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Chapitre 2 : L'enfant du bois (1/2)

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Par Phémie

Narwam, square de la Tour en ruine

Un square. Comme dans les romans, on entend d’abord les cris d’enfants, et on s’approche en se préparant à pénétrer dans un espace de brouhaha et de courant d’air créé par le mouvement incessant et rapide d’une multitude de corps trop petits pour évacuer l’immensité de l’énergie qui leur est conférée. Puis on pousse la porte d’un portail vert et grinçant et soudainement, toute cette agitation semble se dissoudre comme un sucre dans un grand bol de lait. La nature, pour peu qu’elle se résume à une petite pelouse, quelques buissons et un arbre à deux têtes, adoucit l’humain. Et même le plus turbulent. En changeant de manière imperceptible son fond sonore, olfactif et visuel, elle réussit le miracle de le rendre supportable aux yeux de ses semblables.

J’ai tellement lu, dans mon enfance, de romans saps que j’ai le sentiment de m’être déjà rendu dans ce parc, d’avoir suivi dans ses allées la piste d’un rire ou d’une fragrance jusqu’à mon banc habituel. En m’asseyant face à un terrain sableux, je laisse courir mes doigts sur un bois ancien et mal entretenu, fissuré et crevassé, tantôt hérissé d’échardes friables, tantôt doux et ondulé. Le souffle coupé par ce contact rare, je ne pense même pas au gâchis que représente le fait de laisser un matériau précieux, presque disparu, s’user au contact du peuple et de l’eau. Ma main gauche ne s’en détache pas, et des picotements de plaisirs se mettent à la parcourir jusqu’à ce que cela en devienne gênant. Déglutissant, je ramène mon attention vers la vie du square, organisée autour d’un honorable arbre à six têtes qui diffuse sa fraîcheur sur les jeux des enfants et le défilé des saps, tous venus promener ce qui manifestement représente une charge pour eux : un enfant, un chien, un handicapé, un vieux, leur solitude ou leur surpoids. Je ne suis pas bien différent d’eux aujourd’hui, traînant mon vague à l’âme au bout de mon bras gauche. Plusieurs personnes d’un âge avancé, réparties sur des bancs bien disposés autour de l’espace sableux, ont détaché les chiens, les laissant se poursuivre entre eux et se disputer le moindre bâton, pareillement aux enfants évoluant autour des structures voisines. Mon regard se perd entre les canidés, alors que je songe aux poètes saps et tente de trouver au milieu de leur œuvre une clef pour guérir mon membre idiot de la mélancolie qu’ils ont si bien décrite ou inventée, jusqu’à ce qu’une altercation canine me ramène complètement à la réalité. Un chien – manifestement un mâle, au vu de l’érection disproportionnée qui s’est emparée de son petit corps – a pris la ferme décision de résoudre son problème à l’aide d’une chienne plus frêle et moins rapide. Happé et dégoûté à la fois par cette vision bestiale, je ne quitte pas des yeux le couple malheureux qui parcourt, sous l’indifférence générale, plusieurs fois le périmètre du terrain vague, la femelle tantôt s’enfuyant, tantôt se faisant rattraper et coincer entre les pattes avant tremblantes de son agresseur. Alors que je n’ai d’oreille que pour ses gémissements terribles, un éclat de rire enfantin et tout proche vient déchirer le tableau que je contemple. Comme si j’avais été brusquement arraché à un cauchemar, je me tourne vivement vers la source de ce bruit, tenaillé entre la prise de conscience de la futilité de la scène et mon sentiment d’angoisse toujours persistant. Je réalise alors qu’une fillette est assise à côté de moi et s’amuse beaucoup de mon trouble.

– Voudriez-vous que nous lui jetions des pierres en le traitant de goujat ? me demande-t-elle.

Toujours un peu déboussolé, je prends sa question au premier degré :

– J’ai bien peur que cela ne suffise pas à calmer ses ardeurs, la chienne l’a déjà mordu à quatre reprises au cou et à la patte et l’a suffisamment blessé à l’oreille pour provoquer une hémorragie légère.

Mon air grave provoque à nouveau son rire, puis elle me parle à son tour avec un air de reproche appuyé :

– Ce chien n’est pourtant pas la créature la plus dégoûtante dans ce parc aujourd’hui.

Interpellé, j’observe cette petite créature qui me contemple sévèrement. Une longue et fine chevelure cendrée et une robe très blanche font ressortir le teint bleuté de sa peau translucide ; ce n’est donc pas une sap, ce qui explique son attitude décomplexée à mon égard. Un petit arbrion, manifestement, qui semble m’en vouloir pour une obscure raison.

– Tu sais, me dit-elle, ce n’est pas rare que de riches kads viennent traîner ici, à la recherche de jeunes un peu pauvres, ou un peu révoltés. Ils viennent et s’assoient à côté du premier adolescent isolé qu’ils croisent… parfois même ils tentent de sympathiser avec les enfants.

Vexé, je l’interromps vivement :

– Ce n’est pas mon cas. J’avais la tête ailleurs, je n’ai pas vu que ce banc était occupé. Et je ne suis même pas riche !

– Ça dépend aux yeux de qui. Tu l’es bien assez pour te prendre un gentil petit sap domestique, me répond-elle du tac-au-tac. La plupart des kads qui viennent ici sont seulement des Uns, leur niveau de vie à de quoi faire rêver beaucoup d’enfants d’ici ; ça doit leur plaire d’impressionner les petits saps alors qu’auprès des leurs ils passent pour des ratés. Mais avec moi ça ne marche pas. Beaucoup ont déjà essayé, crois-moi, ton numéro de grand sensible qui s'intéresse aux chiens tu peux oublier. Ici, ceux qui tentent de s’en prendre à moi ou aux autres repartent bien vite. Ici, c’est mon parc, et je ne tolère pas la présence de ceux de ton espèce.

Malgré son jeune âge et son allure frêle, je dois avouer que la petite est effrayante, et je ne serais pas étonné que d’autres prennent la fuite devant ce personnage troublant en entendant sa dithyrambe. Les arbrions sont forcément dotés d’une certaine autorité naturelle. Les arbres à têtes, qu'ils deviennent en grandissant, étant eux-mêmes les entités – bien qu’indispensable à notre survie – les plus intimidantes de notre planète. Mais elle, elle a quelque chose de plus. Dans son assurance ou sa tenue impeccable, dans son éloquence rare pour une arbrion. D’après ce que j’ai pu comprendre, ces rejetons d’arbres sont en général assez stupides – bien que dotés d’une grande sensibilité artistique – ce qui les empêche de suivre un cursus scolaire normal. Quoi qu’il en soit, je n’ai pas pour habitude de me laisser dicter ma conduite par une enfant. Je me redresse en répliquant :

– Je suis ici dans mon droit, et tes accusations sont infondées. Je ne t’aurais pas adressé la parole si tu ne m’avais pas interrompue dans mon observation studieuse du comportement canin, étude que mon médecin m’a fortement recommandée.

Nous paraissons surpris tous les deux par les propos que je viens de tenir. L’agressivité que l’enfant avait à mon égard semble s’évaporer en un instant, laissant place à une curiosité que je devine illimitée.

– Tu es malade ? Les kads peuvent être malades ? Les médecins kads s’appellent aussi médecins ?

Je profite de ses questions pour lui lancer une pique bien méritée :

– Oui, oui, et oui. Tu ne t’y connais pas très bien en kads finalement.

– J’essaie d’apprendre, se défend-elle. Mais c’est difficile, il y a tellement de choses qu’on ne nous dit pas… Je voudrais tout savoir. Tu voudrais bien m’apprendre ?

– Soudainement, je ne te fais plus du tout peur ?

Après une brève observation de ses yeux argentés comme le métal d’un bistouri, elle décrète, d’un ton définitif.

– Non.

Diane, salle commune

Après m’être calmé les nerfs en relatant sur mon cahier rouge les péripéties de la matinée, je me dirige vers la salle de pause, mon dîner sous le bras. Pour l’heure, une seule chose s’impose : parler au père d'Anna. Mes trois collègues sont déjà attablés, des odeurs de plats réchauffés embaument le couloir. Dans notre salle commune, qui abrite, outre nos repas partagés, nos discussions professionnelles passionnées et nos rires fréquents, se tiennent les trois seules personnes qui comptent pour moi, après ma fille. Si ma vie sociale peut sembler désastreuse à certains, je n’ai personnellement jamais eu l’impression de manquer de soutien ou de souffrir de solitude. En outre, j’ai l’intime et prétentieuse conviction que nous formons la meilleure équipe de psychologue qui puisse exister.

Nicolas me sourit, Nicolas me rassure. Décontracté et inflexible, il se repose sur un talent infaillible. En toute circonstance ses yeux restent rêveurs, inaccessibles et moqueurs, si bien que, dans son métier comme dans sa vie, il semble ne jamais faire le moindre effort de réflexion, ni fournir la moindre énergie. Les problèmes entrent par ses oreilles et sortent résolus par sa bouche, ce qui m’évoque systématiquement l’image d’un petit fleuve traversant son crâne, actionnant un moulin à eau qui travaillerait à sa place. Redoutable pour régler les conflits, intérieurs ou interpersonnels, il voit rarement ses patients plus de cinq fois.

J’aime Félix pour son sarcasme avant tout. Énergique, provocateur, parfois lubrique, jamais lourd. Son sourire est en coin et son regard droit. Honnête et mesquin à la fois. Fouineur et persévérant, il aime mettre les mains partout, même dans la crasse, pourvu qu’il en ressorte un semblant d’indice. C’est à lui que vont les patients les plus difficiles à approcher, ceux qui ne savent que gueuler des propos incohérents ou ceux dont on ne tire pas un mot : les oursins à travailler au corps et les huîtres à ouvrir au pied-de-biche. Félix a grandi au bord de l’eau, il aime les métaphores maritimes. Il aime aussi répondre « Allô ! » à son Ohé pour faire croire qu’il parle le français. Mais la seule qui le peut vraiment, c’est Gil.

À plus de quarante ans, Gil a l’apparence d’une jeune fille douce et crédule, et s’en défend par un caractère vif et une répartie mordante. Habile pour s’attirer la confiance des plus paranoïaques, sachant mimer mille expressions de compassion et d’horreur, elle ne paraît que devant nous sous sa véritable forme : celle d’un bloc érudit, connaissant les six langues vivantes, cinq langues mortes et deux des origines. Parmi mes collègues, c’est à la fois celle que je connais depuis le plus longtemps – sa spécialisation en rééducation des criminels m’ayant amenée à la rencontrer dès le début de ma carrière, à la brigade des crimes interraciaux – et celle que j’ai le plus de mal à cerner. Tantôt sa tendance à arrondir les angles m’insupporte, car à force de trouver au pire psychopathe meurtrier les qualités humaines et les talents qui vont lui permettre de devenir un sap inoffensif, elle a développé un talent incroyable pour transformer les cercueils en tables rondes, tantôt sa capacité à rester insensible derrière tous les masques qu’elle revêt me fascine.

Moi, je suis celle qui ne soigne qu’avec une bonne dose de confrontation, de coup de gueule et de remontrance. Je suis la psy des mythomanes, des odieux, des colériques, des narcissiques et des prétentieux. Des années de fréquentation des kads m’ont donné le goût des relations suspendues sur un fil tendu entre confiance et défiance.

Gil décale sa chaise pour me laisser m’installer à côté d’elle. Face à moi, ramassé sur la gamelle préparée par sa femme, Félix fait du bruit et n’est pas beau à voir. Manger lui donne un air trapu d’animal vulnérable. J’attaque.

– Félix, ta fille vient de passer me voir pour m’apprendre que tu soutenais son projet d’implantation précoce ?

Déstabilisé en pleine assimilation de sa purée orange, il garde son air surpris un peu trop longtemps pour être crédible.

– Oh ça va, on peut bien en parler, pour une fois. C’est très important pour elle, dis-je en me servant des mots d’Anna.

Comme Félix ne réagit toujours pas, les réflexes professionnels des deux autres psychologues ici présents se déclenchent instantanément :

– Elle a raison, commence Nicolas, plus vite vous apporterez à Anna une réponse claire et unanime, plus la situation sera facile à gérer.

– Félix, poursuit Gil, je comprends que tu veuilles préserver ton espace de travail, mais je crois qu’Anna profite de ce manque de communication entre Diane et toi pour semer une confusion propice à ses projets.

Je lève les bras en m’exclamant, pour les interrompre :

– Oh! Oh ! Non mais sérieusement vous avez pas assez bossé ce matin ?

Je n’entend pas la réponse de Gil, car Nicolas claironne :

– J’ai fini ma journée à dix heures, j’ai pas encore trouvé de remplaçants pour tous les patients du mardi que j’ai arrêté de voir ! A ce propos si vous en avez un ou deux à me refiler…

– A force de les expédier aussi vite, grommelle Félix.

J’envoie un « t’as retrouvé ta langue ? » à Félix – facile mais inévitable – avant de me tourner vers Nicolas, taquine :

– De toute façon, dans une semaine, tes patients « guéris » trop vite sonneront de nouveau à ta porte.

– Arrête, ils se portent comme des charmes ! proteste Nicolas. Regarde, par plus tard qu’hier, la famille Trumura m’envoie ça :

Il pianote un instant sur la table de conférence où nous sommes installés et son beau bleu profond disparaît pour être remplacée par une photo beaucoup trop agrandie.

– Yeark !

Notre cri à l’unisson est dû à l’apparition soudaine, à l’endroit où notre table accueille nos repas, de quatre paires d’yeux globuleux, accompagnés de dentitions jaunes et de nez bosselés, qui tentent vainement de nous communiquer leur bonheur. Et, accessoirement, de quelques palmiers et d’un coin de mer turquoise.

– Nicolas, putain, les tables de conférence servent pas à ça !

– Les deux époux ne pouvaient plus se voir en peinture, et le fils refusait d’adresser la parole à son père. Regardez-les, trois semaines plus tard ! se félicite encore Nicolas.

Gil, qui a saisi son assiette, la subtilisant d’un air dégoûté aux bouches titanesques, relève d’un air grinçant :

– Je suis pas sûre que ça leur ait réussi…

La table reprend sa couleur d’origine et chacun retourne à son plat. Les bruits de mastication me font penser que l’affaire est close, j’attraperai Félix plus tard lorsqu’il sera seul. Mais Nicolas reprend, l’air de changer de sujet :

– J'avais une patiente l’année dernière, la quinzaine, qui avait développé un toc. Elle remuait les lèvres, comme ça, dans le vide. En regardant vite on aurait pu penser qu’elle communiquait en Ohé, mais non, elle ne faisait que le mimer. Ses parents étaient très protecteurs, ils lui avaient refusé l’opération alors qu’ils la couvraient de cadeaux depuis l’enfance : jeux vidéos inclusifs, implants statistiques depuis ses premiers jours, sur-oeil, elle avait même un tissu d’apparence pour son nez de travers qu’ils faisaient mettre à jour régulièrement, suivant sa croissance. À quinze ans, elle était mieux équipée que l’immense majorité des adultes. Autant dire que ce refus d’une opération si commune l’a traumatisée.

Félix ricane, je me défens :

– Ça n’a rien à voir, Anna n’est pas une enfant gâtée – du moins pas par moi – et je ne suis pas surprotectrice. Elle sort le soir, régulièrement…

– Jusqu’à 19h30, complète Félix railleur,

– … elle passe ses samedis après-midi avec des amis, parfois des garçons...

– « pas plus vieux et pas trop cons »

Félix me cite mot pour mot. Vexée qu’Anna ait pu lui répéter mes mises en garde, j’évoque ce que moi seule ai proposé et financé :

– Elle a commencé cette année les cours de conduite anticipée de planeur à masse modulable, et a même volé seule…

– ...à condition de ne pas quitter la zone de sol flexible.

– Bien sûr, au dessus de la zone flexible ! Elle a quinze ans Félix ! Tu voudrais que je la laisse planer au dessus du vide ?

Gil, qui intervient dès que le ton monte, me glisse :

– Tu es inquiète pour Anna, mais je suis sure que Félix l’est aussi. Il réagit juste différemment à la pression, il a davantage l’habitude de la prise de risque.

– Lui ? Prendre des risques ?

– J’ai fait un enfant avec toi ! argumente Félix, toujours prêt à sortir une blague stupide.

– Merde, dis-je pour conclure. On reparle ce soir. Tous les deux. Quoi, c’est quoi le problème ?

– Je sors avec Karine ce soir… 10 ans de mariage !

– Oh, félicitation Félix ! s’exclament mes deux fichus collègues.

– Tu trouvera bien cinq minutes entre le champagne et le dessert pour m’appeler ?

Recueillant les hochement de tête de Nicolas et Gil, Félix m’assure que je peux compter sur lui. Je regagne mon cabinet en ayant à peine touché à mon plat.

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