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Chapitre 3 : Réconfort (2/2)

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Par Phémie

Narwam, appartement de la résidence Sytropie

Je déverrouille mes neuras en même temps que la porte de mon appartement. J’ai demandé une ambiance feutrée et champêtre avant de passer le seuil, et le résultat est parfait. Cette nouvelle IA ménagère me comble ; il faut que je lui trouve un petit nom sympathique.

Une fois dans le salon, je lance en direction de mon fauteuil :

– Bonsoir Cil !

De l’obscurité sous le meuble se détachent deux tentacules tendues vers moi. Le poulpe est dans la famille depuis des décennies. En rentrant chez moi, je le salue toujours à voix haute malgré sa surdité constitutive, comme le faisait ma mère : « c’est pas parce que je suis aveugle que j’apprécie pas, comme tout le monde, un petit signe amical de la main, non ? Alors tu dis bonjour à Cil. ». Ma mère n’était vraiment pas pragmatique, pour une kad. C’est ce qui lui a valu son numéro Trois, malgré une intelligence hors du commun. Chercheuse en chimie intra-solaire, elle à été victime d’un accident de laboratoire qui l’a privé de sa vue. Toujours distraite, ma mère. Je venais d’avoir cinq ans, et quand j’ai vu qu’elle revenait en portant Cil dans ses bras, j’ai cru à un cadeau d’anniversaire. Beaucoup de mes copains avaient déjà un poulpe de compagnie ; j’ai vite compris que Cil serait un autre genre d’octopode. Les gros câlins, les tours de magie, les longues discutions sur les différences entre nos façons d’appréhender le monde, je pouvais les oublier. Les poulpes d’assistances ne sont formés ni pour le spectacle, ni pour la philosophie. Mais son sens du détail, sa compréhension de mon espèce n’ont pas d’égal, et il compense largement son absence de compassion par une grande empathie et souci constant de ma sécurité et de mon bien-être.

Ses deux tentacules principales, plus grosses et plus intelligentes, sont tendues vers moi et se balancent doucement. Il a quelque chose à me raconter. Je me débarrasse de mon kit tactile, le clipse dans son boîtier mural et enclenche l’interface de communication, puis je sors Dot de sa poche aqueuse, entre mes deux omoplates, et le dépose dans son aquarium en compagnie d’un peu de nourriture. La petite poulpe esquisse une danse joyeuse, ravie de se retrouver enfin dans une étendue d’eau assez vaste pour qu’elle puisse s’étirer de tout son long, avant d’aller se poser sur une pierre volcanique irrégulière qu’elle affectionne. Je m’installe moi aussi sur mon fauteuil habituel, sous lequel Cil aime attendre mon retour et notre quart d’heure quotidien de conversation. Bras sur l’accoudoir, paumes dégagés, j’attends que ses deux tentacules aient fait deux fois le tour de mes bras et que leurs extrémités viennent se lover dans chacune de mes paumes.

Cil parle un tactile assez élaboré pour un poulpe sec neurotransmetteur. Son centre d’élevage mettait un point d’honneur à enseigner aux poulpes d’assistances un vocabulaire encore plus étendu que celui des poulpes de compagnie ; aussi, c’est dès ses jeunes années que Cil s’est pris de passion pour notre langue, à tel point qu’une fois par mois, je dois l’emmener dans son ancien centre d’élevage où il aime donner des cours de tactile aux jeunes poulpes. Je le retrouve parfois, la nuit, en train d’étudier des sites étymologiques ou d’observer, l’air septique, des grilles de conjugaisons. Je sais que son ambition secrète serais d’être le premier poulpe à les comprendre et les maîtriser, et là encore, j’obéis à ma mère qui me demandais de mettre mon pragmatisme de côté et de ne pas briser ce rêve.

Cil : Tite passer ici aujourd’hui, quand soleil au 5/9ème.

Parmi les constructions humaines que les poulpes sont incapables d’assimiler, on trouve en première ligne, outre les conjugaisons, les horaires. Certains codes ont donc été adoptés, comme les ellipse quasi-systématique des verbes, le recours à l’infinitif, ou encore l’utilisation fractions horaire, qui demandent, d’après les experts, un effort similaire à chacun des protagonistes. Sachant que le soleil se lève peu après 6h et se couchera vers 21h30, je comprends que mon frère est passé aux alentours de 15h.

Moi : Oui, Tite avec des fraises pour nous ! Prévu ensemble hier.

Cil : Problème avec récoltes. Vol de toutes les fraises mûres la nuit dernière, saccage de plusieurs plants.

Moi : Toutes les fraises ? Volées ?

Cil : Non, encore beaucoup de fraises vertes bientôt prêtes, et d’ici là, Tite avoir belle consolation pour toi. Tite cacher des petits bijoux sous un buisson délaissé par les voleurs : quelques fraises des bois, à déguster ensemble en fin de semaine.

Je m’enfonce en soupirant dans mon fauteuil, hésitant à verrouiller mes neuras. Cil n’aime pas que je les ferme lorsque nous discutons. Sentant immédiatement ma déception, il me questionne :

Cil : Autre chose de perturbant dans ta journée ?

Moi : Non, pas d’inquiétude à avoir. Grosse envie de fraise, rien de plus. Excepté ce bug, tapis quelque part dans mon code…

Une troisième tentacule émerge sous mes pieds pour m’enlacer doucement le mollet, me le serrant doucement.

Moi : Le bug, comme une mouche, tournant et tournant autour de mon code et lâchant ses merdes un peu partout, juste pour saccager la sécurité d’un minuscule point… Incompréhensible.

Cil : Et ta main ? Tu t’en être occupé ? Tu avoir rencontré cette psychologue ?

Moi : Oui, ce matin. Une sap avec un fort caractère, prochain rendez-vous dans deux semaines.

J’hésite à parler à Cil de ma rencontre avec Xylia, ne sachant pas trop ce que je pourrais lui dire à son sujet. Je me contente de lui rapporter les conseils de la psychologue, qu’à ma grande surprise, il approuve.

Cil : Les kads et leur cerveau principal, négligeant toujours ceux qu’ils nommer « cerveaux annexes … Si les poulpes penser pareil, jamais devenir les créatures splendides et harmonieuses que nous êtres aujourd’hui. S’occuper de cette main, le mieux à faire. Des massages, je pouvoir faire ça très bien. Avant de dormir, tu compter sur moi.

Diane, appartement des quais

Par dessus son soutien-gorge en crépontine, Judie a enfilé un crop top noir « Tatoos and Whiskey » qui me laisse voir son ventre musclé, sa culotte noire ajourée et ses jambes zébrées par un bas volontairement maillé. Accoudée sur le rebord de ma fenêtre, elle sniffe lentement du Kanna en me fixant d’un air revêche. Ses cheveux blond, habituellement regroupés en une crête bouclée, sont retombés jusqu’à sa poitrine et quelques mèches s’accrochent à ses lèvres mouillées. Je la contemple, placide, comme si elle n’était qu’une affiches de rock au milieu des autres, gardant cachée sous les draps toute mon excitation en attendant qu’elle revienne vers moi.

Après la lecture du mail du Dr. Bô, qui m’a laissée aussi effrayée que fébrile, j’ai eu besoin de me défouler pour affronter dans de bonnes conditions physiques l’avalanche de questions qui allait me tomber dessus pendant la nuit. J’ai reporté mon rendez-vous avec Gil malgré ses protestations et j’ai immédiatement contacté Judie. Si Judie est mon plan cul le plus régulier, c’est autant pour son emploi du temps d’une flexibilité totale que pour son look. Peu coquette, elle ne s’encombre d’aucun accessoire esthétique ; elle fait son âge, ni plus ni moins, parle souvent d’elle au neutralien, comme les androgynes ou les transgenres. Surtout dans le cadre professionnel et public. Dans l’intimité, c’est autre chose, et plus elle est négligée lorsqu’elle frappe à ma porte, plus je retrouve sous les épaisseurs de guenilles des sous-vêtements de créateurs super sexy. Ce soir, elle a dû sentir à ma voix que quelque chose n’allait pas, et j’ai jubilé en la voyant arriver dans un poncho intégral jaune complètement immonde.

Elle rebouche son flacon de Kanna et le range dans sa sacoche. Je fronce un sourcil. Lorsque Judie dort à la maison, sa fiole ne quitte pas le rebord de ma fenêtre avant le lendemain matin. D’un ton un peu brusque, je lui demande :

– Qu’est-ce que tu fais ?

– Je dois repasser au taf ce soir. J’avais pas fini le boulot quand tu m’as appelé pour ton urgence sexuelle.

Comme un ton de reproche dans sa voix, que je ne comprend pas et que j’ignore. La montée d’euphorie du Kanna ne va pas tarder à la gagner et j’ai envie de profiter de ce moment éminent dans nos ébats. Shootée, Judie jouit comme jamais, m’offre son corps entier où plus aucune zone n’est timide ou réfractaire ; elle devient un seul et unique point G, frémissant et gémissant, et ce n’est qu’après l’avoir vue ainsi comblée et dépendante de chacune de mes caresses que je peux à mon tour prendre totalement mon pied. En essayant de l’attirer vers moi, je lui susurre :

– Allez, laisse tomber Judie, les chiottes des kads attendront demain matin.

– Tu fais chier Diane, crie-t-elle en se dégageant. J’ai un vrai métier, je dirige une équipe, je suis aussi indispensable que toi à mon boulot.

Cette fois, sa colère n’est pas insinuée mais m’explose à la figure. Judie travaille au service d’entretien des rues et des résidences kads, je l’ai rencontrée dans le cadre d’une enquête que j’ai réalisée il y a quelques années, auprès du personnel de son entreprise de nettoyage. Depuis, nous n’avions jamais abordé le sujet de nos professions respectives.

– Qu’est-ce que tu racontes, d’où ça sort ça ? J’ai pas dis que t’étais pas importante, juste que ça pouvait attendre demain, non ?

– Et qu’es-ce que t’en sais ? Ça t’es déjà arrivé de me foutre dehors parce qu’un de tes mecs pétait un câble ; j’ai mes urgences moi aussi.

Alors que je tente vainement de me rattraper, la dispute gagne en force et en vitesse puis cale subitement. Baignée dans l’essence de Kanna, la colère de Judie se ramollie et fond sur sa langue qui devient pâteuse. Elle ne me répond plus avec la même fougue. Ses yeux ont quelque chose de perdu ; méconnaissant leur propre fureur ils s’agrandissent et en cherchent partout les raisons. Avec une envie plus forte que jamais de l’attirer vers moi, je me risque à prendre sa main à nouveau. À la réaction de sa peau, je sais que la magie a déjà commencé. Sous mes doigts, l’épiderme tremble presque imperceptiblement, son corps m’appelle et pour faire plier son esprit je lui parle d’une autre urgence, et tout en me maudissant, laisse quelques mots doux et hypocrites partir à l’asseau de ses résistances :

– Tu peux pas être aussi importante pour ton boulot que ce que tu l’es pour moi.

Tandis que mes baisers empressés se déposent sur ses hanches et suivent le relief de son bassin, son corps s’assouplit, pris en otage par la drogue qui fait une fabuleuse complice. Pour faire tomber ses dernières barrières, je lui chuchote :

– Allez, on s’amuse un peu puis tu pars après, laisse nous juste une petite heure, encore une petite heure.

– Une petite heure, c’est d’accord, dit-elle d’une voix radoucie tandis que les cordons de sa culotte en soie nouée cèdent.

En me réveillant un peu plus tard, je découvre avec déception qu’elle est bel et bien partie. Je passe le reste de ma nuit avec Lion, le berger du Caucase qui partage ma vie et mon lit. En chien fidèle et protecteur, il me laisse tripoter sa crinière et le harceler de questions jusqu’à l’aube. Lorsque je m’endors enfin, je décide de trouver les réponses à trois d’entre elles : Pourquoi le Dr. Bô accorde-t-il autant d’importance à mes recherches ? Pourquoi me demande-t-il de mentir dans mes rapports officiels en faisant passer Narwam pour un sap ? Mais surtout, comment a-t-il eu accès aux quelques lignes que j’ai rédigé, mais pas envoyées ?

Narwam, appartement de la résidence Sytropie

Pas de fraises. Ma soirée vient de prendre un coup, mais ils me reste toujours PHS. Personnage Historique Simulateur, ce n’est pas le jeu vidéo le plus éthique du siècle, mais il a au moins le mérite d’avoir offert une situation financière très enviable à des centaines d’historiens, sociologues, et géologues. À part ça, c’est une tuerie et je suis complètement accro. Je me suis déconnecté hier, le 5 mars 1933, j’étais Adolf Hitler et j’attendais les résultat des élections qui allait faire de moi le dictateur le plus célèbre de tous les temps. Passé ce cap là, le reste allait couler de source ; un jeu d’enfant, presque. Le peuple a été consulté pour la dernière fois à cette date.

J’attrape dans un placard de la cuisine un petit bout de tissus manipulateur, le premier que Calidora m’a fait programmer lors de mon stage d’entrée dans sa boite, et le mâchonne en lançant la simulation dans ma salle de jeu. L’illusion de la fraise n’est pas vraiment à la hauteur ; le visuel est parfait,le goût n’est pas mal mais manque de profondeur. Quand à la texture, elle est bien trop molle, comme un fruit oublié au fond du frigo quelques jours de trop. Je pourrais certainement faire mieux si je reprogrammais le tissus aujourd’hui, mais pour ce soir, cette modeste réplique fera l’affaire : une fois concentré sur l’avenir de l’Allemagne Nazie, je n’y verrai que du « feuer ».

J’entre dans la simulation. Ma salle de jeu, entièrement blanche, se métamorphose en unepièce profondesoù des odeurs boisées remontent d’un bureau très bas et de chaises aux dossiers très hauts. Un tapis à frange complète le décor. Bientôt, quand les tissus manipulateurs de Cali’manip auront envahi le marché du jeu vidéo, je pourrai enlever mes chaussures pour le sentir me chatouiller les orteils. L’imaginer me fait frissonner de plaisir et d’avidité. Je n’ai pas à attendre longtemps le messager qui m’apporte les résultats de l’élection. Les coups résonnent dans la pièce presque vide, assez vaste pour contenir toute mon ambition qui aime s’étirer comme des ailes avides de sang, et j’ordonne à l’homme d’entrer de ma voix la plus sèche. Le messager avance et plie devant moi son grand corps maigre. Je ne prête pas attention à ses courbettes et lui arrache le communiqué des mains. En voyant le résultat, je m’exclame :

– 11 %?? C’est moins que le parti communiste ! À quel moment j’ai perdu le peuple ?

Le grand bonhomme bredouille, prend peur, et fuit la pièce, me laissant dépité. Heureusement, je sais qui pourra me comprendre. J’ouvre une interface de dialogue et envoie un message à Marv, mon meilleur ami virtuel :

Moi : J’arrive pas à finir Hitler, à chaque fois je me fais éjecter aux élections…

Comme toujours, sa réponse est immédiate :

Marv : Hitler ?? C’est un des plus faciles, je l’ai fini en deux jours.

D’autant plus frustré, j’accuse du regard le papier qui affiche mon résultat catastrophique jusqu’à ce que Marv m’offre une occasion en or de me faire mousser.

Marv : T’as testé Christophe Colomb ?

Moi : Ah ouais avec Colomb j’ai explosé les objectifs, mes héritiers sont carrément propriétaire de l’Amérique, ils deviennent les premiers milliardaires !

Marv : Il a plutôt foiré sa vie alors. Ce mec devait pas être si brillant que ça finalement.

Moi : Si tu préfères croire ça plutôt que d’essayer de dépasser mon score…

Marv : Ok, simulation de C.C. en cours de chargement ! On va bien voir !

Moi : T’as intérêt à récupérer quelques vieux manuels de navigation, moussaillon.

Marv : Tu me crois pas capable de lire une boussole ? Attend un peu. Et toi, tu tentes quoi maintenant ?

Moi : Je sais pas trop… J’ai envie de partir sur du plus moderne. J’ai jamais fais Anatol Mura.

Marv : Tu déconne ? C’est le premier que tout le monde fait !

Moi : J’ai jamais testé de kad en fait… Je sais pas pourquoi.

Marv : Ben au boulot alors ! Ma simulation est chargée, Amérique me voilà !

Je quitte la simulation d’Hitler et surfe un moment sur le menu du jeu, à la recherche d’un personnage qui m’inspire, avant de tout abandonner. Je me déconnecte de l’ordinateur et de mon cerveau ventral, laissant ma fatigue l’emporter sur mes envies rebelles d’aventures nocturnes. Demain, je vais pouvoir en plaisanter avec Gasby : j’ai fini par écouter les conseils de SexyDoki et par aller au lit. Il trouvera certainement une réponse bien salée à cette phrase que je lui tendrai de manière innocente.

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