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Chapitre 5 : Le pont des croisés (1/2)

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Par Phémie

Diane, cabinet de psychologie

Gil passe la journée enfermée dans son cabinet de consultation. Je profites de cette occasion pour éviter la question épineuse de la reprise de mes recherches, espérant qu’elle ne revienne jamais sur le tapis. Dans quelques jours, notre dispute de ce matin sera oubliée, et sa demande sortie de nulle part avec elle.

Aux alentours de dix-huit heures, mon travail fini, je quitte l’immeuble l’esprit léger, prête à passer la soirée à travailler sur le cas de Narwam. Je rentre à pied, les bras chargés de vieilles prises de notes et de manuels d’anatomie que mon AssA a passé la journée à convertir sur papier intelligent. Encombrée de la sorte, je reste bloquée en bas de chez moi, fouillant laborieusement mes poches et ma sacoche sans résultat. Mon trousseau de clefs est introuvable.

– Et si j’avais la clef de tes recherches ? me demande la voix railleuse de Gil.

Derrière moi, respectant une distance de sécurité de quelques mètres, mon trousseau se balance au bout de son doigt.

– Gil ! Qu’est ce que tu fais ?

Je m’avance vers elle. Elle recule. J’ai mal au bras à force de transporter mes manuels, je n’ai pas envie de jouer. Mais Gil ne joue pas. Calme et souriante, elle paraîtrait dans son état normal sans son geste taquin, qui implique qu’elle a fouillé dans mes affaires et qu’elle s’apprête à me faire chanter. Je ne comprends ni son attitude, ni sa délirante tranquillité.

– Mais qu’est-ce qui te prends aujourd’hui ? Qu’est-ce que tu veux ?

– Je t’ai dis ce que je voulais, répond-t-elle. Ce que je n’ai pas compris c’est ta réaction. Je ne comprend pas non plus que tu ne sois pas équipée d’une sécurité moderne, dit-elle en contemplant les belles petites pièces de métal qui permettent l’accès à mon appartement. C’est la porte ouverte à tout les plans machiavéliques des esprits tordus !

– J’habite dans un des derniers immeuble haussmannien de Paris, je suis prête à courir ce risque pour respecter la tradition. Mais je ne m’attendais pas à ce que le risque vienne de toi…

Gil s’amuse de ma méfiance et la balaye d’un geste du bras qui fait luire et chanter mes clefs. Le soleil rase l’avenue, et je commence à craindre que le butin qu’elle exhibe n’attire le gang du coin.

– Faut pas rester là Gil… C’est l’heure des bandeaux bleus. Ouvre la porte, qu’on puisse au moins discuter à l’intérieur.

– Non, répond-t-elle en rangeant mon trousseau au fond de son sac. Ta décision est déjà prise, je le vois bien. Tu ne reprendra pas tes recherches, que je te supplie ou que je te menace. Alors je vais devoir te montrer les conséquences de ton choix. Tu vas devoir me suivre.

Grave et solennelle, elle s’éloigne en emportant dans son allure un peu folle le secret qui a altéré en si peu de temps la femme stoïque que je connaissais.

Narwam, quartier kad

Je quitte le bâtiment de Cali’manip sans repasser par la salle de programmation. Je suis en colère contre moi et contre ma patronne ; contre moi de n’avoir pas pensé à aller voir où se retrouverait le périmètre 6024-9 après déploiement de la S3 ; contre elle d’y avoir pensé. Car c’est une idée théoriquement aberrante, qu’il puisse y avoir un lien entre la Seine et la S3, alors que le fleuve et sa jumelle nanotechnologique n’ont même pas encore été présenté l’un à l’autre. Après tout, qu’est-ce que ça pourrait bien changer pour mon programme si j’apprends que, à cet endroit là, la Seine est un peu plus verte ou un peu plus profonde ? Alors que je me débat avec ce paradoxe, mon kit tactile, que je me suis efforcé d’attacher à ma main gauche malgré sa réticence, me transmet un message d’une fréquence qui m’est inconnue.

Nouvelle fréquence : C’est Xylia. Il faut que je te vois.

Moi : Xylia ? Comment as-tu eu ma fréquence ? Comment peux-tu communiquer avec mon appareil tactile ?

Xylia : Pas maintenant. Peut-on se retrouver ?

Je ne connais Xylia que depuis un jour. Pourtant, son appel au secours déclenche un petit séisme dans le creux de ma main qui se propage rapidement, écrasant sur son passage les doutes et les questions. Je me met à courir et lui répond :

Moi : Je serai en bord de Seine dans 15mn. Je t’envoie les coordonnées.

J’envoie les coordonnées du géolocalisateur sur mon kit tactile, puis lui transmet l’adresse qui sans y faire attention.

Xylia : Bien reçu. Dans quinze minutes, j’y serai.

Diane, quartier du Marais

Nous marchons longtemps, nous éloignant des quais de Seine pour nous enfoncer dans l’immortel quartier du Marais, où je suis Gil dans une successions de rues et ruelles que je ne connais pas. La pile de travail que j’ai emporté sans prendre de sac me pèse sur les bras et le dos. Alors que Gil s’est murée dans un mutisme inquiétant, je parle de manière presque incessante. Pour la quatrième fois, je lui demande où on vas. Avec agressivité, elle me lâche enfin :

– Chez moi !

– Tu as déménagé ?

Elle ne répond pas. Mais je n’en ai pas vraiment besoin. Le bâtiment délabré devant lequel elle s’arrête n’a rien de la petite maison de ville qu’elle occupait encore l’été dernier. Sur sa façade, une plaque indique que nous sommes Rue de l’Entonnoir.

En tournant la poignée d’accès à l’immeuble équipée d’une reconnaissance tactile, Gil me jette un regard narquois par dessus son épaule. Toujours sans un mot.

– Oui, ok, la reconnaissance tactile, c’est pratique, j’ai pas dis le contraire.

Nonchalante, je continue à assumer ma partie du dialogue, comme si sa démission ne changeait en rien mon contrat d’actrice dans cette scène aux apparences anodines. Mon amie, ma collègue, m’emmène chez elle.

Nous montons étages après étages, je ne parle plus. Plus les marches défilent, plus mon niveau d’appréhension grimpe. Les appartements du haut sont rarement habités, désertés par une population parisienne assez peu nombreuse pour se partager des logements plus à l’abri des catastrophe naturelles qui s’abattent encore régulièrement sur les toits de la ville – même si on est loin des longues canicules et des ouragans du 22e, chaque année colporte encore sa petite trilogie d’hostilités élémentaires.

On s’arrête enfin sur un palier. Le dernier. Celui des anciennes chambres de bonnes.

Narwam, pont Alexandre III

Je m’approche du point qui se situera exactement à 6km24 du début de la S3, lieu ciblé par le bug 6024-9, et où coule encore, pour quelques semaines, la Seine que nos ancêtres ont contemplé. Mais ma noble nostalgie est complètement éclipsée par la vision d’une silhouette presque aussi pâle que l’arbre à deux têtes sous lequel elle m’attend. Une robe blanche, des gants blancs, et une parole toute aussi blanche lorsque je la questionne. Bien que très bavarde, Xylia esquive avec habilité toutes mes questions, s’amuse de l’inquiétude dont je fais preuve. Pourtant, je devine autour de ses pupilles les marques rouges qui restent après la tristesse comme les traînées derrière les avions, quand le cœur est trop humide pour absorber davantage de détresse. J’en ai fait quelque rares fois l’expérience lorsque, enfant, je me prêtais au jeu populaire des cours de récrés kads qui consiste à tenir un maximum de temps sans fermer ses neuras en empoignant un simulateur de tristesse. Comme les saps, les arbrions peuvent pleurer. Ils n’ont qu’un seul cerveau, doivent évoluer avec leurs peurs et leurs doutes sans avoir aucun moyen de s’en isoler.

Je comprends que, si Xylia est devant moi maintenant, c’est parce qu’elle n’a pas trouvé d’autre destination où expédier ses émotions trop lourdes et qu’elle compte sur moi pour jouer le rôle du neura qui se referme, du « clapet », comme disent péjorativement les saps. Bien entendu, je n’ai aucune idée concernant la façon d’arrêter une hémorragie de chagrin dans un cerveau primitif – autrement j’aurais pu guérir ma main gauche sans l’aide d’une psychologue teigneuse – mais cette enfant me touche inexplicablement. Alors, j’écoute ses taquineries tranquilles, ses rêveries lorsqu’elle lève les yeux vers l’arbre, et son hostilité feinte lorsqu’elle me fait remarquer :

– Tu as le chic pour venir me rencontrer dans des lieux empreints de romantisme inter-racial. D’abord un parc qui est le terrain de chasse des Uns et des Deux à la recherche de saps domestiques, et maintenant le pont des Croisés. Tu me diras, on s’améliore...

– Comment ça ? Je ne te comprends pas.

– Le pont des Croisés ! Le pont Alexandre III ! Tu ne connais pas sa réputation ?

Lâchant des yeux ma petite donneuse de leçons, je découvre derrière elle ce qu’elle appelle le pont Alexandre III, et qui est un édifice dont la structure est aussi lourde à porter que le nom. Assemblage symétrique de pierres sculptées, de métal, de statues et de dorures, il représente tout ce que je n’aime pas dans l’architecture sap mais qui séduit beaucoup des miens : ingéniosité et panache. De mon côté, ce sont les œuvres dans lesquelles les saps allient imagination et subtilité qui m’impressionnent le plus. Ils faut dire que nous, kads, sommes généralement dans la justesse et la mesure ; nous ne savons faire preuve ni d’une grande finesse, ni de grandiloquence.

Xylia, qui en est pourvue à l’excès, s’est déjà lancée depuis plusieurs minutes dans l’histoire du pont depuis son inauguration ; aucune date importante n’est épargné par son discours à la fois magistral et onirique, ce qui trahit, une fois de plus, sa nature. Mais alors que les arbrions sont le plus souvent des artistes un peu simplet, Xylia allie le poétique et le détail historique avec une habileté remarquable. Il est regrettable que je n’accorde d’importance qu’à la dernière partie de son exposé, qui concerne la situation actuelle du pont :

– Comme tu le sais, l’esplanade et l’hôtel des Invalides représentent un des seuls monuments saps conservées en l’état sur la rive gauche, au sein du quartier kad de Paris. Le pont relie les Invalides au Grand Palais. C’est ici que l’articulation vieillissante entre technologie kad et technologie sap peut perdurer tant bien que mal, supportant la terrible douleur créée par le déséquilibre entre la prolifération des kads et la dégénérescence des saps. Car, entre ces deux monuments historiques, un rituel annuel persiste, comme un vieux pacte millénaire…. C’est ici que chaque année…

Comme lors de notre première rencontre, elle fait moduler sa voix. Son récit avance lentement, comme embourbé dans des profondeurs mystérieuses Mais cette fois, mon impatience inquiète lui vole sa chute – ou plutôt son surgissement :

– Mais bien sûr, c’est ici qu’à lieu l’exposition universelle !

J’écrase un juron contre mon propre palais en observant celui qui se dresse sur l’autre rive, et dans lequel je dois présenter aux côtés de Callidora et de toute l’équipe le projet S3. Dans six semaines. La raison première de ma présence ici me saute à nouveau en tête. Le bug 6024-9, si je ne parviens pas à l’arrêter, sévira ici, à quelques pas du Grand Palais où aura lieu l’inauguration de la S3, la première Seine entièrement reconstituée en tissu manipulateur. Coïncidence ? Je crois plutôt à une tentative de sabotage. Tandis que je me torture l’esprit, Xylia, non sans un petit air de reproche suite à mon interruption, poursuit :

– Mais depuis quelques décennies, ce pont est aussi le lieu de rencontre des amoureux de races différentes. Autrefois appelé Alexandre III, il a gagné le surnom de pont des Croisés, en référence aux enfants métis qui naissaient de ces rendez-vous galants. Les kads arrivant du sud, les saps du nord ; sur le tablier du pont, rien ne peut entacher leur réputation, car c’est ici qu’au XXIVe siècle les mots suivants furent gravés dans la pierre : homo sapiens et homo quadricerebrum erunt liberi amare. Les hommes sages et les hommes aux quatre cerveaux seront libres de s’aimer.

– J’avais entendu parler de cette phrase. J’ignorais que j’habitais juste à côté du pont qui l’accueillait.

– Tu ne devais pas beaucoup écouter en cours de tolérance.

– Je n’avais pas un aussi bon professeur qu’aujourd’hui.

Xylia me sourit et je constate à l’occasion que le rouge sous ses yeux à laissé place à son teint clair naturel. Ses joues bleutées se trouent en leur centre quand elle me sourit, et en réponse trois fossette semblent se creuser dans mes cerveaux annexes.

À ma demande, nous nous approchons du pont. J’observe un moment les duos d’amoureux qui se dressent entre chaque lampadaires, régulièrement déposés tout au long de l’édifice. Chaque couple est composé d’un sap et un kad. Le cauchemar des césuriens. Nous croisons des corps enlacés qui, par pudeur, quittent les quais pour gagner l’abri d’une chambre ou de n’importe quelle boîte hermétique, ainsi que plusieurs kads repartant seuls, baladant effrontément un sourire qui en dit trop long sur leurs occupations récentes pour pouvoir être qualifié de pudique. Un malaise m’envahit à l’idée de devoir traverses le pont pour aller jeter un œil au périmètre 6024-9. Embarrassé d’être ici en présence d’une enfant, je constate à voix haute :

– Alors, on aurait l’air étranges si on allait se promener sur le pont ?

La petite effrontée s’empare de ma main en soulignant :

– Un arbrion et un kad ? Nous avons déjà l’air étrange.

Une fois dessus, pourtant, personne ne nous prête attention. Il y a là tout l’arc-en-ciel des possibilités d’unions improbables, auquel nous ne venons qu’ajouter une nuance bleu-verte inédite : belle kad riche avec pauvre sap laide, vieux sap avec adolescente kad, kad habillé en sap avec sap transgenre, sap mangé par les implants avec kad épuraliste. Pas d’autre arbrion, évidemment. Je suis en revanche surpris de ne voir aucun trio, ni quatuor, le tabou étant presque levé sur ce genre de pratique. Xylia m’explique que cela vient de la tradition romantique des ponts en général :

– Un pont relie une rive à une autre ; le monde kad au monde sap, un amoureux à un autre. Les échangistes et les polygames préfèrent les abords des étangs ou les grandes places à ciel ouvert pour leurs rendez-vous.

Alors que je craignais que ma remarque soit mal placée, la maturité effrayante de la fillette sur le sujet me fauche dans ma condescendance. Décidant d’en plaisanter pour tenter de retrouver le visage d’enfant qu’elle dissimule derrière ses airs savants, j’adopte un langage fleuri adapté au cadre pour lui exprimer mon étonnement :

– D’où vous viennes toute cette connaissances très inadaptée à votre âge, chère damoiselle ?

Xylia n’a pas l’air d’apprécier ma question, car elle se raidit subitement :

– Je te l’ai dis. J’observe, depuis mon balcon.

– Ton balcon donne sur un étang, une place, un pont et un parc ?

– Mon balcon donne sur le sujet de mon choix, dit-elle d’un ton qui coupe court à mon interrogatoire. Ou plutôt, pour l’heure, sur le sujet de ton choix, ajoute-t-elle en se penchant par dessus la rambarde du pont. Explique moi pourquoi nous sommes là, à regarder l’eau couler sous les amours balbutiants d’humains désunis ?

– Ma réponse risque de briser tout le romantisme de la situation, mais… je suis là pour le travail.

Enfin, je retrouve la curiosité et le rire enfantin de Xylia, qui se chassent et se croisent l’un et l’autre comme deux balles rebondissant dans une jarre musicale. Elle veut tout savoir : le titre complet de mon métier, le nombre de mes collègues, la taille de mon bureau et le nom des tâches qui me sont confiées.

– Des quêtes ? Des missions ? « Missions » ça fait un peu espion, c’est pas mal non plus, mais « quête » reste beaucoup plus classe. J’adore les romans chevaleresques.

Xylia répond ici très à propos à mon utilisation du mot français damoiselle, et m’arrache un cri d’admiration.

– Hélas non, le champ lexical de la programmation n’est pas très épique. J’obéis à de requêtes, je traite des tickets. C’est plus le sujet sur lequel je travaille qui est intéressant.

Je laisse un nouveau flot de question s’échapper de sa bouche avant de pointer du doigt succinctement le fleuve en dessous de nous. À mon tour d’avoir l’air énigmatique. Malheureusement, Xylia semble au courant de tout ce qu’il se passe dans cette ville :

– Sur la Seine ? Tu travaille sur la Seine ? Non, ne me dis pas que c’est toi qui programme l’hologramme de la Seine ?

– Ah, tu en as entendu parlé ?

J’avais oublié que l’entreprise d’enfouissement de la Seine faisait, pour le moment, beaucoup plus de bruit au nord de Paris, au sens propre comme au sens figuré puisque l’atelier de tissage s’y trouve également. Cependant, Calidora a laissé planer un doute sur la nature réelle du projet.

– Oui, je fais parti de l’équipe qui travaille dessus. Mais je ne suis pas programmeur d’hologrammes, et la S3 ne se contentera pas de ressembler à la Seine…

La curiosité de Xylia n’avait pas besoin d’être piquée davantage. Dans une pirouette, elle atterrit grand écart face à moi, posée sur la balustrade du pont comme un champignon à la robe blanche et au pied de pierre. Saisi de frayeur de la voir flirter ainsi avec le vide – mon système de sécurité anti-chute n’étant pas encore d’actualité – je tente de me rassurer en lui faisant dire ce que je sais déjà : les arbrions sont très agiles et souples car leur squelette est flexible, « et lâche moi le pied je ne vais pas tomber ! ». Elle se dégage de mon emprise et prends des airs d’élève studieuse, coudes appuyés sur la rambarde, mains rassemblées sous le menton et regard brillant. Elle veut tout savoir. Je joue le jeu et mime un cours magistral :

– Je programme ce qu’on appelle des tissus manipulateurs. Ma patronne, Calidora, a combiné trois technologies. La première : celle des surfaces holographiques ; c’est ce qui nous permettra de « voir » la Seine, alors qu’elle sera enterrée vingt mètres sous terre. La seconde : celle des tissus modulables, qui ont une texture souple et adaptable permettant d’entrer dans la matière comme dans de l’eau, ou encore d’amortir une chute. La troisième, et c’est là qu’est le génie, la nanotechnologie d’images mentales mises au point spécialement pour les kads aveugles, et qui permet depuis une petite centaine d’année aux poulpes d’assistances de transmettre des images directement dans le cerveau de leurs maîtres, uniquement grâce à un petit bonnet de tissage électro-chargé. Le kad aveugle à ainsi l’illusion parfaite qu’il « voit », même s’il ne voit pas le monde comme un kad mais comme un poulpe. Bien sûr, cela ne concerne que le sens de la vue, mais ce n’est pas dû aux limites du tissus manipulateur, seulement aux fait que l’adaptation du poulpe en animal d’assistance est relativement récente. Ils n’ont aucun sens comparable aux nôtres, aussi, avant qu’ils puissent nous aider à entendre, à sentir, il faudra encore plusieurs années de recherche.

Je glisse discrètement une main au fond de ma poche, préparant la fin de mon exposé comme un magicien mettrait au point son bouquet final. Nonchalamment, j’attrape à nouveau sa cheville nue.

– Calidora a ainsi créé le tissus manipulateur. Et la S3 n’est qu’un prototype, un objet précurseur ! La technologie du tissus manipulateur ouvre des centaines de possibilité ; imagines-toi un objet, n’importe quel objet, que tu puisses voir, entendre, sentir, toucher, goûter… Imagines, si tu n’avais qu’à fermer les yeux, et à faire un veux.

Bien évidemment, l’enfant se prête au jeu.

– Je veux une fraise, dit-elle, les yeux fermés.

Lorsque ses yeux s’ouvrent à nouveau, je tiens le petit fruit rouge devant elle. Elle pousse une exclamation raccourcie par l’urgence d’expédier la fraise dans sa bouche, et la mâche avec délice. Elle semble avoir complètement oublié l’objectif et la nature de mon offrande, et avale sans se poser de question ce qui n’est en réalité qu’un morceau de tissus gris. Mais, si mon projet de stage est imparfait au niveau du goût et de la texture, j’avais déjà un don pour la gestion des risques il y a deux ans. Pas d’étouffement, pas d’ingestion possible. Alors que Xylia, ravie, à l’impression de sentir la fraise descendre dans son œsophage, un filet gris coule le long de ses lèvres et tombe dans la paume de ma main, tendue sous le menton de mon assistante gourmande.

– Tadaa ! dis-je en exhibant à nouveau le fruit entier.

Comme mon amie a assisté à la transformation de la texture grise en fruit, elle découvre la supercherie, sans toutefois réussir à la comprendre.

– Mais… je l’ai avalée !

– Non, tu as « senti » que tu l’avais avalée. Heureusement pour ton estomac, ce n’est pas le cas. Alors ? Tu en penses quoi ?

– J’adore ! répond-t-elle en mangeant à nouveau la fraise pour observer en toute conscience le phénomène du début à la fin.

Le passage du tissage gris à celle de fraise la fait hurler de rire, et elle le provoque de nombreuses fois. Elle teste les limites de l’objet, l’écrasant entre ses doigts et goûtant le jus qui s’en échappe, le découpant en plusieurs morceaux qu’elle tente d’écarter.

– Ça résiste. Ah, ça redevient gris.

– Oui. La fraise reprend sa forme initiale. Ce n’est pas un modèle très évolué alors…

– J’adore, scande-t-elle. Je veux une framboise.

– Hola ! Je t’arrête, ça ne marche pas comme ça. Ce tissus est programmé pour simuler une fraise, il est limité à cette illusion.

– Mais… tu m’as dis que faire un vœux… De demander ce que je voulais…

– C’était un coup de bluff. Je t’ai suggéré l’image mentale de la fraise en t’appliquant le tissus sur la jambe une petite seconde. C’est une technique qu’on utilise avec nos actionnaires, pour leur en mettre plein la vue et plein la tête.

Si un magicien ne révèle jamais ses tours, ce doit être en partie par peur de voir la désillusion assombrir le visage des enfants. Car alors, il faut savoir trouver dans la réalité assez de ressources pour la rendre plus enviable que la fiction. Je m’exclame :

– En revanche, pense à toutes les possibilités que cela offre ! Nous pourrions, à nouveau, grâce au tissus manipulateur, goûter aux fruits disparus ! Une corne d’abondance débordant de pommes, de poires, d’abricots, de raisins, et qui sait ? Peut-être que cette corne est elle-même faite en chocolat…

Les mots étant ce qu’il y a de plus magique, l’enthousiasme de Xylia se rallume en un instant. D’un ton conspirateur, elle demande :

– On peut faire ça ?

– Nous avons de nombreuses archives, et tous les arômes et substituts des saveurs disparues nous offrent une bonne base de travail. Bientôt, tu pourras goûter à ça !

Cette fois, je sors de ma poche une cerise en cire qui ne sert qu’à se faire désirer, et la laisse l’admirer. Les yeux de Xylia, grands et brillants, sont animés par les déambulations de son imaginaire en pleine stimulation ; avec fierté, j’observe ce défilé bouillonnant et intime avec la passivité bienveillante d’un démiurge. Soudain, le spectacle est balayé, aspiré par l’ouverture d’un trou sans fond dans ses pupilles, et c’est d’un air grave et prophétique qu’elle énonce :

– Tu veux réparer nos cœurs et notre terre avec du tissus gris ? Mais si on ne voit plus les bandages, nous allons marcher sans le savoir sur un monde invisible, un drap de fantôme ne couvrant que du vide. Ce fruit, dit-elle en attrapant la cerise par la queue, c’est le rêve vivant d’une réalité morte.

En quelques paroles, Xylia vient de couper la mienne. Face à moi, ce n’est plus une enfant qui me regarde. Tétanisé par la vision d’une statue inquisitrice blanche assise en tailleur au dessus du vide, tenant entre ses doigts l’avenir d’un petit univers rouge, j’assiste impuissant à ma propre soumission à son jugement. D’une voix radoucie, Xylia reprends :

– On ne reconstruit pas un monde en gavant le peuple de l’air du paradis perdu. Tu as un outil au capacités extraordinaire, mais tu ne propose aucune innovation… C’est le vent de l’utopie que ta corne doit souffler. Libère le potentiel du tissus manipulateur, et laisse ce qui n’existe plus couler sous les ponts.

Ses petits doigts gantés s’emparent des miens et m’attirent vers le bord du pont tandis que ceux de son autre main s’écartent : la cerise en cire chute de quelques mètres avant de plonger dans l’eau de la Seine. Je la regarde disparaître, et avec elle la confiance que j’ai en la stabilité de mes bases de travail. Que pourrait dire un bout de tissus si quelqu’un d’aussi rebelle et créatif qu’un arbrion pouvait le faire parler ? Jusque où cette invention pourrait-elle aller ?

– Je suis surpris Xylia. Je pensais que tu aurais aimé retrouver le contact d’une eau pure, pouvoir toucher les feuilles des arbres et goûter leurs fruits. Mais tu me parles d’innovations, d’utopie… J’avais cru deviner, lors de notre première rencontre, que tu étais davantage sensible à la magie qu’à la science-fiction.

– Mais c’est le cas. La science-fiction est pleine de soupirs et de regrets. « Si seulement » on avait pas gaspillé toutes nos ressources, « si seulement » on avait su protéger les arbres… La langue de la fantaisie, elle, chante des « mais aussi » et des « pourquoi pas » ; elle est libre, affranchie du monde. Et moi, quand je vois ça, dit-elle en désignant la fraise posée entre ses jambes, j’ai envie de te dire « affranchi toi du monde ».

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