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Chapitre 4 : En face à face

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Par Phémie

Diane, Bol du Bord

Après un réveil difficile, je rejoins Gil qui m’attend en terrasse d’un salon de thé des bords de Seine, Le Bol du Bord. Son choix n’est pas anodin. Comme je m’assois en face d’elle, le vieux rituel que nous avions en début de carrière – petit déjeuner en tête-à-tête le mercredi matin – me revient en mémoire avec force. Je fais remarquer dans un souffle :

– Même jour, même table.

– Mais plus de dix ans sont passés depuis la dernière fois que nous avons pris le temps de nous y asseoir.

Autour de nous, pourtant, le paysage cherche à nous dire le contraire. Comme si une paresse alanguie avait figé le lieu dans un quotidien cyclique. Les mêmes boutiques voisines, la même eau verte, les mêmes habitués, le serveur qui semble nous reconnaître. Pour ne pas me laisser emporter par ce vertige improbable, j’énumère :

– C’était avant que j’ai Anna, mes recherches occupaient presque tout mon temps libre. Tu étais ma bouffée d’air frais de la semaine. Et toi, tu n’étais pas encore Haute Fonctionnaire Indépendante ! Tellement de choses ont changées depuis...

– J’espère qu’elles n’ont pas trop changées, me coupe-t-elle.

Tandis-que son regard me supplie, sa main se saisit de la mienne. Quiconque assisterait au spectacle verrait juste dans ce geste une marque d’amitié. Mais pour moi, qui sait à quel point elle déteste les contacts physiques, c’est un signal d’alerte. Gil a un gros problème.

Sans détour, je lui dis :

– Demande-moi tout ce que tu veux.

La réponse de Gil est toute prête. Sa mise en scène à fonctionné, et sa phrase sonne comme la sentence d’un guerrier victorieux.

– Reprends tes recherches.

Mon silence abasourdi suit son injonction. C’est peut-être la première fois que Gil me donne un ordre. Il claque comme une gifle péremptoire contre mon orgueil tranquille. Après la nuit que j’ai passé à me demander d’où le Dr. Bô tirait ses renseignements, je n’arrive pas à voir un hasard dans le fait que Gil me demande de reprendre les recherches que je faisais pour lui. Se faufilant entre le stress et la fatigue, la paranoïa me gagne et m’enserre l’estomac tandis que mes doigts s’agrippent fermement à ceux de Gil. Elle pousse une petite plainte alors que mes ongles s’enfoncent dans sa peau et que je tire sur son bras pour approcher son visage du mien.

– Qu’est-ce que tu as fais ? Qui-est-ce qui t’a demandé de me convaincre ?

– Diane, tu me fais mal !

– Comment t’ont-ils contacté ? Qu’est-ce que tu sais ?

Une tasse de thé encore fumante entre dans mon champ de vision un quart de seconde avant que son contenu n’éclabousse mon visage. Je suis brûlée et trempée. Quand je reprend mes esprits, m’étant épongé les yeux avec la manche de mon pull la moins mouillée, j’aperçois Gil au loin, s’engouffrant dans la rue Roibin au petit trot.

Narwam, Cali’manip

À neuf heures du matin, je suis déjà en plein travail, prêt à en découdre avec le bug 6024-9. Bien reposé, je ne me laisse pas distraire par le léger brouhaha ambiant. À ma droite, Kurb a adopté sa posture de réflexion ultime – il marmonne l’alphabet grec en dessinant des ronds sur son avant bras avec un crayon gras – et à ma gauche, Gasby fredonne la même chanson paillarde que la veille, l’avant-veille et le mois dernier. Depuis qu’il est tombé sur une vidéo de musiciens amateurs visiblement inspirés par notre patronne, ce refrain ne quitte plus le bureau.

Calidora, Calidora, construit ta vie entre mes draps, Calidora,

code en binaire sur mon sofa, Calidora apprend moi

la première ligne de ton code source, libère les cordons de ma bourse,

soit le zéro de mon un et colle ma bi…

– Bonjour Gasby, lance la voix de Calidora juste derrière l’épaule de mon voisin de gauche, veuillez chanter dans votre bas-ventre et vous concentrer d’avantage sur ce que vous écrivez. Vous avez oublié un espace à la ligne précédente. Trésor, si le Javmap vous pose autant de problèmes, vous devriez en effet retourner jouer aux bits dans la cours de l’école de programmation.

– Comme promis, je n’arrêterai pas de chanter tant que vous n’aurez pas pris rencards avec les artistes qui ont créé ce petit bijou de poésie, chef, répond-il tranquillement. Et à propos de rencard, j’ai un problème avec l’odeur de « fleuve authentique du 18ème » : j’ai envoyé mon code au tissage en fin de semaine dernière et j’ai reçu l’échantillon aujourd’hui ; alors je sais que vous vouliez une pointe de vase, mais là, on se croirait plus dans l’étang de Janine, éleveuse de vaches, que dans le ruisseau qui a bercé les amours de Paul et Virginie. Faudrait que vous fassiez un tour à la conception pour voir si les ratios qu’ils m’ont envoyé sont bons.

Calidora plisse le nez devant le morceau de tissus grisâtre que Gasby lui fourre devant le visage et s’en saisit du bout des doigts avant de quitter la salle de programmation sans un mot. Elle est intransigeante sur la sécurité, pointilleuse sur la texture de l’eau, impitoyable sur la mise au point sonore de chaque cascade et de chaque réponse à une brasse ou un plongeon, mais pour ce qui est de l’odeur, elle n’est jamais satisfaite. Alors, Gasby se donne du mal. Essentiellement pour tenter de l’amuser. Les yeux rivés sur mon écran, je ne l’ai pas regardée sortir. Elle m’intimide encore davantage de dos, et il faut que je garde toute ma contenance pour aller lui parler du bug 6024-9 tout à l’heure. En face à face.

Diane, cabinet de psychologie

Ma journée de travail se déroule mollement. Mes patients du mercredi ne sont pas les plus surprenants. C’est la journée des parents ayant adopté un enfant d’une autre race ou espèce, sap, kad, ou arbrion. Tous les concernés sont tenus de rendre une visite annuelle à un spécialiste ; je répond à quelques questions, généralement sur la puberté des saps, les angoisses des arbrions ou le contrôle sélectif de pré-évaluation des kads, j’évalue puis transmet au Centre de Suivi d’Adoption Interracial le bien-être émotionnel de chaque membre de la famille, le niveau de développement de l’enfant. Dans l’écrasante majorité, il ne s’agit que d’une formalité, les enfants n’étant confiés qu’à des familles dont le niveau d’IMPEC est au plus haut. Je fais semblant de m’extasier devant les excellents résultats scolaires des petits kads, contemple l’esprit ailleurs les chefs-d’œuvre picturaux des arbrions, adopte un air mièvre compassé face au jeune sap qui couvre ses parents kads maladroits d’une tendresse et d’un amour naturel et absolu, le tout en me prenant en pleine face le bonheur des petites familles parfaites.

À l’heure du repas, quelques coups frappés à ma porte précèdent l’entrée timide dans mon cabinet d’un Félix et encore plus ramassé sur lui-même que d’habitude.

– Héo ! me salue-t-il doucement. J’ai fait trop de lasagnes mille-feuilles. On mange ici ?

– Ohé ! Oui, c’est une bonne idée.

J’ai toujours, le long du mur, une table basse et des coussins qui nous servaient à l’époque à prendre nos repas ensemble. Après mon petit déjeuner avec Gil, c’est décidément la journée des voyages dans le temps, me dis-je en tirant la table au milieu de la pièce. On s’assoit face à face en s’échangeant des sourires hésitants, bien décidés à ouvrir un dialogue plus mature que la veille. Il commence par se confondre en excuse pour ne pas avoir appelé la veille entre le champagne et le dessert, me fait rire en me racontant ses quelques tentatives vaines de quitter discrètement la table. Je le rassure en lui expliquant que c’est mieux ainsi, m'excuse à mon tour de lui avoir fait une demande aussi sogrenue. Je me sens à nouveau sereine, ayant enfin, grâce au thé brûlant de Gil sur ma figure, dépassé la panique et la paranoïa liée au message du Dr Bô.

– Ok, avant de commencer ce repas, j’ai besoin que tu me promettes que tu ne retombera pas amoureuse de moi, plaisante l’abruti qui me fait face avec froncement de sourcil charmeur.

– Je sais que t’essaie de détendre l’atmosphère Félix, mais t’inquiète pas. Je suis prête à écouter tes arguments. Humm, tes lasagnes sont encore meilleures qu’avant…

– C’est parce que j’y ai rajouté un ingrédient secret. Une dizaine de pincées d’années d’abstinences, ça sublime n’importe quel plat. Tu verra, si je t’en refais le mois prochain, ça aura pas le même goût.

Un sourire de connivence s’échange, et comme à son habitude, Félix sabote toute l’intelligence du moment avec un bon vieux dicton :

– Petits enfants, petits soucis, grands enfants, gros problèmes.

– Oui, Anna a presque quinze ans, il va falloir qu’on grandisse aussi tout les deux pour faire face à ça.

– À notre âge mature, alors ! clame-t-il en levant son verre de xin.

Nous trinquons et mangeons en silence quelques minutes, avant que j’ouvre le débat sans introduction :

– Je n’arrive pas à comprendre pourquoi tu es pour l’opération. Les risques d’échec sont réels. Chaque année, des centaines d’adolescents sont mutilés.

Il me répond sur un ton presque professionnel :

– Dans les chiffres, les risques de suicide sont beaucoup plus importants que les risques d’échec d’opération pour les adolescents qui souffrent d’un sentiment d’exclusion liés à l'absence de kit. 30 % de risque en plus !

Sans hostilité, je demande :

– C’est ce que tu dis à tes patients ?

– Parfaitement, réponds Félix, je l’assume. Ils doivent prendre leur décision en connaissance de cause. Je les incite en revanche à se rapprocher des associations qui tentent d’interdire l’opération avant la maturité du corps, et c’est souvent les adolescents eux-même qui s’investissent le plus dans ces démarches. Ils se font opérer, puis militent pour l’interdiction de l’opération ! Il n’y a que par la loi qu’on peut vraiment faire changer les choses pour les générations futures, tu ne crois pas ? Pour les ados actuels, le combat est déjà perdu.

– Mais on parle de notre fille ! Toute cette fatalité, c’est insupportable…

– Je flippe moi aussi tu sais ! Mais je crois que le suicide, c’est ce qui me fait le plus peur.

Bref silence éloquent pendant lequel on pense tout deux aux trois jeunes patients qu’il a perdu presque coup sur coup il y a six ans, pendant Caliasis, la grosse vague de suicide adolescent qui a suivi celui de l'influenceur Cori_lien. Depuis cette époque, c’est Gil et Nicolas qui prennent en charge les adolescents en souffrance. Je tente de rassurer Félix, tout en sachant que les angoisses des parents peuvent être aussi irrationnelles que tenaces :

– Hey, Anna n’est pas comme ça ; elle n’est ni isolée, ni dépressive. Elle est forte !

– Ne crois pas qu’elle soit aussi forte que toi.

– Non, j’ai pas prétendu ça, mais rappelle toi ; à son âge, je n’étais pas non plus aussi forte que moi.

Il rit, et m’arrache une réflexion ultra sentimentale :

– Et c’est vrai qu’elle te ressemble davantage. Elle a ton rire, ton humour aussi.

– La veinarde, dit-il.

– Et ton habilité pour contourner tous les problèmes de la vie. Je suis sûre qu’avec, ou sans Ohé, elle trouvera le moyen de rester au centre de toutes les conversations.

– En ce qui nous concerne en tout cas, elle a bien réussi son coup, approuve Félix.

Nous finissons nos plats en silence, sur un parfum de résolution.

– Ce qu’elle cherche avant tout c’est notre confiance.

– Qu’on reconnaisse qu’elle a grandit et qu’elle peut faire ses propres choix.

– On va devoir accepter, conclue-t-on presque en cœur.

Un ange passe, pourrait dire Félix. Mais il ne dit rien, et on laisse l’angoisse, éternelle compagne des parents, prendre place autour de notre table. Mais comme à deux, on se sent plus forts, Félix lui reprend la parole après deux bouchées de tarte à la fraise :

– Mais tu sais, Anna te ressemble aussi beaucoup. Fière, vindicative, insolente…

Je profite de l’occasion pour lui adresser une insulte sélectionnée pour lui avec soin, et on rigole comme des bossus quand la porte s’ouvre à la volée après trois coups brefs.

– Maman ! Il faut que…

Anna surgit dans la pièce dans tout ses états, mais tombe en arrêt devant notre spectacle. Ses deux parents assis à la même table, c’est manifestement plus que ce qu’elle pouvait imaginer. En un instant, Félix et moi cessons de rire et on se raidit comme deux petits farceurs pris en flagrant délit. Anna tombe alors à genoux entre nous deux, en tête de table, et nous dit d'une petite voix d’enfant triste :

– Je sors de chez le médecin. J’ai pris presque quatre centimètres en trois mois.

Des mots doux mal accordés sortent de nos bouches tandis que Félix et moi nous jetons dans les bras de notre fille, qui pleure si rarement.

– Il a dit que ma croissance était repartie d’un coup, que j’allais peut-être atteindre un mètre quatre-vingt ! gémit-elle comme si c’était la pire des malédiction. Je ne pourrait peut-être pas me faire opérer avant deux ou trois ans !

– Oh, ma chérie, tu vas devenir une femme sublime, tente de la rassurer Félix dans un élan de compassion raté.

Anna, qui connaît très bien le goût de son père pour les femmes de grande taille – lui qui n’a jamais réussi à atteindre le mètre soixante-cinq – le fusille du regard, avant de s’attaquer à moi avec un peu de second degré :

– C’est ta faute ça tu sais !

– Ah ben c’est sûr que c’est pas la sienne, dis-je en désignant Félix du menton.

Entre nous passent des rires tristes, des rires rassurés, des rires reconnaissants. L’épisode de l’implant Ohé est clôt, mais les fils tendus d’une communication bien plus ancestrale, évidente et chaotique à la fois, sont raccordés.

Narwam, Cali’manip

Calidora est la seule 8+ que je connaisse. En plus d’une beauté incontestable, elle cultive une sensualité qui peut encore, dans ce monde minuscule mille fois exploré, être qualifiée d’exotique. Elle parle le mondial d’une voix profonde avec l’accent insaisissable de ceux qui ont trop voyagé pour pouvoir se restreindre à une prononciation exclusive pour chaque mot, aussi, toutes ses phrases ont quelque chose d’universel et d’inédit. Si elle n’avait pas été ingénieur, elle aurait pu être chanteuse. Ou nageuse professionnelle, car c’est une redoutable crawleuse. Certainement pas mannequin, car elle ne supporte pas que sa beauté voile un tant soit peu son intelligence. C’est peut-être en cela que l’on reconnaît un 8+ : des centaines de vies leurs tendent les bras, et ils peuvent s’offrir le luxe d’en refuser la plupart en boudant certaines de leurs qualités.

À sa place, il est certain que je n’aurais pas catégoriquement rejeté la demande du comité d’esthétique comme elle l’a fait le mois dernier. Ce jour là, Calidora est arrivée au travail hors d’elle, nous répétant des morceaux choisis de la lettre qui lui était adressée comme si elle avait été copieusement insultée : « Votre beauté en ce qu’elle a de classique, certes, mais surtout en ce qu’elle a de novateur, résultat des efforts et des choix de dizaine de générations d’experts, fait de vous un symbole de la réussite du contrôle sélectif dans le domaine de l’apparence », lisait-elle en faisant rouler ses bras et ses r pour se donner des manières vieillies de noble dame puis en crachant le dernier mot, « votre élégance en toute circonstance et le bon goût dont vous faites preuve au quotidien ne cessent de nous prouver que vous êtes à la hauteur de votre don, c’est pourquoi nous serions fort honorés si vous acceptiez de siéger à nos côtés au sein du comité d’esthétique ».

– Arrêtez de vous énerver Calidora, minaudait mon voisin d’écran, vous faites monter le rouge sur vos joues vertes de rage ; cela vous va à ravir, et vous donnez raison au comité d’esthétique. Charmante en toutes circonstances.

– Gasby, vous travaillez toujours ici ? a-t-elle fait mine de s’étonner amèrement. Il faut que j’en touche un mot aux ressources humaines.

–Le bureau des ressources humaines est fermé aujourd’hui, Bart accompagne son fils aîné à son contrôle sélectif de pré-évaluation aujourd’hui, nous a informé Kurb, toujours aussi pragmatique et omniscient.

– Ah, chef... a soupiré Gasby dans un sourire, quand vous aurez entendu la chanson que j’ai déniché pour vous, vous ne voudrez plus me virer. Et croyez-moi, j’ai l’intention de vous la susurrer jusqu’à la fin de mes jours.

Derrière la colère de Calidora, j’ai deviné une immense déception. Elle pense peut-être que j’ai oublié la confidence qui lui a échappé lors de notre tout premier entretient, mais j’ai gardé ce secret en toute discrétion, au milieu des autres indices que j’ai glanés au fil du tempset qui m’aident à comprendre cette femme complexe.

Si elle a aussi mal pris la sollicitation du comité d’esthétique, c’est parce qu’elle caresse secrètement l’espoir d’éveiller l’intérêt d’une autre haute instance : celui du comité scientifique. Trop fière pour envoyer sa candidature, elle vit dans l’attente de leur invitation et élabore certainement l’air surpris et flatté qu’elle arborera à sa réception. Mais malgré le succès du tissus manipulateur, malgré les prix d’excellence et l’enthousiasme du monde entier face à la mise en place du projet S3, le comité scientifique reste muet. La lettre du comité esthétique ne pouvait que renouveler sa déception.

Si, depuis ce jour, les chants grivois de Gasby et les menaces de licenciements se sont réinvitées dans les discutions, la question de l’avenir de Calidora parmi les grand décideurs de l’avenir de notre race a été soigneusement évitée. Sa souffrance discrète, tapie au fond de son cerveau ventral, m’atteint plus que de raison, et sa présence me trouble d’autant plus. C’est tout neuras verrouillés que je vais toquer à la porte de son bureau en milieu d’après-midi.

– Entrez Narwam. Il n’y a que vous pour frapper comme si vous espériez que je vous entende pas.

– Madame…

– Essence de nénuphar ? Corin n’a rien compris à l’esprit du fleuve, montagnard entêté.

Debout devant son établi central, Calidora passe sous son nez des tubes à essais colorés qui semblent tous avoir l’odeur de la médiocrité. Ignorant ma gêne, elle fulmine :

– J’ai cru à une erreur d’inattention de Gasby – l’angle mort de son cerveau ne se calcule plus en degré mais en tours complets ses derniers temps – mais non. Il y a, encore une fois, un problème à la conception olfactive. Je vais devoir prendre en main l’équilibrage. Narwam, mon petit prodige, vous venez m’annoncer que vous avez atteint votre objectif et que la Seine est aussi inoffensive que votre sens de l’humour ?

Avec tout mes neuras verrouillés, je suis dans l’incapacité totale de réagir et de répondre à sa pique. Je ne lui donnerai pas tord aujourd’hui, sauf en ce qui concerne la sécurité de la Seine.

– Malheureusement non. Il reste une faille aux coordonnées 6024-9. Un cercle, d’un diamètre de 1m50, échappe à mes calculs d’impact. Si une personne tombe précisément à cet endroit, l’atterrissage pourrait lui être fatal. Je ne pense pas réussir à résoudre ce problème à temps.

– Ah ? Vous avez, là aussi, un problème de chutes, me dit-elle avec un clin d’œil. Cessez de vous dévaluer, vous étiez seul sur toute la partie « accidents et agressions » et elle est déjà en pré-production. Vous avez fait un bon travail et vous en ferez encore. Vous avez deux semaines devant vous, vous y arriverez. Ce bug ne retardera pas l’impression de la S3.

Davantage préoccupée par les émanations de ses tubes en cristal, Calidora n’a visiblement pas l’intention de poursuivre cette discussion. J’insiste :

– Si je viens vous déranger, c’est que le bug 6024-9 n’est pas commun. Je le repousse sans succès depuis bientôt deux mois, mais il semble évoluer en même temps que mon code. Il se comporte comme un logiciel espion, en impactant subrepticement différentes zones, mais n’est ni traçable, ni prévisible. Comme s’il était doué d’autonomie, comme une IA qui…

– Narwam ! s’exclame Calidora pour la troisième fois. Vous, une fois que vous êtes lancé… M’avez vous dressé un profil évaluatif ?

– Non, le...

– Si vous n’utilisez pas les outils que je mets à votre disposition, comment voulez-vous que je vous aide ? Écoutez, je réfléchirai à votre souci lorsque j’aurai réglé la question de l’équilibrage olfactif. L’odeur doit être parfaite. C’est primordial, vous comprenez ?

Je comprends surtout que je vais devoir régler le problème seul. D’une part, je sais que je risque de ne pas y arriver, car je manque d’expérience et que j’ai épuisé toutes mes idées pour lutter contre le bug. D’autre part, ma psy m’a demandé d’éviter les sources de stress si je voulais guérir rapidement. Et j’ai besoin d’avoir une main fonctionnelle pour mon contrôle sélectif proche. Cela passe avant tout. Avant même le projet S3. Avant même mes bonnes relations avec Calidora. Je tente le tout pour le tout :

– Madame, sans vouloir vous offenser, le comité scientifique accordera moins d’importance à l’odeur de l’eau qu’à la performance du système de sécurité.

Calidora reste sans voix, contemplant d’un air ahuri ma témérité inédite. J’ai capté son attention, et j’en profites :

– Si je n’ai pas pu dresser de profil évaluatif, c’est parce que le bug est à la fois trop instable et pas assez complexe pour faire l’objet de tests croisés.

Ma remarque semble la surprendre et entraîne une question immédiate :

– Et l’invitation ciblée ?

– Il n’y répond pas.

– La cartographie des impacts ?

– Elle n’a aucun sens ; le bug semble frapper de manière totalement aléatoire.

Cette fois, elle prend quelques secondes de réflexion avant de demander :

– Vous avez tenté une autre approche ?

La curiosité chatouilleuse de Calidora semble enfin me sourire, car elle pose ses accessoires de laborantine et contourne son établit pour avancer vers moi.

– Quelle autre approche ?

– Une autre approche que celle du programmeur caché derrière son écran, me précise-t-elle avec un sourire taquin.

Elle se retourne pour se saisir d’un bocal empli d’un liquide bleu et épais, qu’elle renverse sur le métal de l’établi en formant un S irrégulier. Comme à chaque fois, la vue de son dos me captive et je l’entends à peine me demander:

– Si j’ai bien compris, il n’y a qu’une seule constante. Les coordonnées 6024-9, c’est bien cela ? La faille se trouve donc à 9m de la rive – trop loin pour qu’un plongeur puisse l’atteindre directement mais il ne faut pas exclure l’éventualité d’une chute pour autant. Beaucoup de tyroliennes traversent la Seine. Et 6km24 après l’exsurgence de Charenton, le point de départ de la future S3…

Tandis qu’elle parle, le doigt de Calidora suit le serpentin bleu comme s’il s’agissait de la Seine et s’immobilise soudain à mi-parcours :

- … juste, ici !

Elle plonge son index dans la substance gélifiée, y imprimant son empreinte digitale, et poursuit :

– C’est à cet endroit là que le bug s’attaque. C’est la seule certitude, l’unique donnée invariable que vous ayez, alors je vous demande, qu’y a-t-il ici ? Qu’y a-t-il sur la Seine, à 6km24 de l’exsurgence de Charenton et à 9m de la rive gauche ?

La question me saisit par son évidence, je me maudit de n’avoir aucune réponse.

– Je ne sais pas. Je n’ai même pas regardé sur la carte.

– Ne cherchez pas sur la carte. Prenez ce géolocalisateur, c’est avec lui que la topographie de la Seine a été faite ; rentrez-y les coordonnées 6024-9, il vous emmènera à l’endroit correspondant. Rendez-vous sur place. Cela permettra à vos jambes de se détendre, et à vos yeux de regarder couler une dernière fois les eaux polluées, mais authentiques, du fleuve éternel.

Calidora m’adresse un hochement de tête lent qui signifie, chez les kads, le respect et le congédiement.

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