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Chapitre 1 : Diagnostic (2/2)

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Par Phémie

Narwam, 1er arrondissement

Crème parfumée pour les mains. Il n'y a qu’eux pour commercialiser des choses pareilles. Je vais devoir m’aventurer en plein quartier sap. Heureusement, la psy se trompe sur mon compte : je n'ai non pas une, mais deux pieuvres, et l'une d'entre elles – précieux cadeau de ma patronne – est toujours avec moi, bien dissimulée entre mes deux omoplates, dans une poche aqueuse aménagée dans mon vêtement. « Je l’ai appelée Dot », m’a dit ma supérieure en guise de bonjour, un an après mon arrivée dans sa boîte, « grâce à elle, vous pourrez aller flâner sans risque sur les quais de la Seine pour contempler votre œuvre ». « Elle ? C’est une femelle ? » m’étais-je amusé en contemplant le tout petit spécimen d’octopode, aussi coloré et dangereux que la femme qui me l’offrait. « Et elle est très jalouse » avait langoureusement précisé Calidora en plissant ses yeux rieurs.

Sans Dot, jamais je n’aurais osé, aujourd’hui, faire demi-tour pour m'enfoncer dans le vieux Paris à la recherche d’une stupide lotion. Le vieux Paris, Paris Rive Droite, alias le quartier des saps. Il n'est pas rare que des gangs, avides de technologie de pointe, pillent ceux qui osent s’aventurer dans leurs ruelles avec une combinaison thermique et un kit tactile dernier cri. Depuis la domestication et l'adaptation terrestre des poulpes à anneaux bleus, venimeux pour les saps, il est à nouveau possible de se promener au milieu de leurs vieilles maisons de pierre pleines de mousse et de poussière pour aller se ruiner dans les boutiques de créateurs sans avoir à craindre qu'un hors la loi* n'intercepte nos achats : ils ne résistent pas à la tetrodotoxine ! Grâce à Dot, un petit spécimen pas assez évolué pour maîtriser le langage tactile mais très bien dressé et capable d'effectuer des bonds à faible distance, je me sens non pas invulnérable, mais entièrement libre, comme si le monde entier s’ouvrait à moi.

Cependant, le peu d’excitation que je peux ressentir en partant explorer de nouveaux territoires potentiellement hostiles s’estompe très vite. Les boulevards se croisent et se succèdent sans surprise, avec politesse et régularité, baladant des humains uniformes malgré leurs divergences de taille, d’âge ou de sexes. Le vieux Paris est tel que j’ai pu le voir lors des quelques sorties scolaires décevantes réalisées dans le cadre du cours de Tolérance... la matière qui, au lieu de casser les préjugés que les kads peuvent avoir sur les saps, ne fait que leur enlever leur dimension exotique et épique, flinguant tout un pan irremplaçable de l’imaginaire enfantin. Pas de chevaliers en armures, de mafieux en costumes ni de bikers en cuir, juste des hommes et des femmes au teint mat, assez petits et un peu trop accros aux implants.De nature peu souriante, la plupart me témoignent leur respect ou leur reconnaissance d’une légère inclination de la tête, pensant sans doute que je vais employer une partie de ma fortune à la constitution d’une nouvelle garde robe sur les Champs-Élysées.

S’ils étaient au fait des modes vestimentaires kads, ils ne s’y méprendraient pas : ma combinaison est tout ce qu’il y a de plus banal sur le marché. Ultra fonctionnelle, avec ses fibres accélératrices de mouvements, une parfaite gestion de la température pour un ressenti permanent de 22°, mais aucun design. Uniquement de la technologie kad : voilà ce qui les fait saliver, voire baver de rage dans le cas de ceux qui changent de trottoir en jetant à leur pairs les regards mauvais qu’ils n’osent m’adresser. Quelques fibres bourrées de nanotechnologie, il n’en faut pas plus pour qu’ils s’imaginent que je fais partie des plus hautes sphères. Bien sûr, les seuls kads qu’ils ont l’habitude de fréquenter sont des Zéros, qui ne profitent pas plus qu’un sap de base de ces joyeux gadgets. Je croise à ce propos un grand nombre d’entre eux, qui se fondent étonnamment bien dans ce décors pourtant si sap ; habillés comme eux, marchant à petites enjambées pour ne pas les distancer trop vite, ils semblent partager leurs vies, faire partie de leurs amis ou de leurs collègues. Comme si être au plus bas de l’échelle-évo les excluait de leur propre race.

Fatigué de ce type de réflexion, la cause Zéro ne m’intéressant pas beaucoup plus que la sauvegarde sap ou la fabrication de fumier riche en azote, je décide d’accélérer mes recherches en demandant de l’aide à un passant. Je choisi alors de m’adresser à un sap qui avance vers moi à pas pressés, et qui arbore une moustache brune fournie, indiscutablement comique. Comme il est muni d’un costume noir à l’ancienne et d’une jaquette, je décide de l’aborder de manière décontractée et originale en lui demandant s’il a égaré son chapeau melon. Mais, les yeux rivés sur le sol, il ne semble pas voir le geste amical que je lui adresse ni même relever ma présence. Me remémorant les formules de politesses que les saps affectionnent et que l’on nous faisait répéter en boucle lors des cours de Tolérance – pas peu fier d’en avoir gardé un excellent souvenir malgré les années sans pratique – je l’interroge :

– S’il vous plaît, pardonnez mon indiscrétion mais auriez-vous l’amabilité de m’indiquer dans quelle direction je pourrais trouver une boutique susceptible de vendre une crème pour les mains ?

Le sap, immobile devant moi à l’exception de sa bouche qui frétille comme un poisson prisonnier de sa moustache touffue, ne m’est pas d’une grande aide. Soit il pense que je me paye sa tête et cherche une répartie qui tarde à venir, soit ma question n’était pas assez précise. Après tout, les saps ont tant de boutiques différentes pour des produits parfois tellement identiques qu’il se pourrait que l’homme hésite entre une centaine d’adresses.

– Une crème de nuit à la lavande, j’ajoute.

Merci au dialogue initial du film Un bouquet sans caprice, sans lequel je ne serais pas capable aujourd’hui de nommer un seul produit de cosmétique. Cela semble produire son effet, car, malgré sa méfiance palpable, l’homme me répond :

– Vous avez une pharmacie, deux rues plus loin, à gauche juste après l’échafaudage.

Je constate en effet qu’un peu plus loin, trois silhouettes perchées sur un assemblage métallique primitif s’affairent à gratter et enduire la façade en pierre mal en point d’un immeuble ancien. Pour détendre mon interlocuteur, je tente de me montrer taquin :

– Vous les saps, toujours entrain de restaurer des vieux cailloux !

Malheureusement, il ne daigne pas même esquisser un sourire, semblant redoubler de scepticisme et précisant d’un ton saccadé :

– C’est facile à repérer, il y a une grande croix verte lumineuse devant. Mais si vous préférez que je vous accompagne…

Je l’en dispense et excuse son attitude grincheuse d’un geste ample et détendu – qui le fait étrangement sursauter – et m’éloigne en le couvrant de mille merci. La responsabilité du déroulement lamentable de cette conversation me revient entièrement. L’humour est mon talon d’Achille. C’est ce qui risque de me nuire le plus lors du Contrôle Sélectif. La pathologie de ma main me revient alors désagréablement en mémoire ; mon membre gauche, se balançant tranquillement à côté de moi, ne me semble plus si familier. Pire, une idée s’impose de plus en plus dans mon esprit pragmatique : il peut me nuire. En mettant en danger mon résultat au Contrôle Sélectif, mon cerveau manuel gauche compromet mon rang, ma réputation, mes ambitions, surtout. C’est à ce moment précis qu’un chien passe juste devant moi, frottant presque sa truffe contre mes chaussures avant que sa maîtresse ne manque de l’étrangler avec sa laisse. Alors, les indications de l’homme grincheux me sortent immédiatement de la tête et je me mets à suivre ce chien, au début presque par jeu, puis avec avidité et fascination, observant ses allées et venues, prêtant attention à tous les objets dignes de son intérêt, tentant d’anticiper ses prochaines actions et n’y parvenant que rarement. C’est ainsi que je me retrouve devant un square. Et que, sans savoir pourquoi, je décide d’y entrer.

Diane, cabinet de psychologie

Comme un espion risquant d’être découvert, je quitte l’écran de dialogue et tourne des yeux effarés vers celui qui vient d’entrer pour m’apercevoir que ce n’est que ma fille.

– Maman ! T’as cinq minutes ?

« Maman ! ». Depuis qu’elle est entrée dans l’adolescence, jamais Anna ne s’adresse à moi sans cette injonction agressive en préambule de toute conversation, que celle-ci concerne un problème grave ou l’assaisonnement de sa quiche aux poireaux. Oubliée, cette façon si particulière qu’elle avait de susurrer ce mot lorsque, enfant, elle voulait obtenir une faveur ou attiser ma curiosité.

Elle s’effondre dans le canapé et attrape mon distributeur de mouchoir pour jouer avec le clipteur. J’en profite pour passer ma main sur mon visage crispé, masser mes yeux exorbités et dénouer mon sourire nerveux. Ma respiration est redevenue normale dès son entrée dans la pièce, car mes accès de panique sont timides et, imitant les escargots, savent se rétracter en un clin d’œil. Ma voix, en revanche, a gardé quelque chose de gluant lorsque je lui demande ce qui l’emmène ici.

– Ça a pas l'air d'aller, remarque-t-elle, clairvoyante. Va voir un psy.

Ayant encore l’âge de penser que sa mère est un roc inébranlable, elle ne se montre ni inquiète, ni curieuse, et enchaîne directement avec la raison de sa venue :

– J’ai bien réfléchi pour mon anniversaire, y a qu’une seule chose qui me ferait plaisir. Je veux un implant Ohé.

Son effronterie me fait redescendre sur terre une bonne fois pour toute, et je n’y atterris pas dans les meilleures dispositions. Je me lève pour m’installer face à elle et jauger son air apeuré mal camouflé derrière une allure assurée. Jolie, populaire, bonne élève, très soignée, elle s’éloigne de plus en plus de ce que suis pour correspondre au cliché parfait de la fille chérie de son papa. N’attendant pas ma réponse prévisible, elle avance son premier argument :

– Tu crois que je réalise pas les risques, mais c’est faux. J’ai fais ce que tu m'as dis, j'ai vu les vidéos des gars pour qui l’opération a mal tourné ; d’accord avec toi, l’interface vocale des muets, elle est carrément flippante !

Comme d’habitude, l’écouter parler en gesticulant me détend et me fait rire, même lorsque ses propos sont décousus ou scandaleux. J’explique :

– C’est vrai, c’est une technologie vétuste. Elle ne te paraît pas au point car elle n’a quasiment pas évoluée ces cent dernières années, alors que de nombreux secteurs ont connu des envolées spectaculaires : en comparant ces kits d’interfaces vocales aux robots que tu utilise au quotidien, tu sens l’énorme décalage qui existe. Et c’est malheureusement le cas pour beaucoup de matériel d’assistance aux handicapés. Ça fait des dizaines d’années que personne n’a investi d’argent dans ce domaine.

J’interromps mes explication, voyant bien dans le regard de ma fille qu'elle a décroché depuis longtemps. Elle semble bien trop concentrée sur ce qu'elle a à me dire. En effet, dès que ma bouche se ferme, elle déroule son discours bien préparé:

– J’ai bien compris que cette opération était risquée. Si je grandit trop après avoir été équipée du kit, ça peut complètement changer ma vie. Mais comprends que si ça réussi aussi, ça peut complètement changer ma vie, et dans le bon sens ! En bref, je suis prête à courir le risque.

Je hoche la tête pour approuver sa démarche, la félicite d’être allé consulté des vidéos de préventions, avant de faire la même réponse que les cent dernières fois :

– Quand tu auras fini ta croissance.

Je m’attendrais à des protestations, je me prépare à être servie depuis le menu.

– Chacha en a un depuis des mois déjà, et Matoue s’en est fait posé un la semaine dernière. Elles sont toute les deux plus petite que moi ! Sérieux, dans ma classe y a plus que quelques mecs qui en ont pas encore. Je suis la dernière fille ! précise-t-elle en prenant mon absence de réaction pour une incompréhension de sa situation tragique.

Je la laisse exprimer sa frustration. J’entends chacun de ses problème, le lui fait savoir avec tendresse et fermeté. Une fois qu’elle a épuisé son réservoir de plaintes, elle laisse mariner un léger doute dans un silence pesant. Je comprend que la surprise du chef arrive.

– Papa est d’accord, finit-elle par m’annoncer.

Sa phrase fait le même bruit qu’une épaisse addition qui s'abat sur une table. Je ricane en masquant difficilement mon agacement :

– Ton père est toujours d’accord !

Cette fois, elle se lève, excédée, accompagnant ses cris de mimes désespérés :

– Mais j’ai déjà ma taille adulte ! Y a peut-être zéro virgule zéro zéro zéro un pour cent de chances que je grandisse encore trop, alors les risques sont encore plus réduits que si je grandissait beaucoup et encore même là c’est pas sûr que ce soit risqué mais… T’as qu’à voir avec papa ! Il explique mieux, lui, il sait que ça craint rien !

Je soupire, me sentant soudainement abattue et impuissante. Je ne comprend pas comment nous avons pu revenir à la case départ si soudainement. Je ne sais plus comment réagir. Pour tenter de gagner du temps, je prétexte :

– Tu sais qu’on ne parle pas de ça avec ton père.

– Ouais, je sais, réplique-t-elle agressivement, vous parlez pas de votre passé et vous parlez pas de moi. C’est quand même le pire dans ma vie ça !

Souriant doucement, dans une tentative de réconciliation, je demande :

– Pire que le fait de ne pas encore avoir ton implant Ohé ?

Me rendant mon sourire, elle se rassoit face à moi, prend mes deux mains, et saute par dessus toutes mes barrières :

– Maman, pour une fois vous pourriez essayer d’en parler ? S’il-te-plaît. C’est super important pour moi.

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*Tous les mots en italique sont en français XXeme dans le texte d'origine (ndt)

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