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CHAPITRE 2

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Chapitre 2 –

1.

Par la fenêtre étroite, je contemple la campagne environnante, des vallons à perte de vue. Le soleil se lève à peine. Je pourrais aussi bien flotter au-dessus des collines... Mon mari m’entoure de ses bras et je me repose contre lui, soutenue par sa présence et la chaleur de son corps. Il murmure “tu es ma joie…” Il dit cela souvent. Dans un instant, je vais me retourner et nous serons face à face. Dans un instant, je vais l’embrasser. Dans un instant…

Un cri aigu, strident, me traverse comme une lame. Je hais cette sonnette ! Je me retrouve sur mes pieds avant même de réaliser que je suis sortie du sommeil. J’allais le voir ! Ce rêve était si précis ! Avec le passage des siècles, le souvenir perd de sa substance, mais parfois, au détour d’un rêve, il est là, exactement comme je l’ai connu. Et son visage, tout proche du mien.

Depuis mon arrivée à Tacoma, ma vie au Moyen Age envahit mes nuits.... Être isolée, ne pas encore avoir de lit, sans doute….  

Mes vêtements sont fripés – je me suis endormie en sursaut tout habillée mais j’ouvre la porte sans attendre. Je ne veux pas de second coup de sonnette. Amy, mon agente immobilière, me sourit. Son tailleur lavande a disparu. A la place, elle est vêtue d’un petit short en jean et d’un T-shirt blanc, chaussée de chaussures de sport blanches. Ses cheveux ondulés, au lieu d'être ramenés en chignon strict, sont répandus sur ses épaules. Un large sourire aux lèvres, elle porte une assiette de cookies. A ses côtés, un grand jeune homme Noir avec le même sourire éclatant.

  • Bonjour voisine ! me dit-elle avec élan. C’est pour vous !
  • Voisine ?

Elle rit.

  • Vous savez, les voisins sympathiques qui habitent de l’autre côté ? C’est ma famille ! Ma mère est la propriétaire. Je suis son agent immobilier, logique… Et voici Jackson, mon frère jumeau.

Jackson incline la tête. Ses cheveux sont longs, une partie ramenée en ce chignon masculin qui s’appelle ici “man-bun”. Ça lui va bien, de fait je me sens intimidée par la jeunesse et la beauté de mes visiteurs. Derrière mon sourire, je me sens ébranlée, une partie de ma personne toujours au 15ème siècle.

Amy tend le bras et pousse l’assiette de cookies dans ma direction. Je la lui prends des mains comme elle le souhaite et tout naturellement les invite à entrer. Ils font deux pas dans l'entrée qui donne directement dans le salon et sa cuisine ouverte, s'arrêtent aussitôt, surpris.

  • Vous n’avez aucun meuble ? demande Amy. Sa voix résonne dans la pièce. Je perçois son inquiétude
  • Mais si, regardez…

Les cartons plats d’Ikea sont posés le long du mur.

  • J’ai été livrée hier. Mais je n’ai pas eu l'énergie de faire l’assemblage. Je ne suis pas très douée pour ce genre de choses...
  • Vous savez, dit Amy, vous pourriez engager quelqu’un pour le faire à votre place …

Elle incline la tête vers son frère. Prenant la balle au bond, je me tourne vers lui.

  • Jackson, vous auriez quelques heures pour assembler des meubles ?
  • Madame, je suis disponible.Je ne travaille pas avant 3 heures de l’après-midi.
  • Appelez-moi Max. Quels sont vos honoraires ?

Ils rient tous les deux de mon utilisation du mot “honoraire” - c’est comme si je m’étais enquis de ses “émoluments”.  

  • Vingt dollars de l’heure ? suggère-t-il.

Les yeux d’Amy s’arrondissent. Elle ne s’attendait pas au chiffre qu’il a lancé. C’est probablement trop. Je suis prête à lui donner ce qu’il veut, mais je devine qu’un manque de respect accompagnera un accord trop rapide.

  • Quinze dollars ?

Il prend le temps de réfléchir en regardant vers le plafond d’un air inspiré. Je ne lui laisse pas le temps de répondre.

  • Quinze dollars et je vous nourris.

Il rit à nouveau, un peu incertain.

  • Okay…. dit-il lentement.
  • Quinze dollars, je vous nourris et on peut renégocier si la nourriture n’est pas à la hauteur. Avez-vous pris votre petit déjeuner ce matin ?

Ils échangent un regard. Je poursuis :

  • Revenez dans une heure, un petit déjeuner complet vous sera servi, Amy, vous êtes la bienvenue pour vous joindre à nous, et ensuite, Jackson, vous pourrez vous mettre au travail, d’accord ?

Ils acquiescent. Je les sens intrigués et curieux tandis qu’ils s’éloignent, Jackson jette un regard vers moi par-dessus son épaule, et me sourit quand il rencontre mon regard. Avec une énergie nouvelle, je grimpe à l'étage prendre une douche. Je suis incorrigible, me voilà sur le terrain familier que je suis censée laisser derrière moi : cuisiner de bonnes choses pour me faire aimer. Mais je dois l’admettre, pour la première fois depuis mon arrivée à Tacoma, je ressens quelque chose qui ressemble à de la joie.

2.

Hier soir, avant de m’endormir, j’ai créé une nouvelle page Facebook. J’ai résisté à l’envie d’aller sur celle de “Nathalie Duval” pour y lire les messages de tristesse de ses amis. Je ne mets aucune photo de moi sur Facebook, évidemment, juste des citations édifiantes, des mots d’auteurs encourageants, des photos de chiens ou chats et, dans le cas de Nathalie, des recettes. Exister sur le réseau permet de prendre et donner des nouvelles des uns et des autres le plus discrètement qui soit.

Ensuite, je me plonge dans le Journal d’Anne Frank. Ce petit livre me suit partout, c’est presque devenu un rituel de l’ouvrir après un déracinement. Ce matin, j’y lis que la nature est la consolation absolue de tout chagrin. Le remède pour ceux “qui ont peur, sont solitaires ou malheureux” est d’aller au milieu des bois, entièrement seuls. Justement ce qu’Anne Frank, cachée avec sa famille dans un grenier, ne pouvait pas faire. La nature et la solitude lui étaient interdites. Peut-être a-t-on tendance à situer la consolation de nos chagrins dans le lieu qui nous est le plus inaccessible ?  

La consolation absolue, pour moi, ce sont les liens que j’ai tissés avec certains hommes et femmes au cours du temps. Ils m’ont donné de la joie, de l’espoir, parfois au milieu de grandes souffrances. J’ai rencontré de telles personnes, des amis, des amants parfois, un mari une fois. Même si la plupart d’entre eux sont morts depuis des centaines d'années, le simple fait qu’ils aient existé est une consolation. Et ils sont plus nombreux qu’on peut le penser, j’en ai rencontré au moins un ou deux par siècle.

Quand je considère mon passé, je réalise qu’il y a des années, des décennies, dont je ne me souviens plus. Elles ont glissé hors de ma mémoire. Mais j’ai des souvenirs précis, parfois de temps très lointains, quand des gens que j’aime y sont associés. C’est un peu comme si ces relations permettaient au souvenir de ne pas disparaitre, l’attachaient à la membrane de la mémoire.

3.

“C’est la volonté de Dieu que nous soyons heureux, au milieu de la beauté toute simple de la nature” poursuit Anne Franck. La volonté de Dieu… Comme j’aimerais avoir une vue si limpide de la volonté de Dieu. C’est compliqué pour quelqu’un comme moi. Pendant des siècles, je me suis demandé si j’étais le résultat de la volonté de Dieu ou d’un accident génétique ou, selon les époques, de je ne sais quelle manipulation démoniaque ou extra-terrestre. C’est une conversation qui revient régulièrement entre Semblables.

A Londres, vers la fin du XXème siècle, Akira et moi sommes allés ensemble voir le film futuriste « Blade Runner ». Akira est mon meilleur ami, mon frère, et justement parce que nous avons passé des décennies ensemble ici et là au cours des siècles, nous faisons attention de ne pas être trop vus en couple. On est beaucoup plus reconnaissable à deux.

Nous avions choisi “Blade Runner” parce que nous avions tous les deux un coup de cœur pour son acteur - non, pas Harrison Ford - l’autre star du film, celui dont on parle rarement, Rutger Hauer, qui interprète son ennemi, Batty.

Batty et ses compagnons sont des “répliquants”, des robots à l’apparence humaine, utilisés pour des tâches dangereuses telles que l’exploration spatiale. Ils arrivent en fin de vie et veulent que l’ingénieur qui les a créés prolonge leur existence.Sur Terre, les répliquants sont devenus tellement perfectionnés qu’ils ne savent pas toujours eux-mêmes s’ils sont humains ou androïdes. Parmi les tests qui permettent de déterminer leur nature, figurent des questions sur leur enfance. S’agit-il de souvenirs ou de scenarios implantés dans leur mémoire artificielle ?

En sortant du cinéma, Akira commentait avec lyrisme une des dernières scènes, celle où Batty sauve la vie de Harrison Ford, et décrit les beautés de l’espace que personne - aucun humain - ne verra jamais.Tandis qu’Akira décrivait la puissance évocatrice du regard de Rutger, mes pensées étaient concentrées sur une question lancinante. Et si nous étions des répliquants ?

Le fait est, aucun de nous n’a de souvenirs très clairs de son enfance. Je me sais originaire du Moyen-Orient, le Liban peut-être, mais tout ce que j’ai sont des impressions, plus que des images. Une femme (ma mère ?) me tient dans ses bras et ses paroles douces, son regard chaleureux me baignent dans un grand bien-être. Des flammes, un incendie ? Des cris.

Akira ne sait pas s’il est japonais, coréen ou chinois. Un jour, dans un aéroport, il s’est trouvé en présence d’un groupe de Nouvelle-Zélande qui interprétait un “haka”, cette danse guerrière impressionnante, pour accueillir un des leurs. “J’ai trouvé ça tout naturel, je me suis mis à les imiter. Et ils m’ont fait signe de me joindre à eux. Instinctivement, je suivais les mouvements, les cris… Tu crois que je suis Maori ?”

Je crois surtout qu’Akira est extrêmement doué pour incarner les cultures qu’il rencontre. Il ne se souvient pas de son nom d’origine. Il s’appelait Akira lors de notre première rencontre, vers le 14eme siècle. Je continue de l’appeler ainsi, même s’il change d’identité régulièrement, comme chacun de nous. Il me manque…

3.

La sauce béchamel épaissit docilement dans ma casserole, et je suis en train de râper un peu de noix de muscade quand mes visiteurs reviennent. J’ai laissé la porte d’entrée entrouverte - pour éviter la violence de la sonnette - et j’ai lancé “c’est ouvert !” quand j’ai entendu leurs pas.

Mais cette fois, Jackson est accompagné d’un homme plus âgé que lui.  Amy n’est pas avec eux. En les voyant approcher vers moi, tous les deux silencieux et avec une espèce d’embarras à peine palpable, je sens une angoisse venue d’ailleurs flotter en moi. Et puis Jackson parle.

  • Amy a dû aller travailler, j’ai pensé que mon oncle pouvait venir à sa place ? Il va aussi m’aider à assembler vos meubles. Mon oncle, Greg.

Je souris à Greg.

  • Je suis Maximilienne. Max.

Jackson a un marteau à la main, Greg un tournevis électrique. Greg a peut-être quinze ou vingt ans de plus que Jackson. Le neveu est net, soigné, les américains ont un adjectif pour ça qui n’a pas de traduction directe en français : “crisp”. Une pomme fraiche est “crisp”. La brise d’un petit matin d’automne est “crisp”. Jackson, habillé simplement mais avec des vêtements impeccables, son visage, ses dents sans défaut, est “crisp”. Greg n’est pas crisp. Il n’est pas aussi grand que Jackson et ses vêtements sont fripés, un peu comme les miens ce matin. Il a des traits moins fins que son neveu, ce qui lui donne aussi un air plus chaleureux. Il a aussi des lunettes et des dents irrégulières, des cheveux crépus qui ont l’air de se dresser droit sur sa tête en un buisson poivre et sel, et une barbe, noire elle aussi striée de blanc. Et puis quelque chose en lui d’incertain donne le sentiment d’un vieux monsieur qui se serait glissé dans un corps plus jeune, mais sans trop savoir comment bouger fluidement et sans effort.

L’idée me traverse qu’Amy a peut-être laissé sa place à Greg par délicatesse, pour qu’il profite du “petit déjeuner complet”, sans pour autant m’imposer un invité de plus. Si c’est le cas, c’est vraiment dommage. J’aimerais qu’elle soit là.  

  • C’est presque prêt. Je vous prépare quelque chose de typiquement français. Des croque-monsieurs. Ce sont des sandwichs chauds au jambon avec une sauce au fromage onctueuse. Et je pensais mettre un œuf dessus? Dans ce cas, le nom change. Ça devient un croque-madame.

Jackson et Greg échangent un regard impressionné, visiblement ma description leur plaît, et ils s’esclaffent quand je leur traduis le nom de ma préparation.

  • J’adore les Français, s’exclame Jackson. Ils croquent des gens au petit déjeuner!
  • Vous êtes Française ? s’étonne Greg. Vous n’avez pas d’accent – ou presque pas. Juste un soupçon, une ombre, c’est étonnant.

Bien sûr, nous Semblables faisons de notre mieux pour nous intégrer au monde qui nous entoure. Nous nous immergeons dans la langue du pays, et c’est primordial nous départir de tout accent qui pourrait révéler nos origines. Mon contact pour le vrai-faux passeport appartenait à l’administration française, je ne peux pas le nier - juste minimiser ma nationalité.  

  • J’ai vécu en Angleterre, plusieurs années.

Jackson m’interrompt, pointant son index vers moi.  

  • Oui, on sent bien cette touche britannique quand vous parlez.

Je m’empresse d’ajouter :

  • J’ai grandi en Suisse, en fait. Et j’ai travaillé en Italie, aussi.
  • Vous parlez Italien ? demande Greg, prêt à s’émerveiller.

Petit mouvement de tête de ma part.

  • Oui. Ça dépend de mon humeur, en fait. L’italien me vient quand je suis en colère.

Ça fait rire les deux hommes, qui se déclarent prêt à s’alarmer si je marmonne dans une langue chantante et méridionale en leur présence.

  • Tu es une vraie Européenne, en fait, décide Jackson, qui semble satisfait de ce diagnostic.

Oui, Européenne, c’est bien.

Je mets les sandwichs sous le grill du four - on appelle ça le “broiler” ici - pour qu’ils soient bien gratinés. Pendant ce temps, Jackson commence à ouvrir un des cartons d’Ikea et en sort les différentes composantes de ce qui deviendra, je crois me souvenir, une bibliothèque.

Greg s’est assis sur un des hauts tabourets autour du bar qui entoure la petite cuisine et il me regarde en souriant aller et venir autour du four (surveillance constante : on passe de “gratiné” à “brulé” en un rien de temps). Je discerne curiosité bienveillante et timidité mêlées dans son regard, une douceur que j’apprécie.

Je lance en direction des deux hommes :

  • Alors parlez-moi un peu de votre famille, Amy me disait trois générations sous le même toit ?

Greg regarde Jackson, qui est absorbé dans la contemplation des vis qu’il vient d’extraire pour déterminer si elles sont ‘courtes’ ou ‘longues’. Il veut être sûr que le compte établi dans la notice d’instruction est présent dans la boite.  Sans lever les yeux, il répond :

  • Elle a dit “trois générations” ? C’est quatre générations, vraiment. Ma grand-mère, Vilma, ma mère Katherine (il me jette un regard et un sourire par-dessus son épaule) votre propriétaire ! En ce moment, il y a aussi son petit frère, Greg, mon oncle (il le désigne du bout de son tournevis, au cas où j’aurais un doute) moi et mes deux bébés. Amy va et vient, elle vit avec son fiancé la plupart du temps.

Je les appelle, c’est prêt. Ils s’installent sur les tabourets hauts, autour du bar. La table n’est pas encore assemblée.

Tandis qu’ils entament leur croque-madame, j’essaie de ne pas les scruter pour éviter de les mettre mal à l’aise. Mais je suis un peu nerveuse. J’ai l’impression de passer un examen dont les répercussions vont bien au-delà du salon vide et des meubles à assembler - comme si mon insertion dans cette région encore inconnue et vierge de souvenirs dépendait de ce repas improvisé.

Ils mâchent leur première bouchée…. Et soudain s’arrêtent, se regardent avec une stupéfaction qui me semble exagérée. Je me demande un instant s’ils vont recracher, comme des lamas fâchés ?

  • Oh my God! s’écrie Greg. C’est incroyable!

Il a l’air heureux. Mais Jackson ajoute :

  • C’est ridicule !

Oh non, ridicule, vraiment ? Greg remarque mon trouble.

  • Permettez-moi de vous traduire : chez les jeunes gens ici, dire que quelque chose est ridicule, ça signifie “excellent, au-delà de ce qu’on peut imaginer, fantastique” !

Je suis stupéfaite et je regarde Jackson.

  • Vraiment ?
  • Bien sûr ! confirme Jackson. C’est délicieux ! Je n’ai jamais rien mangé d’aussi bon. Ridicule, quoi.

Je suis soulagée et mon regard croise celui de Greg, nous rions ensemble.

  • C’est rad, conclut Jackson en continuant à manger.

4.

Les deux hommes sont en train d’assembler la bibliothèque. Jackson dirige les opérations, il a une façon incisive de jeter un regard rapide sur les instructions avant d’indiquer à son oncle la marche à suivre. C’est lui qui opère, rapide, précis, Greg lui passe les instruments, vis, clous, marteau ou tournevis. Assise sur une chaise pliante que j’ai trouvée dans un cagibi, je leur tiens compagnie. Quand je leur présente une limonade aux fraises, faite avec de vrais fruits, à déguster avec beaucoup de glaçons (indispensables à toute boisson américaine) et les cookies offerts par Amy, Jackson me regarde, surpris.

  • Tout ce que tu offres est “fait maison” !

Greg sourit.

  • Attends un peu, qu’elle s’habitue à la vie ici. D’ici quinze jours, ce sera pizza Domino et gâteaux industriels !

Nous plaisantons beaucoup et je ris volontiers pendant la conversation. L’humour - et en particulier le fait de se moquer de soi-même - est une solide tradition américaine, une sorte de passage obligé à toute conversation. Mais j’apprécie la légèreté qui en résulte. Jackson me décrit sa mère, et il prend soudain une pose altière.

  • Ma mère, dans une vie antérieure, était Reine de Haute Egypte. Il en reste quelque chose. Elle est très digne. Toujours très digne. Le matin au saut du lit… moi, je suis hagard, mes cheveux complètement désorganisés… elle, elle porte un peignoir en soie, un turban, ses boucles d’oreilles, même ! et elle va dans la cuisine prendre son café…

Il imite une démarche sophistiquée. Greg rit silencieusement et se cache les yeux. Je m’écrie :

  • Tu devrais être comédien et faire du stand-up !

Un comédien, aux USA, c’est un comique, et le stand up, ce sont ces sketches que les comédiens interprètent, souvent au pied levé, dans certains cafés, debout devant un micro.

  • Je suis un comédien ! répond Jackson, le visage illuminé. Et je fais du stand-up!

Brusquement, il a l’air inquiet.

  • Ça m’intéressait de voir si ça te ferait rire. Mais était-ce trop travaillé, pas assez spontanée ? Ma mère est tout à fait comme ça, à propos.

Je le tranquillise, je le trouve vraiment drôle ! Son visage est étonnamment mobile, adoptant les expressions de ceux dont il parle.

Ma bibliothèque se dresse désormais, avec ses rayonnages prêts à accueillir des livres et des photos. En fait, je suis en présence d’une espèce d’allégorie de ma vie. Je suis arrivée, ma vie à plat et en morceaux et petit à petit quelque chose prend forme. Typiquement, je suis la spectatrice plutôt que la force motrice des événements.

Et pour ce qui est de l’origine de mon allégorie : j’ai pris la commande sur le site Ikea dans la nuit, en larmes et sans faire très attention. Je ne me souviens pas très bien des détails, mais ça ne m’inquiète pas plus que ça. Ma vie d’avant, si rythmée, toujours occupée, pleine de contacts, d’actions, de décisions, me manque tant…

  • Alors, Max, que faites-vous dans notre pays ? interroge Greg. Vous avez trouvé du travail dans la région ?

Je me suis préparée à cette question.

  • Oui, en quelque sorte… Je travaille pour un journal littéraire, et je suis là pour faire une enquête sur la façon dont les écrivains sont formés aux USA, à l’université. En France, ces formations n’existent pas. Alors, je suis envoyée pour suivre un semestre de Master of Fine Arts, et dans mon article, raconter la formation, l’effet que ça a sur mon écriture…

Les deux hommes sont en train de terminer de fixer les pieds de ma nouvelle table. Greg me regarde, intrigué.

  • Comment les écrivains sont-ils formés dans votre pays ?

Je hausse les épaules.

  • Le talent… l’expérience… Ce sont des autodidactes. Des ateliers privés existent mais pas de formations comme aux USA.

Je souris, à l’aise dans mon personnage.

  • Bien sûr, nous y mettons une certaine arrogance, nous les Français ! Nous proclamons que nous n’avons pas besoin de ce type d’apprentissage… que ça aboutit à créer des écrivains qui ont la même marque de fabrique au lieu de favoriser les talents qui sortent de l’ordinaire… Mon enquête sera une façon de raconter comment cela se passe sur le terrain…

Jackson commence à assembler une première chaise, dont le siège est bleu pale. Je ne me souvenais pas de ce détail. L’ensemble est en bois blond, et porte un nom imprononçable bien scandinave avec des consonnes partout.  

  • Alors vous allez passer six mois ici, juste pour écrire un article ? s’étonne-t-il.
  • Ce n’est pas “juste un article”, plutôt une enquête approfondie. Et ça pourrait même devenir un livre…  L’article m’a été proposé à un moment où j’avais besoin de changer d’air. Alors j’ai sauté sur l’occasion.

La table est un peu plus grande que je ne l’avais imaginée, on pourrait s’asseoir à six en se serrant un peu. Jackson et Greg me regardent, on imagine facilement une dinner party. Je demande :

  • Quel genre de nourriture aimez-vous manger ?

Oncle et neveu échangent un coup d’œil et semblent trouver la question prometteuse.

  • J’adore la cuisine mexicaine ! lance aussitôt Jackson.

Holà! Je n’ai jamais été très attirée par ces horizons-là. Son oncle réfléchit un instant.

  • La cuisine française, bien sûr…

Jackson éclate de rire et dit quelque chose que je ne saisis pas, du slang probablement, mais je devine qu’il l’accuse de vouloir se faire bien voir. Greg proteste.

  • J’ai pris des cours de français !

Il se tourne vers moi et ajoute, en français dans le texte :

  • Oui !

Je hoche la tête, dûment impressionnée.

  • C’est toute la fondation de la langue française, résumée en un mot ! Très bien !

Greg sourit et secoue la tête.

  • J’ai beaucoup de mal à parler et à comprendre le français parlé, dit-il sur un ton d’excuse, mais je lis à peu près convenablement… de temps à autres, je vais sur internet pour lire des articles du Monde…

Une chanson saccadée retentit dans la pièce. C’est le téléphone de Jackson. Il décroche et aussitôt se redresse, s’éloigne, parlant avec animation avec une personne qu’il appelle “Sinn”.

  • C’est la mère de ses enfants, Cynthia, explique Greg à mi-voix. Ils vivent avec Jackson mais elle les a aujourd’hui. Elle l’appelle tout le temps pour lui demander quoi faire… elle n’a pas très confiance en elle.

Les apartés avec Greg me permettent de mieux l’apprécier.  Depuis le petit déjeuner, son apparence frêle, inconfortable, a disparu. Je converse avec un homme mur, mais dont son comportement est toujours réservé. On dirait presque qu’il s’excuse d’être là. Mais quand nous parlons, il sourit. Ce n’est pas le sourire éclatant de Jackson, plutôt une ombre qui change son expression.

La conversation avec Cynthia tourne autour de quel jouet convient pour la sieste. Je chuchote :

  • Il est si jeune pour être un père de famille !
  • Je sais ! renchérit Greg. C’est sidérant. Il était un petit garçon lui-même il y a…. Je n’ai même pas eu le temps de me retourner, de réaliser…

Pendant que nous parlons, Greg continue à assembler les deux dernières chaises, et je remarque son habileté, sa rapidité.

  • Vous vous débrouillez mieux que lui ! Pourquoi le laissez-vous faire ? C’est lui qui devrait vous aider…

Greg a un petit sourire presque coupable et rit silencieusement. Jackson nous rejoint, un peu agité par la conversation qu’il vient d’avoir.

  • Je lui ai dit, ce matin, quand elle est venue les chercher : l’ourson bleu, c’est pour la sieste, le clown, c’est pour jouer. Si elle lui donne le clown, il ne s’endormira pas et il sera grognon toute la soirée.

Il nous regarde, nous prenant à témoin. Nous approuvons gravement.

  • Heureusement qu’elle a appelé, soupire Jackson.
  • Quel âge ont-ils ?

Ce n’est pas tant que je brûle d’en savoir plus sur la progéniture. Mais je sais que les jeunes parents aiment qu’on leur pose cette question. Et de fait, le visage du bricoleur s’épanouit alors qu’il répond.

  • Il faudra que je vous les présente, ils sont tellement adorables, c’en est ridicule. Alors,l'ainée Aly - diminutif pour Alexandra -  a quatre ans, presque cinq, et Greg, huit mois.

Je regarde l’oncle qui aussitôt lève la main comme pour stopper net ma pensée.

  • Son père, le père de la maman, s’appelle Greg lui aussi, Gregory. C’est pour ça.
  • Il se trouve que son père s’appelle Greg, rectifie Jackson (et je sens que c’est une conversation qui a souvent eu lieu) mais je voulais aussi ce nom à cause de toi ! J’ai toujours eu foi en toi !

Greg garde son sourire sceptique. Jackson regarde autour de nous.

  • Avons-nous fini ?
  • Non, dis-je avec mauvaise conscience car j’ai l’impression qu’ils aimeraient bien en avoir terminé.

Je désigne la direction de la chambre, à l’étage.

  • Il y a un lit à assembler. C’est la dernière chose. Je ne crois pas que ce sera très long.
  • Où dormais-tu avant aujourd’hui ? demande Jackson.
  • Par terre.
  • Par terre !

Greg sourit de la surprise de Jackson qui me regarde comme si j’étais folle. Est-ce si bizarre ?

  • Vous n’avez jamais fait de camping ? dis-je en m’adressant aux deux hommes.

Jackson lève l’index, comme pour m’enseigner quelque chose d’important.

  • J’ai fait du camping, dans un sac de couchage rembourré et sur un matelas pneumatique. Pas “par terre” !

Nous montons à l’étage, et j’avais raison. Le lit accepte de se mettre en place sans résistance. Une tête de lit couverte de tissu doux surpiqué, et un matelas plutôt bas, soutenu par un cadre sur des pieds discrets, le tout dans un ton beige, l’ensemble me plait.

J’ai pris un “King size” - la plus grande taille - parce que j’espère avoir la visite d’Akira. Le Japon n’est pas si loin, vu d’ici ! Et Akira a besoin de place quand il dort. Notre relation est platonique mais nous dormons dans le même lit quand nous nous retrouvons. Sans doute une vieille habitude qui remonte au Moyen Age, et aussi le fait que, quand nous sommes ensemble pour des périodes toujours trop brèves, nous échangeons et conversons avec abondance. Dormir côte à côte permet d’optimiser le temps que nous partageons.

Jackson et Greg sont-ils surpris de la taille du lit pour une seule personne ? Ils ne disent rien et j’apprécie leur discrétion.

Nous redescendons.

  • Tu sais ce qui manque ici ? me lance Jackson en considérant le salon. D’abord une télévision, que tu pourrais mettre sur ce mur. Et peut-être même…. (Il sourit en prenant un air dégagé) une télévision qui permette de jouer à des jeux vidéo… que tes voisins pourraient t’aider à installer…. Et puis un sofa, en face. Indispensable. Prends un modèle qui soutient les jambes, tu sais, quand on les allonge…

Je ris et prétends prendre des notes. Après un rapide calcul, je mets des billets dans leurs mains - j’ai arrondi largement ce que je leur dois. Je suis reconnaissante de leur présence et de leur travail. Maintenant, j’ai besoin de dormir. Je suis encore en convalescence.

Jackson part le premier. Greg se retourne au moment de franchir la porte. Il me sourit et, à ma propre surprise, un trouble agréable me gagne. Il semble sur le point de dire quelque chose puis se ravise et suit son neveu.

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