Narwam, square de la Tour en ruine
Dans le square, les saps qui nous entourent ont commencé à sortir des sandwich et des salades pour assouvir leur fringale de midi, mais la fillette assise à mes côtés semble souffrir d’une autre forme de faim. Ses questions sur les kads fusent, et je me prends au jeu, me dépêchant d’y répondre en me calant sur son débit rapide, jusqu’à ce qu’elle aborde un thème plus délicat :
– De quoi es-tu malade ?
– Ça c’est plutôt personnel… Je croyais que tu voulais apprendre des choses sur les kads.
– Tu es un kad. On n’apprend jamais mieux d’un ensemble qu’en étudiant en profondeur un cas particulier.
– Je ne suis pas sûr d’être entièrement d’accord mais je respecte ce raisonnement. Tu es drôlement futée…
… pour une arbrion, ai-je failli ajouter avant de réaliser que c’était imprudent de faire référence à son espèce avant qu’elle ne me l’ait elle-même révélé de manière explicite. Non seulement je ne suis pas à l’abri de l’erreur – elle est la première que je rencontre, et je sais que certains jeunes saps maladifs ressemblent à s’y méprendre à des arbres en devenir – mais en plus j’ignore complètement à quel point elle a accepté sa nature végétale ; pour elle, il est peut être trop tôt pour en plaisanter. Certaines jeunes pousses, en particulier celles élevées parmi des fratries dans des familles humaines, vivent très mal leur différence. Du moins, dans un premier temps.
Mais sa réponse, prononcée sur un ton fier, légèrement supérieur, disperse mes doutes :
– Je vais à l’école humaine sap.
– Et à ton école vous n’avez pas de cours de Tolérance pour vous apprendre tout ce qu’il y a à savoir sur nous ?
Son rire s’allume à nouveau, vif et incisif, me faisant regretter mon ignorance.
– Ça ne s’appelle pas comme ça, nous on dit cours de Culture Kad. Pour ce qui est de vous tolérer, on n’a pas franchement le choix.
Je médite un instant sur cette nuance significative avant de prendre une décision contestable mais qui me paraît, en cet instant, d’un naturel profond :
– Très bien, je te donne la raison de ma présence ici. En contrepartie, tu m’expliques ce que viennent réellement faire les kads dans vos squares. Je ne crois pas à ces histoires de séduction, il y a des lois qui protègent les saps mineurs.
– Toi d’abord, tranche la fillette.
Elle garde un air de marbre, à l’instar de ses lèvres blanches immobiles l’une contre l’autre, jusqu’à ce que j’achève mon récit. Le chien renifleur de détritus que j’ai suivi jusqu’ici n’ayant fait que me ramener à proximité de mon point de départ, je fais l’impasse sur ma promenade dans Paris mais lui livre – à demi-mots, par a-coups, encouragé par son silence et ses yeux intelligents – ce que je n’aurais même pas pu avouer à un Zéro :
– J’ai un problème à la main gauche. Elle n’est plus aussi performante qu’avant. Il se pourrait que cela vienne de son cerveau. Un médecin sap, spécialiste en cerveaux kads, m’aide à comprendre ce qu’il m’arrive. Son cabinet est juste dans cette rue.
J’indique une direction précise, ravi de la performance de mon sens de l’orientation après mon errance dans la vieille ville. L’épreuve d’Espace ne sera définitivement pas un problème.
– Étrange, relève-t-elle, il doit pourtant y avoir de nombreux médecins kads spécialistes des cerveaux manuels ?
Dans sa question ne se cache aucune suspicion. Sa méfiance première s’est éclipsée pour ne plus refaire surface, témoignant d’un caractère lunatique sans doute dû à son espèce ou son jeune âge. Patiemment, je lui fais une brève présentation des différentes branches médicales kads en répondant à ses questions annexes jusqu’à ce qu’on en arrive à parler des spécialistes en cerveaux manuels.
– Ils soignent les traumas, les malformations ou les dégénérescences. Ce sont des chirurgiens extrêmement compétents, mais dans mon cas, il semblerait qu’ils soient impuissants.
L’enfant savoure mes derniers mots avec un mimique gourmande.
– Un sap au secours d’un kad. Je n’ai jamais rien entendu d’aussi romanesque de toute ma vraie vie, minaude-t-elle.
Elle n’est apparemment pas déçue par mon explication, aussi je la presse de me livrer la sienne, comme convenu. Je suis impatient de l’entendre, car sa méprise à mon égard m’a déconcerté : en raison de la séparation de notre cerveau ventral, nous ne commettons pas de crimes. Les pulsions sexuelles ou violentes peuvent être mises à distance par une simple fermeture de communication entre nos deux cerveaux, fermeture pas plus difficile à opérer qu'un battement de paupière. Ainsi, nous ne sommes soumis à aucun de nos bas instincts, notre cerveau principal étant le seul à pouvoir imposer un comportement aux cerveaux annexes. Si la loi nous interdit le moindre rapport avec des saps impubères, il est scientifiquement impossible que nous la transgressions. Je lui rappelle cette spécificité des kads.
– Justement, ils en jouent, me dit-elle. Les enfants saps ne se méfient pas d’eux, ils les pensent inoffensifs et acceptent volontiers de leur rendre de menus services en échange d’argent de poche. Et leurs parents, tout aussi naïfs, les laissent faire. D’années en années, les demandes deviennent plus fréquentes et les rémunérations plus importantes, tandis que le kad redouble d’ingéniosité pour gagner le respect voire l’amour du jeune sap. Jouant de son statut de protecteur, il l’éduque à sa guise, le dresse selon son goût, subrepticement.
L’enfant chuchote presque maintenant, tandis que la cadence de son récit s’est ralentie afin de me laisser savourer et partager sa passion manifeste pour les histoires de suspens et d’horreur.
– Et soudain, boum ! crie-t-elle. Le sap devient pubère, et le kad sort le grand jeu : restaurant à viande, cinéma, nuit en orbite, les trucs romantiques dont les saps raffolent. Et le sap, tout juste adulte, devient un parfait petit animal savant, séduisant et à l’aise au milieu d’un monde kad dont il connaît tous les codes. Il devient le principal atout social de son kad, l’amour qu’il a pour lui ou le luxe dans lequel il vit l’empêchant de voir sa condition telle qu’elle est : celle d’un esclave domestique et sexuel.
– Vos cours de Culture Kad sont censés vous sensibiliser à la condition des saps qui vivent avec les kads, afin que ceux qui choisissent cette voie le fassent en pleine connaissance de cause, dis-je en récitant une fois de plus mes propres cours.
– Et je n’ai que du mépris pour ces derniers. Mais les enfants et beaucoup d’adolescents saps sont influençables. Les kads qui choisissent de s’attaquer à eux volent leur choix, leur avenir, le substituant par un autre, construit de toute pièce, uniquement pour leur plaisir. En toute légalité.
– Étrange, je chuchote, troublé. Toi, tu es jeune, et pourtant, tu n’es pas dénuée d’esprit critique ni de maturité.
– Je suis un cas un peu exceptionnel. Ma fenêtre donne sur ce square ; depuis toute petite, j’observe leur petit jeu. Leurs airs souriants et leur sens de l’humour, leurs longues promenades en feignant de savourer un moment de communion avec la nature alors que notre petit square est plus minable que le plus minable parc des quartiers kads.
– Je comprends mieux.
– Toi, ce n’est pas pareil, me dit-elle dans un sourire. Je vois bien que tu n’es pas comme eux. Tu as beaucoup plus de classe. Tu es quoi ? Six ? Sept ? Combien d’enfants as-tu déjà ?
Cette fois, je rigole franchement. Je commence à me détendre pour la première fois depuis que mes problèmes manuels ont commencé et montre ma reconnaissance à l’enfant en me montrant d’une honnêteté totale :
– Je suis un peu jeune pour avoir des enfants, et j’ai tout mon temps pour ça. Tu sais, les chiffres qu’on nous attribue, qui vont de Zéro à 8+, déterminent le nombre maximum d’enfant que l’on a le droit d’avoir, mais il n’y a rien qui nous presse, ou qui nous oblige à avoir ces enfants. Et en plus, je ne suis que Trois… Enfin, pour le moment ! Je passe au contrôle sélectif le mois prochain, j’espère passer Quatre, peut-être même Cinq ! J’ai beaucoup plus d’humour qu’il y a sept ans, j’ajoute en joignant un clin d’œil.
– Et bien, qu’est-ce que cela devait être, rigole la fillette.
Je suis aussi plus tolérant, me dis-je. Capable d’avoir trois échanges successifs avec des représentants d’autres races ou espèces tout en parvenant à considérer que je passe une journée agréable, voilà qui me surprends agréablement !
– Alors tu passais ton premier Contrôle Sélectif il y a sept ans ? me demande la fillette.
– Pas vraiment. Le Contrôle de Pré-évaluation n’est pas aussi complet qu’un Contrôle Sélectif, il permet juste d’informer l’adolescent sur l’intérêt que présente son génome, et de le conseiller sur la manière dont il peut l’exploiter, notamment en vue de mener une vie professionnelle riche. Je me prépare donc à passer mon premier vrai Contrôle Sélectif ! Et le plus important. Celui de la maturité sexuelle, qu’on passe l’année de nos vingt-cinq ans, puisque les kads sont en général pubère entre dix-neuf et vingt-trois ans.
Elle hoche la tête pour m’indiquer qu’elle a compris, puis demande :
– Et tu n’as pas peur pour ta main ? Elle ne va pas t’empêcher de monter dans l’échelle-évo, ou pire, te faire redescendre ? Tu aurais peut-être dû te dépêcher de faire tes trois enfants, puisque tu es déjà pubère, comme ça tu aurais été certain de rester au moins Trois, quoi qu’il arrive ils n’auraient rien pu changer à ça !
– Il n’y a que les lâches pour agir ainsi, dis-je en prenant une voix grave de réplique de film qui semble beaucoup l’amuser. Tu sais, je suis programmeur, mes mains sont tout ce qu’il y a de plus rapide et performant. Même en considérant la perte de vitesse de la gauche, je code tout de même bien plus vite que la moyenne des kads. En aucun cas cela ne peut me faire « redescendre », comme tu dis.
Un calme nouveau me fait considérer mon problème avec plus de recul ; quelques heures plus tôt, j’aurais été incapable de formuler une certitude aussi rassurante.
– Vous ne dites pas « monter » et « redescendre » ? demande-t-elle, déçue de sa méprise.
– Si, comme tout le monde. Quand on prend un ascenseur.
– Et c’est avec ces blagues-là que tu espères passer Cinq ?
Nous rions ensemble de bon cœur, avant de nous taire un moment, un peu surpris de nous entendre comme si nous nous connaissions depuis longtemps. C’est alors que je constate pour la deuxième fois qu’une sap vêtue comme au 18e siècle d’un ensemble chapeau et robe longue beige très luxueux, nous observe fixement sous son ombrelle. L’arbrion l’a également remarquée, et son visage s’assombrit.
– Qui est-elle ? je demande.
– Ma « mère », répond-t-elle avec hostilité.
– Quel est le problème ?
C’est visiblement à mon tour de poser les questions, ce qui ne semble pas la gêner. Au contraire, elle parait soulagée de déverser un peu de sa rancœur.
– Ses mensonges.
– Il y en a plusieurs ?
– Il faut qu’il soient nombreux pour qu’elle puisse me cacher une chose d’une telle ampleur. Mais c’est inutile. Je sais tout.
J’observe la femme qui donne l’impression d’appartenir à un tableau ancien, triste et immobile, attendant le retour impossible de sa fille qui évoluerait dans un autre espace-temps.
– Elle dit que j’ai seize ans. Elle dit qu’elle est ma mère biologique, et que j’ai un père biologique, même si je ne peux pas le voir.
– Mais tu n’es pas…
Je n’ose pas finir ma phrase et elle m’en épargne généreusement.
– Je suis un arbrion.
D’un hochement de tête, je lui indique que j’ai saisi l’étendue de son malaise. Les arbrions, lorsqu’ils sont rejetés des arbres à têtes, doivent grandir dans des familles adoptives. Si la mère adoptive de la fillette refuse d’admettre qu’elle n’est pas sa mère biologique, c’est toute sa nature d’arbrion qu’elle cherche à lui cacher. Sans compter le mensonge sur son âge : au-delà du fait qu’elle ne semble pas avoir plus de dix ans, l’enfant est appelée à se lier à un autre arbrion aux alentours de ses dix ans, si mes souvenirs sont bons. En baissant les yeux sur les mains de l’enfant, je constate qu’elles sont toutes deux gantées. Ses doigts – comme ses organes génitaux – ont déjà dû commencer à s’atrophier sur un de ses deux membres dans la prévision de la fusion très prochaine avec un autre arbrion, qui se fait systématiquement au niveau d’un des poignets. La fusion étant un processus plutôt répugnant aux yeux des saps comme des kads, beaucoup d’arbrions ont la pudeur de ganter leurs mains dès que les premiers signes se font voir. Suivant mon regard, la fillette soulève et fait jouer ses dix doigts sous mes yeux comme pour me rassurer sur l’état peu avancé de leur mutation – bien que je ne puisse pas et ne veuille pas le vérifier – puis les pose tous les dix sur les sept doigts de ma main gauche, avec beaucoup de tendresse.
– Je m’appelle Xylia.
Puis elle quitte le parc d’un petit trot, me laissant à peine le temps de lui glisser mon nom en retour, comme une promesse d’au revoir.
Diane, cabinet
Mon AssA m’informe que mon premier rendez-vous de l’après-midi est arrivé. Il faut que je fasse le vide dans ma tête, et vite. Je m’affale dans le canapé réservé aux patients, puis m’imagine en train de me décrire à moi-même l’impression étrange que la vie de ma fille me glisse entre les doigts, qu’une foule bienveillante me l’arrache comme une tétine à un bébé en me tapotant l’épaule, m’assurant que tout va bien se passer. Mais j’ai envie de m’y accrocher encore. Ma voix de gagnante m’assure que c’est un combat comme un autre, et que Félix est une proie facile. L’opération ne se fera pas sans ma signature, j’ai encore les cartes en main. Je me redresse, le malaise est passé.
Vient l’affaire de Narwam et la main malheureuse. Je songe un instant à envoyer le mail que j’ai laissé en suspend avant mon repas mais y renonce, trop d’agitation pourrait nuire à ma capacité de jugement. Peut-être que je devrais attacher plus d’importance au choix de mes mots, aux informations que je livre. Je dois me montrer plus prudente. Je sais l’influence que peut avoir le Dr. Bô sur moi. Il n’y a pas plus habile que lui pour m’entraîner toujours plus loin dans mes recherches sans jamais me faire part de ses intentions profondes. Un pas de trop, et je pourrai retomber dans l’engrenage. Non, je ne lui écrirai pas avant ce soir. Si je lui écris ; car après tout, rien ne m’y oblige.
J’en suis là de mes réflexions quand, à ma plus grande surprise, mon AssA m’informe que j’ai un nouveau message. Un message du Dr. Bô.
Très chère Diane,
Je ne peux vous exprimer à quel point votre amitié m’a manqué dans l’éternité de ces quinze dernières années. C’est avec une joie intense que j’ai lu vos lignes et que, je vous l’avoue sans pudeur, j’ai naïvement pensé que vous puissiez exprimer le souhait de nous rejoindre. Sachez qu’il y a une place pour vous ici, dès que vous vous sentirez prête à reprendre vos recherches. Et je suis certain que ce jour viendra.
Bien évidemment, je ne vous tiens en aucun cas rigueur de votre refus passé, votre pensée directe pour nous lors de la découverte de ce cas témoigne de votre loyauté toujours intacte malgré le chemin que vous avez choisi de suivre, et je vous en suis très reconnaissant. Je dois cependant vous demander de faire preuve d’une extrême prudence. Mon équipe travaille dès à présent à la protection active de vos données. Dans un souci de sécurité, nous vous demandons de ne plus utiliser cette adresse pour nous contacter et de supprimer toutes les coordonnées et les conversations liées à l’organisation. Dans vos rapports informatiques comme dans vos conversations orales, nous vous enjoignons de bien vouloir traiter ce patient comme ce qu’il est : un simple sapiens en dépression sévère, aux symptômes surprenants. Nous vous prions de croire, très chère Diane, que nous suivrons, malgré toutes ces précautions, cette affaire avec beaucoup d’intérêt.