme le résultat perfectible de croisements... ça vous fais lorgner toujours dans la direction de l’universalité, jamais dans celle de l’intimité. Et vous essayez d’écrire ! Haha ! Vous êtes les anti-poètes de la création !
Elle s’est laissée emporter dans un élan passionné et exaspéré à la fois, et à ma propre surprise, je me joins à son amusement.
– C’est bon, vous avez fini ?
Elle me retourne le petit sourire amusé que je lui tends, et me dit :
– Je vous quitte avec la même consigne que la dernière fois : ouvrez-vous, soyez à l’écoute de vos cerveaux annexes. Et voici du travail supplémentaire puisque vous êtes pressé : essayez d’observer davantage ce qui vous entoure. Ne pas être capable de me décrire des lieux ou des objets que vous croisez quotidiennement, quand on a votre intelligence, c’est du domaine de l’irrationnel !
*
Sur le banc du petit square où j’ai rencontré Xylia, il n’y a personne. Je suis sans nouvelle d’elle depuis notre après-midi passée sur le pont, il y a quinze jours ; son silence m’inquiète de plus en plus et me donne déjà envie de fermer mes neuras. Je résiste. Saleté de faux médecin sap.
Diane, Bol du Bord
– Ce soir, c’est à ton tour.
– Non, désolé, mais je ne découcherai pas, persiste Gil.
Mercredi matin, au fond du salon le Bol du Bord. La terrasse, régulièrement humectée par la bruine qui ne quitte plus la ville depuis dimanche, a été désertée par tous les parisiens sains d’esprit. Pour changer, Gil n’est pas d’accord avec le programme que je lui propose.
– J’ai le droit de te forcer la main, la roulette l’a dit hier : le sept blanc, axe « recommencer à vivre », t’avais noté « profiter d’une soirée toute seule ».
– C’est trop tôt. Chöy commence à peine à s’habituer à ta présence, je ne vais pas te le confier toute une soirée.
– N’importe quoi. Il m’adore parce que je le laisse jouer avec ma clipontine capillaire. Gil, s’il te plaît, profites, pour une fois que tu bosses pas en semaine. Je te jure, ça va te faire du bien ! Dimanche, quand j’ai passé la soirée chez moi, ça m’a fait un bien fou ; et pourtant ça fait que deux semaines que je dors dans la boîte à chapeaux que tu appelles appartement. Je suis sûre que t’as oublié ce que c’était que de vivre dans autant d’espace. Pour toi toute seule.
Gil sourit, un peu conquise.
– C’est sûr, j’ai oublié ce que c’était. Tu as fait quoi, dimanche ?
– Mon programme habituel du dimanche, quand j'ai pas Anna. Je me suis envoyée en l’air avec Gabin, mon pot de muscu – lui aussi a ses gamines une semaine sur deux et aime bien décompresser après – puis j’ai bu du thé dans mon bain en écoutant chanter Marlyn Broos. J’ai fini par m’endormir avec mon chien et mes grosses chaussettes de montagne. Alors je ne sais pas ce que tu aimais faire pour te détendre, mais vas-y, tiens, c’est mes clefs, profite de mon appart, va relire l’Iliade en latin ou t’amuser à faire le tableau de Mendeleïev au point de croix !
– En grec, me dit-elle simplement en m’arrachant les clefs des mains.
– Quoi ?
– L’Iliade. En grec.
Gil se lève et me plante là, sans autre forme de cérémonie. Elle part avec mes clefs en me laissant régler l’addition, mais c’est moi qui me sens victorieuse.
Narwam, Cali’manip
Dès le lendemain de mon rendez-vous chez la psychologue, Calidora me demande dans son bureau. Je m’y rends avec la ferme intention de ne pas faire entorse à mon traitement pseudo-médical accablant à base d’ouverture des neuras, angoissé par l’idée que mon corps puisse me jouer des tours, mais tout de même curieux d’observer un éventuel changement de comportement de sa part si je réponds à ses provocations.
Elle m’accueille dans un bureau rétréci par la présence de nombreux prototypes grisâtres, aux textures et aux odeurs variées, et m’invite distraitement à m’installer quelque part entre un aquarium vert et un cactus bleuté.
– Bonjour Narwam, vous arrivez tôt ce matin, et cela tombe à pic. En votre absence, hier, j’ai passé du temps sur votre branche de code ; je dois avouer que je m’y suis prélassée. Du travail très propre, très lisible – oh ! j’ai bien corrigé quelques coquilles, trois fois rien, méfiez-vous cependant des confusions entre points-virgule et virgule – vous pouvez être fier de ce que vous avez accompli. Dans une semaine, la S3 part au tissage. Dès demain, je vous demanderai de bien vouloir merger votre code sur la branche principale. Votre travail touche à sa fin !
Abasourdi par la déclaration, je balbutie :
– C’est que… Je pensais avoir encore un peu de temps pour m’assurer que le bug 6024-9 avait bien disparu… Gasby et Kurb ne mergent que dans six jours alors...
– Gasby et Kurb sont des limaces. Réjouissez-vous un peu, demain, votre code va rejoindre le mien ! Votre petit ruisseau intègre enfin physiquement le cours de la S3.
Théâtrale, elle accompagne sa phrase d’un geste ample aboutissant sur le lancer d’un petit caillou jusque-là dissimulé dans le creux de sa main. Le galet atterri au centre d’un bloc de tissus manipulateur, visiblement extrait du code de Gasby, car un « ploc » caractéristique de la chute d’un projectile dans une eau tranquille vient chatouiller de plaisir les oreilles de Calidora.
Heureuse comme une déesse de la forêt, elle s’éloigne de quelques pas pour s’accroupir devant le cube, le humer encore une fois, battant des mains et se félicitant d’avoir presque atteint la perfection. Voir notre projet si proche de son aboutissement devrait également me remplir d’euphorie. Voir cette femme, invitée si récurrente dans mes fantasmes, dans une position qui me révèle autant une partie juvénile de sa personnalité que l’intégralité de ses écailles dorsales, mises à nue par une tunique fendue faite sur mesure, devrait faire monter en mes neuras un début d’excitation. Au lieu de cela, je lutte contre une grande colère et répond d’un ton le plus calme possible :
– Oui, bien sûr, je suis heureux. Mais je suis aussi inquiet pour la sécurité de la S3. Je n’ai toujours pas réussi à comprendre l’origine du bug 6024-9.
En essayant de faire preuve d’un peu de légèreté, j’ajoute :
– Surnommé le bug du pont, depuis que j’ai pu voir que ce périmètre se trouvait sous le pont des Croisés. Le risque de chute est à envisager.
Calidora se redresse et je suis rassuré de constater qu’elle semble s’inquiéter de ces nouvelles informations. Mais très vite, elle les chasse de son esprit et tente de me rassurer :
– Par « sécurité », appuie-t-elle avec un clin d’œil, j’ai envoyé au tissage un échantillon d’un mètre carré de votre code ; j’ai pris soin de sélectionner le périmètre 6024-9 qui vous inquiète tant. Nous le recevrons d’ici une petite heure ; j’ai prévu de lui faire subir les pires offenses. Vous savez que je peux me montrer agressive, susurre-t-elle en faisant un pas vers moi.
– Vous avez envoyé un échantillon de mon code au tissage ?
Sans m’en parler, me dis-je. Deux ans de travail, pas une aide, pas un conseil, et elle envoie un échantillon de son choix au tissage sans me demander mon avis. Ne parvenant pas à masquer mon amertume, je m’adresse à elle comme jamais je n’ai osé ni rêvé le faire :
– Le bug du pont s’assoit sur un réseau d’impacts minimes. Je ne confonds pas les points et les points-virgules, vous le sauriez si vous aviez suivi mon travail un peu plus régulièrement. C’est typiquement le genre d’actions dont il est capable, installant confortablement son nid au centre d’une toile d’araignée presque indécelable. C’est pourquoi je peux vous assurer que vous ne trouverez aucun défaut dans l’échantillon que vous allez recevoir ; il aurait été bien plus malin d’imprimer une version miniature de ma branche de code afin de faire des test par micro-impact, ce que je vous aurais suggéré si vous m’aviez laissé en placer une lors de notre entretiens il y a quinze jours.
Ma patronne se raidit, accusant le coup. Ses yeux et ses lèvres se fendent sous le coup que je porte à son orgueil. S’en échappent en mince filet le regard et le sifflement de vipère que Calidora réserve à ceux qui l’ont déçue. De mes neuras toujours ouvert me provient l’avis immédiat de mon cerveau ventral affolé : il faut fuir. J’ai l’esprit assez clair pour résister à cette tentation, mais assez contaminé par sa terreur pour lui accorder un bref regard derrière moi. Là, se tient dignement le cactus que j’ai remarqué en entrant, effrontément plus haut que moi de vingt bons centimètres. Je suis comme un mulot acculé entre un reptile et une tapette à souris, car il ne manque au cactus, qui brandit deux énormes fleurs jaunes improbables dans un alignement horizontal parfait, qu’un chapeau de cow-boy pour achever le tableau comique et menaçant dans lequel je suis piégé. Après une lente hésitation, Calidora recule d’un pas et me jette hors de son bureau en quelques mots :
– Rentrez chez vous, reposez-vous. Demain, venez merger votre code sur la branche principale puis prenez des vacances. Cela nous fera du bien.
Diane, cabinet de psychologie
Je ne revois pas Gil avant notre séance du lendemain matin. À ma grande déception, elle se montre aussi secrète que d’habitude.
– Alors, cette soirée toute seule ?
– Oui.
Prenant une voix haut perchée, je me console avec un peu d’auto-congratulation :
– « Super Diane, je me suis éclatée avec tous mes amis morts depuis plus de cinq siècles ! » Oh mais avec plaisir Gil, c’est quand tu veux. A ce propos, ne perds pas la main, nous sortons ensemble la semaine prochaine. J’aurai Anna, elle fera du baby-sitting.
– Pardon ? Diane, je sais que j’ai un axe « recommencer à vivre » dans ma thérapie, mais mon objectif n’est pas non plus de redevenir aussi fêtarde qu’à vingt ans !
– D’abord, sache qu’en tant qu’amie, je meurs d’envie de te charcuter jusqu’à ce que tu m’avoue tout tes excès de jeunesse. Mais ce n’est pas mon rôle pour le moment, alors laisse moi juste te rassurer : nous ne sortons pas pour nous amuser. Nous avons deux objectifs. Le premier, tu dois parvenir à avoir « une conversation sérieuse et spontanée avec un inconnu physiquement sympathique », pour reprendre tes mots. Ça, c’est pour respecter ton dernier score à la roulette antonomiale, le sept blanc. Le second est beaucoup plus délicat.
– Plus délicat qu’aborder un inconnu ? Tu te rends compte que j’ai pas fait ça depuis des lustres. Quoi ? Tu vas finir par m’inquiéter… Qu’est-ce qu’on va faire au juste ? Pourrais-tu me dire quel est ce second objectif ?
– On va négocier votre ticket d’entrée.
– Notre… Pour entrer où ? Oh !
Gil s’étonne, puis comprend. Cette semaine, le moral de Chöy s’est bien amélioré. À l’inverse de sa santé. J’ai promis à Gil de l’amener là où il pourrait être soigné, mais il me reste à réussir à reprendre contact avec le Dr. Bô sans passer par les réseaux habituels. Non pas tant parce qu’il me l’a interdit que parce qu’il a méticuleusement fait effacer toutes mes sauvegardes de contacts liées à la Contre-Alliance. Heureusement, il me reste en tête une adresse ; j’ose espérer que le bar qui s’y trouvait encore il y a quinze ans n’a pas disparu depuis.
Narwam, appartement de la résidence Sytropie
Six jours passent durant lesquels j’use toute mon énergie à combattre les furies qui s’évadent de mon cerveau ventral et tentent de détruire tout ce qui m’entoure. J’ai appelé le Dr. Lambert, avant-hier, pour m’en plaindre. Me plaindre de mes nuits infernales, de ma dispute avec ma patronne, de ma dispute avec mon frère, de ma main gauche, de plus en plus lente, et de cette sensation de tristesse et d’ennui de plus en plus présente, surtout depuis que je suis en « vacances ».
Moi : Vacances forcées, je précise.
Dr. Lambert : J’avais bien compris. Et avec votre frère, que s’est-il passé ?
Moi : En général, quand je vais le voir, je lui demande des nouvelles de ses légumes, de sa cabane et de notre père. Je n’écoute presque jamais ses réponses.
Dr. Lambert : Votre honnêteté vous honore…
Moi : Pour que vous puissiez me soigner, il faut que je me montre coopératif et sincère, non ? Hier, j’ai essayé de m’intéresser à lui, de parler de choses un peu plus intimes, puisque vous m’avez demandé de faire plus attention aux détails.
Dr. Lambert : Je n’ai pas qualifié votre frère de détail, mais je vois ce que vous voulez dire… Et alors ?
Moi : Je lui ai demandé ce qu’il faisait le soir, il m’a parlé de ses amis. Un petit groupe qu’il voit souvent, un Un et deux saps… Il m’a fait l’éloge de la sap pendant au moins dix minutes… J’étais déjà en colère, ça m’a agacé et impatienté…
Dr. Lambert : … et ?…
Moi : J’ai dû lui dire quelque chose du genre « les saps sont comme leurs chiens, flegmatiques, libidineux et tristes. »
Dr. Lambert : …
Moi : J’étais en colère… Je ne pense pas vraiment que vous soyez fainéants, beaucoup d’entre vous travaillent. Mais Tite – mon frère – l’a tellement mal pris, comme si je l’insultais directement. Il m’a répondu tellement sèchement : « Je ne te savais pas césurien ». Puis il m’a mis dehors lui aussi, comme ma patronne. On ne s’était jamais quitté en de mauvais termes.
Dr. Lambert : Si vous ne pensiez pas vraiment ce que vous avez dit, il suffit que vous alliez le lui dire. Votre frère a l’air de quelqu’un de bien, faites un pas vers lui.
Moi : Je ne sais pas. Je ne m’attendais pas à ce qu’il ait ce genre de fréquentation. Vous pensez qu’il est fusionniste ? En tout cas, observer ce qui m’entoure, ça ne me plaît pas. Peut-être qu’observer davantage ce qui nous entoure, c’est aller gratter le vernis d’un monde qui a mis si longtemps à camoufler sa laideur.
Dr. Lambert : Que voulez-vous dire ?
Moi : Je ne sais pas. Peut-être qu’on ferait mieux de tout arrêter. Ma main qui déprime, c’est pas si grave. Je crois que personne ne s’en est rendu compte à part moi. Cette thérapie d’ouverture des neuras, c’est ingérable. J’ai envie d’arrêter.
Dr. Lambert : Je comprends. Mais ce serait une erreur. Tout ce que vous m’avez décrit à l’instant est plutôt encourageant. Vous êtes arrivé à un stade où nous avons une bien meilleure visibilité : vous commencez à entrer en phase avec votre main malade, vous êtes maintenant en mesure de la comprendre, et donc d’agir. À la prochaine séance, nous pourrons commencer à travailler de manière très concrète, et je pense que vous ressentirez des effets bénéfiques immédiats. Nous nous voyons dans huit jours ; vous pensez que vous allez pouvoir tenir encore une semaine ?
Moi : Bien sûr que je peux tenir. Ce n’est pas difficile. En revanche, je ne sais pas si je le veux ; d’un point de vue stratégique, le poids des contraintes me semble excéder celui des bénéfices éventuels en cas de guérison totale.
Dr. Lambert : Peut-être parce que vous n’avez pas idée des ravages d’une dépression sévère. Et je ne parle pas d’une petite dispute ou deux avec votre entourage. Croyez-moi, il ne faut pas laisser tomber votre main.
Moi : D’accord. D’accord. Merci. À bientôt.