Diane, cabinet de psychologie
En l’espace de cinq jours, une routine s’est naturellement installée dans la chambre de bonne de la rue de l’Entonnoir. Gil, soulagée de la longue exécution des soins matinaux nécessaires à son fils, que je tenais à effectuer seule, avait commencé par dormir treize heures d’affilé. Elle jouait toujours à m’adresser un air boudeur à chaque fois que nous nous croisions difficilement dans la kitchenette, ou que nous nous serrions inévitablement dos contre dos dans son canapé lit, mais elle réalisait aussi l’état d’épuisement qu’elle avait atteint, et ne remettait plus ouvertement en question la nécessite de ma présence ici.
– C’est trop petit pour trois, chez moi, faisait-elle simplement constater à chacune de nos séances.
Je vois Gil dans mon cabinet – loin des oreilles sensibles de Chöy – deux fois trente minutes par semaine. Pour compenser le fait qu’elle ne passe plus de temps avec son fils le matin, j’ai récupéré ses patients de fin d’après-midi afin qu’elle puisse partir directement après mon rendez-vous de seize heure trente et profiter de sa plus longue période d’éveil. Je les rejoignais peu après dix-neuf heures en apportant le repas.
– Je sais, concédais-je. Il nous faudra déménager, certainement chez moi, mais Chöy est encore trop fragile psychologiquement pour supporter un gros changement de cadre de vie. Il se sent étrangement en sécurité dans ces combles caverneuses.
– Oui, il aime l’obscurité et l’altitude, répond-elle avec tendresse. Son père était astronaute.
Depuis que nous parlons de son fils, je découvre le véritable sourire de Gil et commence à récolter quelques confidences sur sa vie privée. Alors que je m’apprête à formuler prudemment une question sur l’astronaute tombé du ciel, elle s’éloigne du sujet :
– Il t’a dis quelque chose ? Qu’il était triste, ou qu’il avait mal ?
– Gil, je te le répète, l’extension de clause de confidentialité qui s’applique entre les membres de notre équipe a pour exception les cas où un lien de parenté avec nos patients existe. Je suis la seule psychologue de ton fils.
J’insiste sur chaque mot, sachant que la professionnelle qu’elle est peut les comprendre, mais que la mère qui est face à moi ne peut les entendre.
– Mais je suis persuadée que plus tu te sentiras mieux, plus Chöy aura la certitude d’avoir un impact positif sur ta vie.
Gil se crispe de colère, puis de tristesse tandis qu’elle me répète tous les mots d’amours dont elle couvre pourtant son fils, puis inspire profondément à plusieurs reprises.
– C’est bon, on peut poursuivre, me dit-elle.
– Parfait championne. Je t’ai expliqué ce matin que je voudrais qu’on commence une thérapie antonomiale.
– Je suis pas fan d’Anton.
– J’ai bien pris note de ce détail oui. Tu fais tourner la roulette s’il te plaît ?
– C’est ridicule… voilà.
– Noir, c’est moi. Et onze, qu’est-ce que t’as noté ce matin pour onze ?
– C’est sur l’axe « mettre de l’ordre ». Onze : classer mes dossiers récents, numériser et jeter les anciens. C’est pour ça que j’aime pas Anton, ça inhibe tout le volontariat du patient et crée une dépendance envers le psychologue. C’est pas à toi de traiter ma paperasse, je dois trouver la force et le temps de le faire seule.
– Mais tu manques des deux. La méthode antonomiale est là pour qu’on se répartisse le travail, et elle est parfaite pour ceux qui ont du mal à déléguer.
– Je vois pas de quoi tu parles.
Gil accepte moins bien ces deux petites séances hebdomadaires que notre cohabitation étroite. Cependant, après deux rendez-vous, elle semble avoir décidé de se plier à mes exigences tout en faisant de la résistance profonde. Tantôt critique, tantôt moqueuse. Je me demande même si elle n’a pas trouvé là l’occasion d’observer mes méthodes de plus près, en psychologue ambitieuse et voyeuse. Je la laisse faire, confiante. Des profils comme celui de Gil, j’en ai bravé ; j’en ai baffé, j’en ai brimé, j’en ai baisé, mais surtout, j’en ai soigné. Beaucoup.
– Vas-y Gil. Je réfléchis à cette histoire de bar. Toi, rentre chez toi, vas voir ton fils.
– Merci. À tout à l’heure, oublie pas le repas chérie ! plaisante-t-elle en sortant.
Je reste seule dans mon cabinet. Le lundi soir, je finis ma journée plus tôt. J’ai refilé les trois patients du lundi soir de Gil à Nicolas, afin de préserver ce qui a toujours été un moment privilégié entre ma fille et moi. Depuis qu’elle est toute petite, je vais la chercher tous les lundis soirs. Nous promenons Lion sur les quais du canal Saint Martin en nous racontant notre weekend – si nous ne l’avons pas passé ensembles – nous mangeons une glace ou une crêpe selon la saison. Normalement, j’aurais dû rentrer à l’appartement avec elle, mais avec mon déménagement soudain, j’ai dû renoncer à ma semaine de garde, et laisser chien et enfant à Félix. Il était ravi, Anna beaucoup moins. Dans son dernier message, elle me demandait de ne pas venir la récupérer au lycée.
Demain, je reçois Narwam et sa main, alors pour plancher une dernière fois sur le dossier, je m’installe à mon bureau et ouvre mon cahier vert. Griffonne quelques questions dans la marge. Pense à Chöy, au temps que j’ai passé avec lui ces derniers jours. Pense à Anna. Je referme mes dossiers et quitte mon cabinet.
Narwam, à Cali’manip
Je perds encore toute une matinée à passer derrière celui que je nommerai maintenant le bug du pont. Beaucoup plus romanesque que le bug 6024-9, dirait Xylia. Je parcours mon code, le visite, pièce par pièce, remettant chaque meuble et chaque objet à sa place, laborieusement. Un point décalée de deux cases, un accent inversé, un homophone venu remplacer le terme original. Quand chaque virgule est exactement là où elle doit être, je me sens presque à bout de force, débordé par le travail alors qu’il me reste à corriger que quelques bugs mineurs. Ma main me fait souffrir. Je m’empresse de traiter la petite dizaine de tickets prioritaires qui m’ont été envoyés et quitte le travail plus tôt que d’habitude.
Une fois chez moi, je ne me sens pas mieux. Depuis mercredi dernier, impossible de chasser le petit poème sur les arbres à une seule tête de ma mémoire. Il tourne en boucle dans mes oreilles, et bien que je n’ai trouvé nulle part la confirmation de l’existence de ces arbres cauchemardesques, la vision d’une matière molle, bleue, longue et cylindrique est venue hanter mes dernières nuits. Ce sont des branches d’arbres à tête qui se sont emmêlées dans mes pensées primaires, et que je ne peux plus chasser.
Une fois de plus, je règle mon kit tactile sur la fréquence de l’arbrion et tente de la contacter. En vain.
– Merde. Xylia, quand est-ce que tu réponds ?
Diane, au lycée Mikie Crews
En me voyant l’attendre, Anna semble à la fois heureuse et inquiète. Je m’en veux d’avoir pensé un instant à travailler plutôt que de venir lui fournir des explications.
– Tu as pris un trichaud, constate-t-elle, cool !
Le trichaud est notre viennoiserie favorite. Sa jolie forme étoilée, sa coque sucrée et croustillante, son intérieur fondant et acidulé… Le seul inconvénient de cette pâtisserie, c’est que suite à une volonté de ses créateurs de faire une pâtisserie très facile à partager en trois, elle a la réputation d’être impossible à couper en deux. Ce gâteau convivial, si facile à séparer en trois parts égales si chacun des trois gourmands qui le convoite s’empare et tire sur l’une de ses branches se révèle extrêmement capricieux lorsque l’on envisage une autre découpe. En effet, même avec une lame de couteau, chaque tentative semble aboutir à la même catastrophe : la coque du gâteau tombe en miette, le fourrage s’échappe, coule partout, les enfants pleurent et les immeubles s’effondrent. Sans exagération. Cela ne nous posait aucun problème lorsque nous vivions à trois, Félix étant également friand des trichauds.
Après notre rupture, nous avons mis des années, Anna et moi, à mettre au point la technique nous permettant de séparer le trichaud en deux parts parfaitement égales. Sans outils, sans miettes, sans casse et sans dégoulinades, en deux parts égales. Et avec un taux de réussite d’environ un sur trois.
Je cale la pâtisserie sur ma rotule et la fait tourner lentement, observant tour à tour les trois double branches de l’étoile pour essayer de deviner laquelle a été détachée après les autres, laissant apparaître un léger contour plus fin, et qui deviendra mon point d’impact. Croyant le tenir, je tape d’un coup sec. C’est la catastrophe. Les bouts de biscuits volent, mon pantalon est tâché et ma fille se fout de moi. Nous nous précipitons pour offrir à tous les morceaux encore assez gros pour être sauvés le salut de notre gosier, puis reprenons notre route en mâchouillant les quelques miettes que j’ai pu recueillir au creux de ma main. La mastication faisant un bon échauffement à l’élocution, nous commençons à discuter sérieusement.
– Comment ça va avec tes copines depuis qu’elles savent que tu ne pourras pas avoir d’implant Ohé cette année ?
– Bof. Elles continuent à me partager les informations importantes sur MessMiss… Mais c’est plus pareil. Elles postent presque plus rien, même le soir avant de dormir, c’est là qu’on disait le plus de trucs trop drôles. Chacha, c’était celle qui mettait trois tonnes de commentaires débiles sans arrêt ; depuis qu’elle a son kit, presque plus rien. Je suis sûre qu’elles passent leur temps en discussion de groupe, même si elles osent pas me le dire.
Tandis que l’on contourne le terrain vague des bandeaux bleus, j’observe du coin de l’œil sa tristesse, qui me semble toute relative. Suspicieuse, je demande :
– Alors qu’est-ce qui te rend si heureuse ?
Anna tourne vers moi une tête surprise et coupable, avant d’admettre :
– J’ai rejoins le groupe des mecs de la classe sur Koaki. Ils sont presque tous dans mon cas. En pleine croissance. C’est le nom de leur groupe. Ils sont cool.
Elle me sourit, fière d’elle. Je n’en saurai pas plus, c’est bien comme ça. C’est à mon tour de passer aux aveux :
– J’ai rejoins un nouveau groupe moi aussi, en quelque sorte.
Je lui déballe presque toute l’histoire. Je lui parle de Chöy. De son caractère, d’abord. Il aime les habits phosphorescents, les animaux noirs et blancs et les histoires de loup. Il m’appelle Diane la liane, et a beaucoup rit en découvrant mon sourire rouge, car il n’avait jamais vu de surdents colorées.
– Il n’a pas du sortir beaucoup cet enfant ! plaisante Anna.
Je lui explique sa nature croisée, ses insuffisances respiratoires, immunitaires, sa dégénérescence cellulaire. Et sa peur de vivre.
– Anna, je n’avais pas prévu de t’en parler. Mais j’ai choisi de passer beaucoup de temps avec Chöy dans les semaines, et peut-être les mois qui viennent. Je voudrais que tu comprennes et que tu acceptes ce choix, parce qu’on risque de moins se voir pendant quelques temps. Il va falloir qu’on s’organise différemment… On pourra manger ensemble en semaine, ou…
– Je veux rencontrer Chöy, me coupe ma fille.
Prise de court, je bafouille. La situation est compliquée. Anna s’assoit sur un banc face au canal, où nous avons l’habitude de nous arrêter pour finir nos confiseries. Cette fois, nos mains sont déjà vides, à l’inverse de la tête de ma fille qui déborde d’idées embarrassantes.
– Maman ! Si on résume, il a pour seul entourage sa mère qui s’inquiète pour lui, sa nounou qui le surveille pendant qu’il dort, son médecin qui vient le voir chaque semaine, et maintenant il t’a toi en plus sur le dos. Tu t’es pas dis qu’il avait besoin d’une amie pour pouvoir se plaindre un peu de tout ça ?
– J’ai saisi, oui.
– Et ça nous permettrait aussi de continuer à nous voir !
À regret, je finis par lâcher le morceau que je comptais laisser cacher au fond du plat des grandes révélations.
– Ton père ne doit surtout pas entendre parler de tout ça. Ça bousillerait toute la confiance que Gil a placé en moi.
– Qu’est-ce que Gil vient faire dans tout ça ?
– Chöy est le fils de Gil.
La bouche de ma fille s’ouvre et commence à émettre des petits bruits surexcités.
– Pas un mot à ton père !
– Oh ! Il faut deux fois plus que je le rencontre !
– Ça, ça reste à voir. Je dois le négocier avec Gil.
Anna cesse de sourire et répond d’un ton catégorique :
– On négocie pas avec Gil. Je le sais. Essayé une fois. Pas bien passé. Avec elle, quand tu veux quelque chose, tu prends. Après, soit tu survis, soit tu survis pas.
– Je sais pas du quoi tu parles. Mais j’espère que t’as pas l’intention de débarquer à l’improviste.
– Ben, si. Je suis ta fille, tu m’as cette semaine, donc tu me ramènes là où tu crèches. Les enfants ont pas besoin d’autorisation pour suivre leurs parents partout, et je suis encore un peu une enfant : pleine croissance !
Anna rayonne à l’idée de rencontrer Chöy. Comme son père, qui a eu trois autres enfants de son second mariage, elle adore s’occuper des mioches. Les seuls livres professionnels qu’elle m’aient jamais empruntés traitaient de pédagogie et de puériculture, et je sais qu’elle envisage sérieusement de devenir pédiatre.
– C’est peut-être un bon début de solution, j’admets.
– Ouiii ! Tu m’accompagnes au Tamanoir ? Je veux lui faire un cadeau.
Narwam, quartier kad
Moi : Salut Gasby ! T’es sorti du boulot ?
Gasby : Narwam ! T’as filé en douce tout à l’heure ? T’avais rendez-vous ?
Moi : Tu fais quelque chose ce soir ?
Gasby : N’en dis pas plus. Enfile une tenue de poisson volant à rayure et emmène cinquante crédits, un cadenas à chiffre, une barre de céréale et un enregistrement de perroquet. Retrouve moi en bas de la résidence des deux-deux un peu avant vingt heures.
J’ai l’habitude des consignes étranges de Gasby en matière de préparation. En général, les soirées qui commencent ainsi ne finissent pas avant trois heures du matin, les poches vides à l’exception d’une barre de céréales écrasée.
– Et ça, c’était pour quoi ? avais-je demandé à Gasby lors de notre première sortie commune un an plus tôt, en la lui émiettant sur le pantalon, après avoir troqué un banjo contre une place en soirée privée, utilisé un chaton comme mise au poker et échangé, dans mon déguisement de pharaon, mes premières fellations avec une kad passionnée d’Égypte ancienne.
– Ben c’est pour si t’avais faim ! avait-il rétorqué, passablement saoulé par l’abus d’alcool et l’évidence de la réponse.
Depuis, à chaque virée, je rassemble minutieusement les ingrédients insolites, en faisant des suppositions sur leur usage. Cette fois-ci la clef de l’énigme me semble assez évidente : nous allons à la réserve tropicale nous baigner et essayer d’attirer les animaux. Le cadenas pour le casier des vestiaire, le costume à rayure pour me fondre dans les roseaux et l’enregistrement de perroquet car c’est l’oiseau le plus facile à approcher. Gasby n’est plus aussi mystérieux qu’avant !