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Chapitre 7 : S'ouvrir au monde (2/2)

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Par Phémie

Diane

Depuis mon arrivée au cabinet ce lundi matin, je ne cesse de repenser à ma conversation téléphonique avec Narwam. Je demande à mon AssA d’afficher mon planning de demain. Peut-être qu’en faisant sauter ma pause déjeuner je peux le recevoir juste avant Zélia, ma patiente hebdomadaire du mardi après-midi. Un écran s’ouvre sur mon bureau, et je sélectionne sur mon calendrier la journée de demain, puis jette un œil au créneau midi-treize heures. S’y est glissé l’avatar souriant de Félix qui, quand je l’effleure de l’index, s’exclame d’une voix nasillarde : « Allô, chère collègue, je viens manger dans ton antre, c’est moi qui régale ! ». Je me mords la langue d’agacement, décline l’invitation et envoie un message à Narwam pour lui proposer le créneau. Je l’ai senti trop affaibli pour prendre le risque d’attendre une semaine pour le voir. Puis je me lève et me dirige vers mon canapé. Épuisée, je m’allonge et m’endors en un instant.

Plus tard, je suis réveillée par un cri.

– Maman !

Anna vient de surgir dans mon cabinet et jette un regard interrogateur à mon bureau vide.

– Je suis là.

Elle se retourne et me voit allongée sur le divan sans que cela ne la surprenne. Je me redresse et elle vient se coller à moi en cherchant mon étreinte.

– Je suis avec toi cette semaine, claironne-t-elle, je suis trop contente. J’adore l’appart de Gil. C’est minuscule, mais avec Chöy…

Elle s’interrompt, hésite un peu trop longtemps. Me regarde. Ou plutôt me scrute, comme pour deviner mon humeur du jour. Je reste impassible, cachant ma suspicion. Aurait-elle une nouvelle idée en tête ?

– Passer du temps avec Chöy, c’est ce que je préfère, me dit-elle finalement.

– Tu as toujours aimé t’occuper des enfants.

– Oui, mais il y a plus que ça. Quand je suis avec lui… je me sens utile, exactement à ma place. J’ai l’impression que je suis faite pour ça, tu vois.

Encore sonnée par ma sieste improvisée, je coupe court à la conversation :

– Oui, je suis très contente que tu ai trouvé ta voie, je suis fière de toi. On se voit ce soir ma puce ? Je viens te chercher à 17h au lycée.

Je l’embrasse et ma fille sort avec un air de regret, mais je ne prends pas le temps d’y penser. Mes premiers patients de l’après-midi arrivent dans cinq minutes et je n’ai pas encore préparé ma séance.

Narwam

Je me réveille d’une sieste agitée. Une tentacule de Cil me masse ma main engourdie, tandisque deux autres dessinent des petits ronds sur mes tempes. De la main droite, je saisis sa tentacule principale pour le remercier en tactile.

Cil : Cauchemar, encore ?

Moi : Toujours. Pas de réponse de Xylia.

Cil : Petite arbrion peut-être partir trouver son Autre.

Moi : Peut-être. Mais pourquoi pas de message pour me le dire ? Ou peut-être qu’elle ne plus vouloir me voir. Les arbrions, si fantasques.

Je me lève difficilement, les douleurs que j’ai dans le bras entier commencent à se propager dans mon dos. Le Dr. Lambert a raison, il faut soigner cette main qui a le potentiel de se retourner contre moi. A croire qu’elle mobilise toute sa faible intelligence dans le seul projet de me pourrir la vie au maximum. Alors que je mixe un jus protéiné, il me semble entendre qu’on frappe à ma porte. J’interromps la machine pour m’en assurer, puis me dirige vers elle, circonspect. Il n’y a que mon frère qui passe me rendre visite ici. Ma surprise est aussi grande que mon effroi quand je découvre Calidora, pressée de se faufiler dans mon appartement impersonnel. Avant même de la saluer, je balbutie en direction de mon IA d’intérieur, fraîchement baptisée :

– Imia ! Ambiance champ… non, ambiance…

– Inutile de vous embarrasser, me coupe Calidora en se dirigeant droit vers le salon, je ne viens pas critiquer votre manque de fantaisie. Moi même j’aime bien les intérieurs neutres. On voit mieux le travail des architectes, ajoute-t-elle en caressant au passage la magnifique butte-de-confort qui sépare le salon de la cuisine. Comme je reste bêtement planté dans l’entrée, elle s’assoit dans le fauteuil, saluant Cil d’une poignée tactile, puis me fait signe de la rejoindre :

– Installez-vous, je n’en ai pas pour longtemps mais ce sera plus simple pour moi si vous êtes assis. Je n’ai pas l’habitude de demander service.

Obéissant à ses gestes, je m’assoie face à elle en faisant profil bas, toujours honteux pour la manière dont je me suis adressé à elle mercredi dernier. Qu’elle l’ait préparé ou pas, son discours sort d’une traite, ne trahissant ni rancune ni admiration tandis qu’elle me dit :

– Sachez que je ne viens pas pour vous présenter mes excuses ; je reconnais pourtant que vos accusations étaient fondées, et je comprends votre colère. Elle me rassure, même. Je vous ai laissé travailler seul, sans filet ; vous avez du même coup bénéficié et fait les frais d’une autonomie totale, alors même que vous étiez le moins expérimenté de l’équipe. Vous ne vous étiez jamais plaint, ce qui pouvait trahir un manque d’implication inquiétant.

Le service automatique de gestion des invités s’étant activé, Calidora se commande une infusion et trois biscuit à la violette sans cesser de parler :

– Au lancement du projet S3, j’étais persuadée que je prendrais moi-même en charge la gestion des chutes et des noyades ; personne d’autre ne pouvait le faire. Je savais qu’il allait être délicat pour moi d’encadrer l’équipe de sept programmeurs et concepteurs en même temps que l’atelier de tissage, quand se sont ajoutés tous les rendez-vous administratifs et politiques nécessaires à la mise en place du projet. Je ne pouvais plus tout assurer, et j’ai connu quelques semaines difficiles. Je ne parvenais pas à recruter, et j’ai cessé de perdre du temps avec les entretiens d’embauches, jusqu’à ce que je reçoive votre candidature. Vous demandiez un salaire ridicule et j’ai pensé que vous seriez une main d’œuvre bienvenue pour les crash-test.

Je retiens une exclamation de surprise, car jamais il n’avait été question, dans nos entretiens, que je ne fasse que du test. En faisant tomber un premier biscuit dans la tisane que le BON vient de lui apporter, Calidora poursuit :

– Pourtant, un an plus tard, en vous confiant la partie relative à la sécurité, je mettais ma carrière entre vos mains. Bien sûr, vous êtes brillant, je m’en suis vite aperçue. Toutefois, si je vous en ai demandé autant ces deux dernières années, ce n’est ni parce que vous êtes plus intelligent que Kurb, ni parce que vous êtes plus solide que Gasby. Si je vous ai confié ce travail, c’est pour les mêmes raisons qui font que je ne vous ai pas accordé beaucoup de mon temps : vous êtes un solitaire entêté, Narwam.

Portant sa cuillère à la bouche, elle maintient un sourire narquois tandis qu’elle mâchonne son biscuit imbibé. Gêné par ce silence, je demande un peu naïvement :

– Vous manquiez de temps, ça vous arrangeait de savoir que je ne demanderai certainement pas d’aide ; pourquoi ne pas m’avoir dit dès le départ que vous attendiez de moi une totale autonomie ?

– Arrêtez, ma porte ne vous a jamais été fermée. Elle ne l’était pas plus pour vous que pour un autre. Mais vous avez toujours rechigné à la passer. Combien de temps avez-vous mis pour me parler du bug du pont ? Deux mois ?

Je le reconnais.

– Et cette main ? lâche-t-elle en désignant ma main gauche du bout du doigt. Vous savez, même si vous vous êtes efforcé de le cacher, je me suis bien rendue compte de ce qui vous arrivait. Votre fatigue régulière, votre légère perte de vitesse d’écriture. Depuis quand avez-vous cette tendinite ?

Ma frayeur retombe, je reprends mon souffle le plus discrètement possible. Non, Calidora n’aurait pas pu deviner ce qui arrive réellement à ma main.

– À peu près cinq mois, dis-je avec une sincérité partielle.

– Vous saviez très bien que j’adhère à un programme spécial pour les tendinites du programmeur. Il vous suffisait juste de venir m’en parler, en une petite semaine le problème était réglé.

Si seulement, avais-je envie de lui répondre. Oui, madame, dis-je sobrement.

– Non ! me contredit-elle. Vous essayez de me prouver votre loyauté en disant oui, sans doute pour rattraper votre coup d’éclat de mercredi, mais vous n’en pensez rien. Vous n’auriez jamais arrêté le travail une semaine, comme vous ne m’auriez jamais demandé d’aide si vous aviez pu l’éviter. Vous fonctionnez seul – selon votre propre rythme et avec votre logique particulière – et vous fonctionnez bien. Alors, j’admets qu’il n’était pas honnête de vous laisser livré à vous-même tandis que je passais mon temps à surveiller Gasby comme un enfant au musée de la porcelaine, mais je suis toujours persuadée d’avoir agit pour le mieux, dans l’intérêt du projet S3. Et comme votre attitude récente m’a prouvé votre implication, je vais vous demander encore un dernier effort.

Calidora s’arrête pour ménager à sa requête un piédestal fait d’un silence grave :

– Je voudrais que vous apportiez la dernière main sur le code, pendant toute la durée de l’envoi au tissage, demain. Je serai moi-même à l’atelier pour accompagner les équipes sapiens qui dérouleront la S3 sur la Seine tout au long de son impression. Vous pourrez ainsi vous assurer que notre travail reste stable jusqu’à la dernière seconde, et que le bug que vous redoutez n’apparaîtra pas dans la version finale ; comme vous me l’avez fait remarquer, il s’agit aujourd’hui de notre plus grande menace, et vous êtes celui qui la connaît le mieux.

Abasourdi, je cède à l’urgence de fermer mes neuras avant que trop d’émotions contradictoires ne m’embrouillent la langue. Jamais je n’aurais pensé que Calidora puisse déléguer cette immense responsabilité. Le dernier programmeur à parcourir le code avant son envoie au tissage, avant sa cristallisation complète, ne doit pas laisser passer la moindre erreur ; car une fois tissée, la S3 ne pourra subir que des mises à jour mineures, grâce à l’absorption de nouveaux tissus contaminants. Ce dernier procédé n’étant pas tout à fait au point, une fausse manipulation au moment de l’envoi pourrait définitivement planter tout le projet et nous obligerait à lancer une seconde impression. Et je doute que Calidora ait les financements pour une deuxième tentative. Comme je ne réponds pas tout de suite, elle ajoute :

– Bien sûr, si vous acceptez, je vous considérerai comme mon associé, et vous présenterai comme tel lors de l’inauguration, à l’exposition universelle.

Joie et fierté m’envahissent tandis que j’accepte sa proposition. Lorsque je serre la main de Calidora, je sens que la chaleur de ces sentiments a envahi mon corps entier, circulant librement alors que je ne me souviens pas d’avoir rouvert mes neuras. Le moment est trop beau pour que je m’attarde sur ce mystère, et je préfère profiter de mes bonnes dispositions pour échanger avec elle quelques propos plus légers :

– Je suis tout de même déçu, quand je pense que je suis passé à côté d’une carrière de testeur !

Calidora se lève en riant, répliquant :

– Ne vous moquez donc pas des testeurs, il va bientôt falloir que vous en recrutiez pour votre équipe. Un ou deux, vous verrez en fonction des besoins ; et attention, ne me prenez pas des fines bouches, j’ai besoin qu’ils goûtent à tout.

– Faites moi confiance pour cela, je saurai les choisir. S’ils sont assez résistants pour boire mes paroles, ils avaleront l’eau de la S3 par seaux entiers !

– Ahah, Narwam… Oh ! Je suis sûre que vous n’êtes pas aussi ennuyeux et ronchon que ce que vous voulez bien faire croire.

– Ça, ça reste à prouver, dis-je dans un haussement d’épaules. Épreuve d’humour dans trente-sept jours !

Calidora saisit affectueusement mes joues et me redresse la tête.

– Narwan, regardez-vous ! Toujours aussi angoissé qu’à vingt ans. Essayez de mieux contrôler vos émotions, lors de votre contrôle sélectif ; votre jury ne craquera peut-être pas autant que moi pour vos petits airs de jeune sapiens.

J’écrase, en fermant une fois de plus mes neuras, le combat entre plaisir et gêne que provoque sa remarque, et nous échangeons un long sourire heureux et un peu surpris par notre nouveau statut. Elle prend ensuite congé en me souhaitant un bon dimanche.

– Madame, lui dis-je.

– Associé, me répond-elle en guise d’au-revoir.

Diane, cabinet de psychologie

Je suis en train de lire le résumé de ma séance précédente avec un couple mixte, quelques secondes après la sortie de ma fille, lorsque deux têtes angéliques se glissent dans l’entrebâillement de la porte, souriantes puis gênées. Je reconnais le petit couple adorable que je reçois pour la troisième fois pour de gros problèmes de communication. La femme, une petite sap cramoisie, dit d’un air hésitant :

– Bonjour… oh, désolé, on a vu quelqu’un sortir et la porte entrouverte, on a cru que c’était notre tour.

Le kad, guère plus à l’aise, m’adresse un geste d’excuse en reculant, vite imité par sa compagne. En m’exprimant assez fort pour qu’ils m’entendent distinctement, je réponds :

– Non, non, c’est pas votre faute, inutile de vous excuser, vous pouviez pas savoir, l’invention des salles d’attentes remonte uniquement à une dizaine de siècles.

Au réveil, le stress ne me va pas très bien.

Narwam

Moi : Non, je ne sais pas si je vais être augmenté, Gasby. Sérieusement, c’est la première chose à laquelle tu penses ?

Gasby : La deuxième, en réalité. Une femme est exceptionnellement entrée dans ton repère secret, donc je me suis d’abord demandé si tu l’avais baisée. Après, je me suis rappelé que t’avais aucune chance d’obtenir du sexe avec Calidora ; quand tu bosse pour elle, tu la touches pas. Mais plus elle te désire, plus elle te paye.

Moi : Elle a raison, tu dis vraiment que des tonnes de connerie en ce moment. Je sais pas si on va pouvoir te garder…

Gasby : Faux ! Je suis d’une lucidité magnifique ces derniers temps. Je peux même prédire que demain tu vas te faire bien chier en apportant la dernière main au code, tandis que moi, j’irai flâner sur les bords de Seine pour regarder notre œuvre commencer à se déployer sur elle comme un tapis de velours protecteur.

Moi : Tu ne seras pas le seul au spectacle ; tu ne penserais pas plutôt à aller crâner auprès des admirateurs et admiratrices du projet ? Tu sais qu’on doit attendre l’expo universelle pour pouvoir s’exprimer !

Gasby : Oh, relax chef ! J’ai pas prévu de prendre ma canne à pêche, je ne toucherai les sirènes qu’avec les yeux. J’aime regarder les travaux, voilà tout.

Moi : Ok. Profites bien alors. Tu me raconteras. Les travaux « pratiques ».

Gasby : Hum, oui, je sais que tu as besoin que je te fasse rêver…

Je quitte la fréquence de Gasby pour rejoindre celle du docteur Lambert. Elle ne me répond pas, et j’enregistre un message que j’espère rassurant.

Moi : Bonjour docteur Lambert, vous devez être en consultation, je voulais vous remercier pour votre proposition de rendez-vous, mais je ne serai pas disponible demain. Une urgence professionnelle va me retenir toute la journée. J’en suis désolé, mais je tenais à vous rassurer : j’ai bien peur de vous avoir affolée pour rien l’autre jour. Je pense gérer de mieux en mieux mes émotions. Depuis notre dernier rendez-vous, je n’ai fermé mes neuras qu’une brève fois avant qu’ils ne se rouvrent d'eux-même, tout naturellement. J’ai l’impression d’être plus en phase avec mon corps, et je vous remercie pour cela. Je suis sûr que je peux en tirer profit pour l’épreuve de Sport et Survie. Je serai sans faute à notre prochain rendez-vous, mardi dans huit jours. Bonne semaine, cordialement, Narwam.

Je regrette de ne pas avoir pu parler directement avec elle. Notre dernier échange téléphonique m’avait grandement rassuré, et j’espérais qu’elle puisse balayer mes nouvelles petites craintes. Celles-ci concernent principalement le fait que mes neuras se soient rouverts sans que j’en ai conscience lors de la venue de Calidora, comme si la joie que j’avais ressentie était trop grande et trop noble pour être contenue dans mon ridicule petit cerveau ventral. Il s’agissait certainement d’un phénomène logique dans le cadre de la thérapie d’ouverture des neuras que le Dr. Lambert me fait suivre, mais sa confirmation m’aurait apaisée.

Au lieu de cela, je me fais encore du souci pour Xylia. Et cette inquiétude, fondée mais vaine, occupe un pourcentage aberrant de mon activité cérébrale. Mes neurones s’activent, se connectent, se transforment, se donnent du mal, comme si elles pouvaient faire quoi que ce soit pour synthétiser Xylia devant moi. Je reconnais là l'expression d'un symptôme de ma main gauche, que le Dr. Lambert m'a appris à reconnaître : je rumine. Je rumine comme un sap malade. Comme un chien qui court après sa queue.

Comme je songe au temps que peuvent perdre les saps et les chiens, et maintenant moi, à penser à des choses qui ne servent à rien, on frappe à ma porte. Pour la deuxième fois aujourd’hui. Et ce n’est toujours pas mon frère qui bondit à ma rencontre.

– Xylia !

Mon cerveau ventral m’envoie des flux d’émotions successifs, de la joie à la rancœur, de la surprise à la colère, tandis que j’observe la petite silhouette blanche qui se découpe sur l’obscurité du couloir de la résidence. C’est Xylia, c’est bien elle, et elle n’est toujours pas liée à son Autre. Dans l’urgence, je ferme rapidement mes neuras afin d’analyser la situation, et chaque élément que je constate donne lieu à une question que je lui pose d’un ton neutre :

– Tu es toujours seule ? Tu connais mon adresse ? Pourquoi est-ce que tu as une valise ?

– Je viens habiter chez toi quelque temps, me donne-t-elle comme unique réponse à mes trois questions.

Elle se cale magnifiquement sur mon registre actuel d’impassibilité totale et pénètre dans mon appartement avec un sans gêne admirable.

– Ta mère est au courant ? J’aimerais lui parler, pour mettre au point...

Le bruit de la porte qui claque avec conviction m’interrompt, puis Xylia m’adresse un inhabituel haussement d’épaules et de sourcils avec un air d’adolescente rebelle que je ne lui connaissais pas. Sa mère n’est pas au courant. Puis elle entreprend de verrouiller scrupuleusement ma porte sous mes yeux hallucinés. Je décide de lui faire peur, ou du moins de la faire réagir, et ouvre mes neuras pour enchaîner cette fois des questions plus agressives :

– J’ai mon mot à dire ou tu comptes t’installer sans plus d’explication ? Tu penses sérieusement que je vais héberger une sap mineure sans avertir les autorités ? Et pour finir : où as-tu appris à communiquer avec des verrous tactiles ?

Ma provocation fonctionne car elle se tourne vers moi en criant :

– Je ne suis pas une sap ! Et tu le sais très bien.

– Ta mère en est une ! Ses lois interdisent la fugue ! Et tu sais très bien que les enfants adoptif des saps doivent obéir à leurs lois, qu’ils soient saps, arbrions ou même kads !

– Oui, concède-t-elle avec un sourire mauvais, avant de se tourner à nouveau vers les deux cadenas encore déverrouillés. Elle va se retrouver prise à son propre jeu. Car selon elle, je ne suis plus une enfant, mais une adolescente. Elle dit que j’ai dix-sept ans ? Parfait, j’ai donc légalement le droit de m’absenter cinq jours à condition de laisser quotidiennement un message explicatif. « Je suis chez un ami, je ne rentre pas ce soir », dictes-t-elle, sans transition, à son transmetteur parental. Fait ! ajoute-t-elle à mon attention.

Dans la seconde, un claquement sourd vient marquer l’emphase en indiquant que la porte est entièrement scellée. Alors, Xylia s’adosse à elle pour laisser tomber, en même temps que son petit sac de toile bleue, son masque d’adolescente révoltée. La jeune rebelle que j’allais sermonner redevient l’enfant que je ne pense qu’à réconforter. Je remarque alors son souffle court, sa mine défaite. Elle a du longtemps courir et pleurer seule dans un quartier kad inconnu dans l’espoir de trouver chez moi la main tendue d’un ami. Je la lui offre enfin, en lui demandant :

– Tu veux me raconter ce qu’il s’est passé ? Viens, je t’accompagne au salon.

Elle refuse, secouant la tête d’un air fatigué.

– Alors je te fais visiter. Je dois bien réussir à trouver deux trois trucs dont tu ignores les secrets. Tiens, tu connais le BON ?

Mon engouement finit par payer, Xylia rigole quand le BON répond à ma demande de confection d’un grand goûter réconfortant : « Au vu de ce qu’il vous reste dans vos placards, je peux vous proposer deux tranches de pain et un grand verre d’eau ».

– Lance le programme de commande rapide s’il te plaît. En double, j’ajoute en analysant laborieusement la mine de mon amie, épuisée et amincie.

Quelques heures plus tard, après l’invasion de mes placards par les habits de Xylia, trois parties de jeux de courses et un passage en revue de toutes les ambiances intérieures téléchargeables, je prépare des beignets de légumes en la regardant jouer avec Cil. Mes poulpes ne l’effraient pas et, encore plus surprenant, c’est réciproque.

Entonnement, Xylia n’a pas choisi pour l’appartement de décors forestier mais une composition originale, presque psychédélique, dans laquelle mes canapés et fauteuils ont l’aspect de champignons vénéneux et où mes murs représentent des cavités creusées soit dans la maison en pain d’épice, soit dans l’œsophage d’une licorne.

– Imia, minaude Xylia, mets-nous de la musique.

L’IA ménagère lui demande des précisions :

– Que voulez-vous écouter ?

– Je sais pas… Qu’est-ce qu’il écoute, d’habitude, Narwam ?

– Vers 19h, Narwam écoute 86 % du temps la chanteuse Ésidore.

– Ah non, du chant choral pour une ambiance schtroumpf ça ne va pas du tout… Mets nous Catapundta ! L’anti-so’ment !

J’apporte les beignets sur la table-smiley tandis-que les premières notes plaintives de l’album nous parviennent, délicatement diffusées par chacune des pores du sol, des murs et du plafond.

– Hum, un peu triste ça, je remarque.

– Non, t’y connais rien. En même temps, à force d’écouter Ésidore, t’as les oreilles qui se bouchent.

Je m’assoit à ses côtés sur le chapeau du champignon rouge et blanc, souffrant au passage de mon mal de dos, toujours tenace. J’en profites pour répliquer :

– Rien à voir ! Ça, c’est la vieillesse !

Elle rit en attrapant un beignet, puis se love dans un recoin du chapeau avant de faire remarquer :

– En fait, tu n’es « officiellement » pas beaucoup plus vieux que moi.

– Même si tu avais vraiment dix-sept ans, on aurait quand même six ans d’écart... Mais la vérité, c’est que tu vivras beaucoup, beaucoup plus longtemps que moi.

Je regrette tout de suite ces mots. Xylia devient songeuse, et mâchonne son premier beignet en silence.

– C’est pour ça que t’es mon ami, finit-elle par dire.

– Quoi ?

– Ma mère, elle, elle voit les choses à l’envers. Pour elle, c’est le contraire : elle pense que ma vie va s’arrêter quand je vais devenir un arbre à tête. Je crois que c’est pour ça qu’elle ne veut pas admettre que je suis un arbrion ; elle veut me garder dans son monde.

À cet instant, mon interface de communication me signale que j’ai reçu un message. Je le demande en version écrite et le consulte en ouvrant un petit écran devant moi.

Dr. Lambert : Bonsoir Narwam, je ne trouve votre message que maintenant. Je suis heureuse que vous viviez mieux votre thérapie, mais quelques détails que vous évoquez m’inquiètent ; il serait vraiment préférable que nous nous voyons au plus vite. Faites-moi part de vos disponibilités, je m’y adapterai ! Avec mes meilleures pensées, Diane.

– C’est important ? s’inquiète Xylia.

– Oui, enfin non, non… Tu sais, je ne connais pas bien les saps mais je crois que c’est fréquent chez eux de s’attacher aux autres au point de devenir possessifs et envahissants.

– Oui, je sais que ma mère m’aime et que c’est pour ça qu’elle ne veut pas que je parte, traduit gentiment Xylia avec un regard de reproche. Mais ça ne change rien ; j’étais obligée de m’enfuir.

Elle mord rageusement dans un second beignets, en continuant à se plaindre entre deux déglutitions :

– Elle fait tout pour que je n’accomplisse pas mon destin ! Sa volonté de me protéger allait causer ma perte ! Je t’assure, Narwam, je sens au plus profond de moi l’urgence de trouver mon Autre. Des fois, je rêve que nous sommes déjà ensembles, liés, et que nous partons à la recherche de notre terre ; après, je passe la journée à ne penser qu’à ça, à ce moment où nous enverrons nos racines se planter dans le sol. Dans mes rêves, je vois même les vastes étendues désertiques du Nord, sèches et hostiles pour les humains ; moi, je me sens assoiffée de ne pas y souffrir de la soif, écorchée de ne pas sentir le vent me fouetter des grains de sables qu’il charrie, isolée loin de sa solitude.

– Arrête !

Ses mots réveillent toute la détresse que j’avais ressentie dans mon propre rêve, dans lequel je l’avais trouvée nue et perdue dans ce paysage. J’admets :

– Ça me terrifie de t’imaginer là bas.

L’air interloqué de Xylia se mue en reconnaissance plaintive, et après s’être invitée dans mon appartement, elle s’invite dans mes bras pour – ente autres et par alternance – pleurer, manger et chantonner.

Diane, cabinet de psychologie

Depuis que j’ai laissé un message à Narwam lui faisant part de mes inquiétudes, et l’invitant à passer me voir dans la semaine, il ne m’a pas donné signe de vie. J’ai bien peur de devoir attendre mardi prochain pour pouvoir comprendre ce qu’il entendait par « je n’ai fermé mes neuras qu’une brève fois avant qu’ils ne se rouvrent tout naturellement ». Déclaration mystérieuse, car elle suppose une certaine indépendance des neuras, pourtant impossible. Un kad ne peut pas inconsciemment rouvrir ses neuras, pas plus qu’un sap ne peut se gifler inconsciemment. Si ce phénomène s’est vraiment produit chez lui, cela peut s’avérer dangereux, surtout avec un cerveau annexe en pleine dépression. Dangereux au point d’envisager une sérieuse médication. Sur mes doigts, je compte quatre jours. Nous nous voyons dans quatre jours. Espérons qu’il ne fera rien de trop éprouvant d’ici-là.

Narwam, Cali’manip

J’ai mené aujourd’hui mon dernier combat contre le bug du pont. J’ai accompagné le déploiement de la S3, ne pouvant qu’imaginer la joie de ceux qui assistaient au début de son tissage. Sceptique devant la tranquillité de mon code, je suis resté à l’affût du moindre impact, et ce jusqu’à la dernière minute. C’est bien sûr à ce moment-là qu’il a frappé. Ses petits pas invisibles foulant le sol de mon château, renversant quelques vases que je rattrapais précipitamment, nargué par ses rires, je ne pouvais que le suivre à taton, marchant sur ses traces mais toujours derrière. Mes doigts ont couru plus vite que jamais autour de leurs boutons tactiles, et je ne peux leur imputer mon échec. En analysant le résultat, Calidora a gardé les sourcils froncés, revisionnant plusieurs fois, au ralenti, les dix dernières secondes fatidiques qui ont ancrées le bug du pont dans la texture de la S3.

– Moi même, je n’aurais certainement pas fait mieux, avait-elle conclu. Vous avez tenu plus d’une minute à votre vitesse de pointe, grâce à cela vous avez contenu le bug à son périmètre minimum. La S3 sera fonctionnelle malgré ce discret accro. Faisons ce que nous pouvons faire de mieux à présent.

– Espérer que personne ne tombe aux coordonnées 6024-9 ? ai-je demandé.

– Non ! m’avait-elle rabroué durement. Mettre au point le tissu de mises à jour !

– Bien sûr. Dès demain je…

– Non. répéta-t-elle avec plus de douceur. Vous ne faites rien du tout. Cali’manip est fermé pendant toute la durée du déploiement de la S3. Je tiens à ce que l’équipe soit dans une grande forme pour le vernissage – vous tout particulièrement. Ces petites vacances ont l’air d’avoir fait du bien à votre tendinite ; stabilisez l’état de votre main et réfléchissez à quelques mots d’esprit à placer dans votre discours de remerciement à l’exposition universelle, lorsque j’annoncerai votre promotion.

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