Narwam, cabinet du Dr. Lambert
– En résumé, vous avez la main gauche qui déprime, me dit la psychologue en mordant discrètement sa langue dans le coin de son sourire, comme si elle trouvait ça cool sans pouvoir l’admettre.
Quelques semaines plus tôt, j'aurais quitté la pièce en traitant cette sap d'affabulatrice. Aujourd'hui, même si ces propos me paraissent toujours aussi dingues, je suis obligé d'admettre que j'ai reconnu chacun des symptômes caractéristiques de la maladie mentale sapiens qu'elle vient de me décrire.
Il y a cinq mois, j'ai noté une légère baisse des performances de ma main gauche. J’écrivais légèrement moins vite, assez pour le remarquer. Ma perte de rentabilité s’élevait à 0,067%, ce qui représentait 0,018 caractère à la seconde, 1,08 à la minute, 64,8 à l'heure, 388,8 par jour. Et la situation ne cessait de se dégrader, à raison de 0,016% par jours en moyenne. La main droite, toujours aussi vaillante et parfois obligée d’attendre sa binôme, s'est vite trouvée agacée. Il me fallait régler le problème au plus vite.
Alors que je passais une série d'examens pour m'assurer qu'aucun de mes muscles, tendons ou nerfs n'étaient en cause, j'ai commencé à réaliser que mon efficacité au travail n'était pas la seule à être affectée par ce caprice manuel. Le matin, ma main gauche était comme engourdie – m'étant filmé plusieurs nuits de suite pour en avoir le cœur net, je peux assurer que je n’ai pourtant jamais entravé son irrigation en me couchant maladroitement sur mon membre supérieur gauche – et paresseuse, préférant déléguer à la droite la majeure partie des préparatifs du petit déjeuner. Sans que je m'en sois aperçu, mes habitudes avaient déjà commencé à changer : c'était avec la main droite que je maniais systématiquement mon couteau bec d’oiseau, d'une poignée droite que je serrais la tentacule de Cil et sur le bras droit que j’enroulais mon kit tactile.
– Bien que cela soit un cas… surprenant… unique même… à ma connaissance, je ne suis pas inquiète, me rassure la thérapeute. Les cerveaux manuels se présentent et fonctionnent d'une manière assez similaire à ceux de petits chiens, mais les fonctions liées aux sentiments – la joie, la tristesse – n’y subsistent que dans leur forme minimale. Vos émotions, tout comme vos instincts de survie ou sexuels, sont gérés à 98 % par votre cerveau ventral, ce qui facilitera, à mon avis, la guérison de votre main.
Comme la psychologue, spécialisée dans les rapports entre saps et kads (sa plaque indique « Docteur Diane Lambert, quatrième experte mondiale des rapports homo sapiens / homo quadricerebrum ») a l'air de bien connaître notre anatomie, je l'écoute – sans en rire – poursuivre sa comparaison, très sap, avec les chiens de compagnie :
– Vous savez peut-être qu'un chien n'a pas besoin de grand-chose pour être heureux : des caresses, des jeux, quelques promenades au parc, une grenouille en plastique…
Elle s’interrompt brusquement, l'air gêné, comme si elle en avait trop dit. Une rougeur de plaisir sur ses pommettes me laisse imaginer qu’elle passe ses propres jours de repos à veiller au bien être émotionnel d’une créature dépendante et guère plus intelligente que ma main gauche. Elle reprend d'un ton plus neutre :
– Je préconiserai donc un traitement simple : méfiez-vous des sources de stress, massez votre main quotidiennement, appliquez-y des crèmes apaisantes dont la texture et l'odeur vous semblent agréables, essayez de la solliciter régulièrement pour éviter un engourdissement croissant mais surtout ne la forcez pas à faire des gestes qu'elle n'a pas envie de faire lorsque vous pouvez l'éviter. Essayez d'être à son écoute.
Sa dernière recommandation, ridicule, m'arrache un rire, auquel elle répond d'un regard méprisant et d'un argument cinglant :
– Vous dites que votre main droite a pris le relais de certains gestes quotidiens. Même inconsciente, c'est déjà une première forme d'écoute.
Un sentiment désagréable me gagne. Je regarde ma main d'un œil nouveau : ce qui m'a toujours été présenté comme un cerveau annexe, entièrement aux ordres du cerveau principal, m'apparaît maintenant comme une entité étrange et insoumise.
– Détendez-vous, me dit-elle, si vous suivez le protocole détaillé que je vais vous transmettre, je pense que votre main ira mieux d'ici quatre ou cinq mois. Nous pouvons nous revoir dans quinze jours pour suivre l'évolution…
Je l’interromps :
– Impossible. Je passe au contrôle sélectif dans soixante-deux jours, j'ai besoin d'être au maximum de mes capacités. J'ai bon espoir d'être nommé Six.
J'exagère, bien sûr. Mais je veux qu'elle comprenne la gravité de la situation. Au lieu de quoi la voilà qui s’irrite – j'avais oublié à quel point la mention du contrôle sélectif exaspérait les saps – en me sermonnant :
– La dépression est une maladie sérieuse, qui, si elle est mal soignée, peut se chroniciser et…
– Ne me récitez pas vos leçons de médecine sapiens ! dis-je en haussant la voix.
– Vous en avez pourtant besoin ! répond-elle sur le même ton. Sans quoi, vous ne serriez pas venu voir une psychologue.
Un silence gêné s'installe, pendant lequel elle me sonde du regard.
– Vous êtes déjà allé voir tous les autres spécialistes, c'est bien ça ? suppose-t-elle à juste titre. Crérologue, angiologue, startologue, neurologue, neuralogue… Je suis votre dernier recours.
Je le reconnais, amer :
– Ils n'ont rien trouvé. Tout fonctionne à merveille selon eux. Sauf que c'est faux ! Je ne savais plus vers qui me tourner ; puis… je me suis dis que… comme ma main semblait plutôt…
J'hésite longtemps avant de lâcher les mots qui risquent de me mettre définitivement à dos le seul médecin qui semble comprendre mon problème :
– … plus flegmatique que d'habitude j'ai pensé…
– … aller voir une représentante d'une race familière à ce sentiment ? complète-t-elle sèchement, manifestement plus impatiente que vexée. Soyons clairs, je pense pouvoir vous aider mais il faut pour cela que vous me fassiez confiance et que vous arrêtiez de me voir comme une caricature de sapiens.
Je décide d'en plaisanter, un peu pour la tester, mais surtout pour détendre l'ambiance :
– Tout de même, vous avez un chien !
– Et vous, une pieuvre, répond-elle du tac-au-tac. Et un appartement en résidence, avec jardinet, vous êtes développeur…
– Ok, ok j'ai saisi l'idée.
– ...et vous êtes obsédé par votre contrôle sélectif ! achève-t-elle avec un sourire qui trahit toutefois une certaine affection. Sachez que j'ai consacré huit années de recherche au cerveau quadri, soit trois ans de plus qu'au cerveau sapiens.
Il faut que je me retienne de faire remarquer que cela va de soi, étant donné la simplicité du cerveau sap. Sans relever mon léger sourire elle poursuit :
– Je conçois tout à fait que le contrôle sélectif de votre maturité sexuelle soit particulièrement important pour vous, et je m'engage à tout faire pour vous aider.
Elle a donc également une bonne connaissance de nos mœurs. Peu de saps sont au courant des différences entre le contrôle sélectif de pré-évaluation à treize ans, celui de la maturité sexuelle à vingt-cinq ans et ceux de ré-évaluation tous les cinq ans. Accorder ma confiance à cette femme, au moins momentanément, ne me semble pas la pire chose à faire. Je m'en tirerai tout au moins avec une main qui pue l'huile de massage et quelques bonnes vannes sur les saps à raconter aux collègues. Cinq ans d'études sur le cerveau Sapiens, ha !
Diane, cabinet de psychologie
Dès que Narwam quitte la pièce je me précipite à la fenêtre pour ne pas perdre une miette de sa sortie. Si j’ai le cabinet en rez-de-chaussée avec vue sur la rue passante, et une fenêtre équipée d’une vitre teintée, c’est parce que je considère qu’étudier discrètement l’attitude et la démarche de ceux qui sortent d’une consultation fait partie intégrante de mon travail. Narwam descend les deux marches du perron puis avance à grandes enjambées, d’un pas décidé, direction quartier kad, rive gauche. Il est presque arrivé aux quais de Seine, au bout de la rue, quand il fait brusquement demi-tour, sans avoir marqué le moindre temps mort qui aurait trahi un doute. Le voilà qui repasse devant mon cabinet en regardant droit devant lui, comme s’il savait très bien où il allait. Ce dont je doute. Je marmonne « il sauve les apparences ».
Retournant à mon bureau, je continue mes râleries. Il m’a dit qu’il espérait passer Six. Six ! Il s’est moqué de moi. J’ai souvent eu des patient Six. Drôles, charmeurs, sûrs d’eux. Le pas tranquille de ceux qui ont plus de temps que nécessaire pour atteindre leurs objectifs. Des kads à qui on a toujours dit que quoi qu’ils fassent, ils iraient loin tellement ils sont brillants et séduisants. Tout en sortant un nouveau cahier vert et en le mettant au nom de mon nouveau patient, je demande à mon AssA – mon assistant artificiel n’a ni petit nom, ni matérialisation idiote de bijou, mini-robot ou autre gamineries ; efficace et discret, c’est tout ce que je lui demande – d’afficher face à moi les antécédents de mon nouveau patient. J’y jette un œil tout en remplissant mécaniquement la première ligne du cahier. Narwam Trois-Owell. Mère Trois, père Trois passé Quatre au milieu de sa vie. Ce que Narwam peut espérer de mieux dans sa situation, c’est un Cinq, mais il a intérêt à se détendre d’ici son contrôle sélectif.
Je ferme ma recherche brusquement. Son résultat au contrôle sélectif, ce n’est pas mon problème. J’écris : « Le patient se plaint de sa main gauche (MG) et me décrit les symptômes suivants : engourdissement matinal de MG, perte de motivation de MG au moment de l’exécution de tâches quotidiennes, lenteur inhabituelle de MG qui le gêne dans la pratique de son travail. Suspectant un trouble dépressif, je lui en expose les manifestations. Nous convenons d’un rendez-vous dans deux semaines, sur le même créneau. »
À la suite de cette introduction, je décris à mon AssA le tableau pré-rempli que je souhaite faire apparaître en seconde page, sur le papier intelligent du cahier, puis y recopie les relevés du neuromètre sur lequel j’ai branché Narwam à son arrivée. Une colonne pour le cerveau principal, une pour le cerveau ventral, une pour le cerveau manuel droit et une pour le gauche. Le ratio d’exploitation des capacités de ses mains m’arrache une exclamation admirative. Les développeurs en nanotechnologie soumettent leurs mains à un entraînement quotidien intensif, et cela se voit dans les chiffres. Un peu de surmenage pour la main gauche ?
Enfin, j’écris ma conclusion plus personnelle, avec mon ressenti. D’abord sur la séance, qui s’est bien passée malgré quelques confrontations – inévitables lors d’une première rencontre entre un sap et un kad qui lui est redevable. Ensuite sur l’individu, que j’ai trouvé globalement sceptique mais respectueux. C’est un quadri qui n’a manifestement pas l’habitude de fréquenter des sapiens.
J’interromps ici ma rédaction, buttant sur mes derniers mots comme sur un obstacle. Soudainement, je ne peux plus continuer mon travail habituel comme si de rien n’était. Car cette situation n’a rien d’habituel. Sur les plusieurs centaines de kads qui ont passé la porte de ce cabinet, Narwam est le premier qui vient pour parler de lui-même, d’un problème qui ne concerne que lui seul.
Les kads viennent souvent me voir accompagnés d’un sap, venant parfois à la demande de ce dernier. Ils cherchent à comprendre un ou plusieurs saps, qu’il s’agisse d’un employé, d’un amant, d’un enfant adopté ou d’un voisinage hostile. Ils viennent pour tenter de placer un pont sur le fossé entre deux races, jamais pour m’entraîner sur leur rive. Ils ne viennent jamais pour parler d’eux.
Narwam a un problème dont il semble bien mesurer le degré d’improbabilité, mais pas l’importance. À ce propos, je n’ai pas insisté, tentant au contraire de le rassurer en lui promettant presque une guérison simple et rapide. Mais maintenant que je suis seule face moi-même, il faut me l’avouer : j'aurais pu l'orienter vers un collègue psychiatre peu scrupuleux qui aurait pu traiter son cas en une consultation et trois médicaments. Cette affaire de main dépressive resterait une anecdote de ma carrière et de ma vie, sans m’entraîner sur des sentiers risqués. Cela pourrait arriver, pourtant je sais que ça n’arrivera pas. Ce qui arrive à ce kad est énorme, et je veux ce patient pour moi. Je vais m’occuper de ce cas. Et reprendre mes recherches.
Lorsque je le réalise, en un instant, je me disloque. J’hyperventile, je suffoque. Angoisse, euphorie, appréhension, excitation, jubilation. Non, je ne peux pas ignorer le caractère exceptionnel du cas que je viens de rencontrer, et pour la première fois depuis des années, les frissons crispés d’une curiosité latente, ces frissons si spécifiques que connaissent tout les chercheurs, me gagnent avec intensité. Le sourire figé sur mon visage exalté ne m’aide pas à calmer ma respiration, mais c’est dans cet état que je demande une fenêtre de dialogue, avec la ferme intention de rouvrir une conversation que j’ai clôturée il y a maintenant quinze ans. Je fouille dans mes contacts protégés avec empressement, écrivant déjà mentalement quelques phrases de mon message : « si j’ose revenir vers vous aujourd’hui, après un refus qui a dû vous décevoir, c’est après la découverte d’un cas qui pourrait éclairer différemment toutes nos recherches antérieures », « à l’époque de votre proposition, j’étais sur le point d’avoir un enfant, je ne pouvais donc pas m’engager sur une voie aussi risquée », « sous une façade de quadri moyen, sans histoire, ce patient pourrait détenir la réponse à toutes nos interrogations »…
Quelques coups rapides précèdent l’ouverture à la volée de la porte de mon cabinet, me faisant sursauter. Par réflexe, je déconnecte mon poste de travail sans avoir envoyé, ni même achevé, le mail.