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Chapitre 3 : Réconfort (1/2)

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Par Phémie

Narwam, Cali’manip

Je regagne mon quartier en ayant l’impression confortable et décevante de remettre les pieds dans le réel. Me reste de mon passage dans le quartier sap quelques miettes d’un sandwich trop gras sur les mains, un tube d’huile de massage dans la poche, et surtout, en mémoire, les visages provocateurs de la psychologue au look punk et de Xylia, l’enfant-arbre d’une audace exaltante, qui vont rejoindre dans ma mémoire une galerie de portraits bien moins excentriques. Étant d’un naturel solitaire, je n’ai pour connaissances que quelques kads ordinaires travaillant principalement dans le domaine du développement technologique. Seule Calidora fait exception.

Alors que je m’apprête à entrer dans les locaux de la société Cali’manip, pour la première fois, une partie de moi à envie de faire demi-tour, de retrouver l’étrange sérénité qui m’a envahi dans le square, auprès de l’arbrion. La porte en ferraille devant moi, je la passe quotidiennement sans réfléchir depuis plus de deux ans. J’ai commencé à travailler ici dès le lancement du projet S3, « Seine, Sûre, Saine », et je ne me souviens pas de l’avoir fait une seule fois à contre cœur. Je verrouille tous mes neuras pour bloquer les émotions qui remontent de mon cerveau ventral et avance enfin.

Dans le hall, le médic me scanne. La voix grave d’un homme très sensuel (tout particulièrement sélectionnée par Gasby pour m’annoncer mes données médicales quotidiennes) m’indique ma température corporelle, ma tension, mon niveau de fatigue et mon absence de maladies infectieuses, je suis fonctionnel à 72 %. Il me souhaite une bonne journée de travail tout en me recommandant une micro-sieste aux alentours de 15h20. Je jure à voix basse. Calidora n’aime pas que l’on commence la journée en dessous de 85 %.

Une fois dans la salle de programmation, j’ai droit à l’invariable accueil que Gasby me réserve lorsque j’arrive après onze heures :

– Narwam, ton lit ne voulait pas te lâcher ce mâtin ? Quel coquin… Attention, tu vas rendre SexyDoki jaloux.

Gasby ne peut pas passez deux heures sans me rappeler que je ne sors pas assez, ne fais pas assez de rencontre, et par conséquent, ne baise pas assez. Oui, pour lui, le rapport est forcément de cause à effet, et forcément dans cet ordre là. C’est pour compenser cette affreuse négation de mes pulsions primaires qu’il a programmé le médic afin qu’il s’adresse à moi d’une voix pleine d’insinuation, afin que j’ai, « au moins une fois dans la journée, une relation d’ordre érotique ». Malgré sa vision étriquée de la vie sexuelle, j’aime bien Gasby. Passionné de langages informatiques en tous genres, à l’affût de chaque nouvelle trouvaille qui inondent le net, très pédagogue. Et, lorsqu’une fois par mois j’accepte de passer une soirée avec lui afin de satisfaire mon cerveau ventral impatient, il m’ouvre les bras avec joie et se révèle être un ami beaucoup plus compréhensif et fidèle que ce qu’il ne laisse paraître le reste du temps.

Je serre la main de Gasby comme le fond les kads, doigts contre paumes. Les saps, qui aiment bien parodier ces salutations qu’ils jugent trop froides ou au contraire trop intrusives, ne peuvent pas concevoir la quantité d’informations que l’on peut se transmettre de cette façon. Grâce au langage tactile, quelques rapides mouvement et pressions de nos doigts dans nos paumes respectives nous permettent d’échanger des informations stratégiques en quelques secondes à peine :

Moi : La patronne est là aujourd’hui ?

Gasby : Oui, en salle de conception.

Moi : Merde, je suis qu’à 78 %, tu peux me couvrir si elle pose trop de questions ?

Gasby : Hum, nuit fatigante ?

Je retire mes mains avec un haussement de sourcils énigmatique. À côté de lui, Kurb, devant son écran, a son apparence de sangsue hypnotique, dos courbé et tête projetée vers l’avant, si bien qu’on ne sait plus qui, de l’ordinateur ou du programmeur, vampirise l’autre. Une seule main distraite se détache du duo symbiotique pour me saluer. Un tapotement de l’index au creux de la paume, pour signifier qu’il n’y a rien à signaler. Nous ne nous adressons jamais de messages tactiles privés, et cela n’est pas uniquement dû au fait que je le trouve toujours rivé à son écran quelque soit l’heure à laquelle j’arrive. Kurb est avant tout un kad sans secrets, sans détours, sans doutes et sans complexes. Il assume son intelligence potentielle relativement faible, se rendant irremplaçable et inattaquable par l’exploitation quasi-maximale qu’il en fait. Alors que je ne me suis pas encore installé à mon poste, il commence :

– J’ai lissé la courbe de rebondissement et réparé la séquence d’adaptation météo, mais toujours un bug de sécurité chute aux coordonnés 6024-9, faut que tu regarde ça. Je t’ai envoyé le ticket.

Je râle à voix basse. Un bug récurent, une faille dans la sécurité de système anti-chute me revient sans cesse sans que je comprenne d’où il provient. J’ai pourtant relu mon code des centaines de fois sans trouver la moindre erreur, mais en ayant chaque fois l’impression que quelque chose cloche. Rien de très grave au demeurant : il faudrait que quelqu’un saute dans la Scène avec une impulsion précise depuis un point très précis afin d’atterrir avec la bonne vitesse dans un cercle d’un diamètre d’à peine 1m50 pour en faire les frais. Mais il en faut moins pour me perturber. La réputation internationale de la société Cali’manip tient davantage à son travail impeccable qu’à l’immense popularité de Calidora.

Je m’installe devant mon écran et place chacune de mes mains sur les deux boules tactiles qui me permettent d’écrire environ huit fois plus vite qu’un professionnel sap, soit une vitesse de pointe d’une bonne centaine de caractères à la seconde. Le logiciel de gestion de la S3 s’ouvre docilement dès que je croise le regard de mon écran ; de simples mouvements de rétines me permettent de dérouler ou refermer différentes sous-parties du code, et j’aime commencer la journée en parcourant chacune de ces zones, m’imaginant qu’il s’agit d’autant de pièces d’un palais gigantesque dont je serais, bien sûr, le gardien. À nouveau, je peux ouvrir mes neuras pour laisser remonter les sentiments agréables de confort et de puissance qui naissent en moi dès que je suis en position de travail. Les boules tactiles faites sur mesure viennent se caler parfaitement dans mes paumes et réagissent instantanément au frottement de mes douze doigts ; contre le creux de ma main, les récepteurs intelligents, à l’écoute de mes signaux neuronaux manuels, chauffent légèrement et me procurent des chatouillement amicaux dès qu’ils m’envoient une suggestion de frappe anticipée.

Contre mon dos et sous mes membres, mon fauteuil s’adapte à tous les besoins de mon corps avant même que j’en prenne conscience : se faisant tantôt mou, tantôt dur, relevant mes pieds ou inclinant légèrement mon dos, mais pouvant aussi me donner l’impression d’être assis dans une mer tiède ou dans du coton, le fauteuil’manip est la première invention de Calidora. Le premier objet pour lequel elle a adapté son invention révolutionnaire : le langage de programmation Javmap, capable de s’imprimer dans des microparticule de tissus énergétique et de simuler des sensations visuelles, olfactives, tactiles et auditives dès lors qu’il entre en contact avec le corps d’un humain, kad ou sap. Le fameux fauteuil’manip a propulsé en quelques mois la société naissante de Calidora aux côtés des quatre grandes entreprises qui, depuis plus de cinq siècle, se partagent à contre-cœur le marché de la technologie de pointe. Le projet S3 la placera définitivement à leur tête, et cette fois j’aurai ma part de responsabilité dans cette réussite : jeune expert en matériaux modulables, à peine diplômé, j’ai géré seul l’accompagnement des chutes, l’impression d’immersion sans risque de noyade et l’anticipation des collisions afin de faire de la Seine le lieu de baignade le plus sûr du monde. Pendant deux ans, mon travail à suivi son cours avec tranquillité, tantôt stagnant, tantôt filant comme pris dans des rapides bouillonnants. Mais avec le bug 6024-9, je ne programme plus, je rame.

Une fois de plus, je passe la journée à traquer le cafard invisible, n’ayant une idée de son déplacement qu’en constatant toutes les zones corrompues par son passage. Parallèlement, je continue à dresser le profil du bug, comme s’il s’était agi du suspect numéro un d’une brigade du crime.

Nom : Le bug 6024-9

Date d’apparition : 14 avril

Temps de réapparition après correction : entre 6h30 et 8 jours

Victime : périmètre 1026-32

Arme : modification de lignes de codes préexistantes

Mobile : inconnu

Localisation : inconnue.

Le soir venu, j’ai réparé toutes les conséquences de ses méfaits, mais ne me sens pas plus proche de résoudre une fois pour toute le problème du bug 6024-9. Il gagne, une fois encore.

Je me lève et fais mes étirements de fin de journée en parcourant les différents services, lançant quelques blagues et riant à celles que me font les collègues qui ne sont pas encore partis ; ou tout justes arrivés. Certains préfèrent travailler de nuit, comme Erynn, employé à la conception. Un comble, pour ce père de onze enfants, dont cinq adoptés. C’est un 6, encouragé par le Comité des Mœurs à éduquer un maximum d’enfants en raison de son niveau d’IMPEC (Implication, Mansuétude, Patience, Empathie et Culture). Il pourrait arrêter de travailler tout en conservant son plein salaire, mais aime venir trois heures par jours, entre 21h et minuit, pour éclairer le services de ses illuminations fécondes. Treize tapotement au creux de la main, un pour lui, un pour chaque membre de sa famille, compagne incluse, auquel je réponds d’un seul tap.

Je quitte la bâtiment sans écouter les recommandations du médic. J’ai déjà planifié toute ma soirée, et au diable les carences alimentaires ou la fatigue. Ici, c’est la saison des fraises, et ce pour à peine deux petites semaines, alors j’ai bien l’intention d’en faire une orgie en jouant à PHS. Impatient d’y être et frustré par mon échec face au bug 6024-9, je ferme mes neuras le temps du trajet qui me ramène chez moi.

Diane, cabinet

Les femmes qui portent des talons m’ont toujours mise mal à l’aise. Là, Gil, avec ses huit centimètres de caoutchouc bleus assortis à sa jupe, à son collier et à ses mèches de cheveux, c’est pas sa faute, mais elle me met mal à l’aise. Même rehaussée de la sorte, elle n’arrive pas à dépasser mes épaules, et ça, c’est certainement ce qui me gêne le plus.

Bien que plus jeune que moi, Gil me rappelle inévitablement ma mère ; une sorte de version de moi plus aboutie, plus rodée, plus apprêtée, et je ne supporte pas d’être en situation de supériorité. Alors, l’entendre me demander service en levant sur moi des yeux suppliants, il n’y a pas pire situation.

– S’il-te-plaît, Diane, j’ai établi un lien particulier avec cet enfant…

Je répète, d’un ton plus sec :

– Ce n’est pas comme ça qu’on procède, d’habitude. Quand on piétine trop longtemps dans l'accompagnement d'un patient, on passe la main à un collègue plus spécialisé dans son cas précis. On a toujours fais ça, c’est pour ça qu’on est une super équipe.

– Mais je suis certaine d’être la mieux placée pour l’aider ! J’ai besoin de quelques précisions, peut-être de quelques conseils, d’un petit topo sur l’auto-dévaluation sapiens à l’adolescence…

– L’auto-dé… Merde, Gil ! Si ton patient est vraiment en ADS si jeune c’est grave ! Je peux pas juste t’expliquer deux trois trucs et roule ma poule ! C’est complexe, ça !

Je suis à deux doigts d’ordonner à Gil de me confier ce cas. Mais quelque chose dans son attitude me retient. Elle n’est pas du genre à s'aacrocher à ses patients en oubliant leur intérêt. Son insistance doit donc avoir une explication rationnelle. Puis, elle a dit « je suis », « j’ai besoin ». Je connais Gil depuis une bonne quinzaine d’année, je sais que pour elle le conditionnel est un condiment sucré incontournable qui lui permet d’assaisonner toutes ses phrases afin de faire glisser ses commentaires acerbes, ses remarques épicées ou ses conseils acides au fond des gosiers les plus raffinés. Jamais elle ne demande un service sans garnir généreusement sa demande de courbettes stylisées. Le discours mis à nu qu’elle me tient révèle, dans son cas, une position d’extrême humilité. De même que son silence, maintenant.

– Ok Gil, bien sûr, on prend un verre après le boulot pour parler de ton patient. S’il-te-plaît, promets-moi juste que tu te rangera à mon avis si après ça je pense toujours que je dois prendre en charge cette petite moi-même. Tu sais que j’ai déjà eu plusieurs cas d’ADS,…

– Et je sais que tu fais du bon boulot dans ces cas là Diane, je n’ai jamais voulu insinuer le contraire. Mais avec cet enfant, c’est un peu différent. Fais moi confiance, tu veux bien ?

On se donne rendez-vous, puis Gil rejoint le cabinet d’en face pour sa dernière consultation de l’après-midi.

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