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Chapitre 1

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CHAPITRE 1 –

1.

C’est un roman. L’important, c’est d’insister sur ce point. Une fiction : ne laisse flotter aucune ambiguïté. Ensuite, tu peux faire ce que tu veux, raconter ta vie, donner tous les détails – tant que c’est ancien. Au moins un siècle de distance. Quand c’est récent, là, il faut que tu inventes. Personne ne doit pouvoir se reconnaître, ou identifier son grand-père. Pour le reste, laisse-toi emporter.

C’est ce que je dis régulièrement à nos nouveaux venus. Ils ont tellement envie de partager leurs souvenirs. Ils vivent à peine depuis un siècle ou deux, gardent des images vivaces des décennies qui sont devenues de l’histoire pour leur entourage. Alors ils ont envie de raconter, forcément.

C’est un péril, et le 21ème siècle ne les aide pas, tout est centré sur la communication, le partage et la célébrité à la portée de chacun en quelques secondes… Au 14ème siècle, je n’avais aucune tentation de ce genre.

A notre époque, c’est le plus grand danger qui nous guette. Nous sommes parvenus à rester d’une telle discrétion au cours des siècles, vivant d’une époque à l’autre sans nous faire remarquer. Nous sommes la sentinelle et le tailleur de pierre, l'infirmière ou le curé. Les générations se suivent et ne reconnaissent pas ces visages familiers qui leur survivent toujours.

2.

La dernière fois que ce dialogue s’est présenté, c’était à la fin du 20eme siècle. Raul, désormais un jeune Argentin, essayait de me convaincre que son talent requérait de briser les tabous et s’affranchir de toute prudence pour écrire une grande fresque littéraire sur nos existences. Il avait le regard obstiné de celui qui ne se laissera pas censurer. Je n’ai même pas essayé. Je sais par expérience que les candidats à l'écriture sont souvent de magnifiques procrastinateurs qui vivent dans leurs projets sans les faire aboutir. Mais s’ils ont l’impression qu’on les bride, ils sont capables de se mettre au travail avec acharnement par pur esprit de contradiction.

Donc : écris, mon fils, si ça te fait plaisir. Quelques règles de prudence et même des encouragements pour les faire passer.

Raul n’a jamais écrit la grande œuvre dont il me parlait avec tant de ferveur. Il est devenu éditeur à Buenos Aires, et, après s’être fait vieillir avec subtilité, il a organisé une très bonne disparition, discrète et convaincante. Il est à présent guide touristique à Florence. Avant l’Argentine, il était un gentilhomme milanais. Italien de cœur, Argentin par nécessité, et des nôtres sans l’avoir voulu….

3.

Je viens d’arriver à Tacoma, au sud de Seattle, état de Washington, côte Ouest des Etats Unis, et je suis dans le mal-être qui accompagne ces déracinements. Bien sûr, j’ai conscience du confort et de la commodité qui sont les miens à présent quand je dois me transplanter.

Comment oublier les courses éperdues dans les bois que j’ai parfois dû endurer, souvent blessée, parce qu’il me fallait disparaître au plus vite d’une région où on m’avait crue morte ?

Il fut une époque où, si l’on ressuscite et qu’on ne s’appelle pas Jésus, on se fait traiter de sorcière et brûler sur le bûcher. Ça m’est arrivé une fois sous le règne de Louis V dit le Fainéant, au 10eme siècle je crois, et il faudra me croire sur parole : ce sont les pires douleurs qui soient, même avec la consolation que toute blessure, toute brûlure seront cicatrisées puis disparaitront pour laisser place à un épiderme souple et intact. Hélas, les souvenirs et les traumatismes ne se dissolvent pas si facilement.

Ici, à Tacoma, je m’installe et la tristesse prend résidence. La seule chose qui me réconforte, c’est de raconter mon passé, en silence devant l'écran de mon portable.

Mais attention : nous sommes bien d’accord, tout ça, c’est de la fiction, tout est imaginaire.  

4.

Mon logis est une demi-maison située sur la colline de Tacoma, un quartier logiquement appelé “the hilltop” et qui essaie de se “gentrifier”, autrement dit de changer d’apparence et de réputation. Dans certaines rues, les bâtisses occupées par des squatters ont des fenêtres cassées et tendues par des couvertures.  L’asphalte des artères s'émiette, avec des nids de poule ici et là, et les trottoirs sont bordés d’herbe hirsute et jaunâtre.  Mais on trouve aussi des maisons coquettes qui se ressemblent les unes aux autres ; des petits enfants qui jouent dans les jardins ; de grandes villas entourées de végétation et de fleurs abondantes. Et non loin, l'océan, grâce au Puget Sound, le bras de mer qui pénètre loin dans les terres du Pacific Northwest.

Deux résidences indépendantes sous un même toit, ici on appelle ça un “duplex”. Une maison unique aux murs jaune pâle avec deux entrées principales, deux allées parallèles menant à leur garage respectif, deux petits porches. Le jour où j’ai visité la moitié à louer, j’ai apprécié le haut plafond dit “cathédrale” et l’escalier qui sépare le salon et la cuisine - un seul espace de plain-pied - de l'étage avec ses deux chambres et la grande salle de bains, d’où l’on a une vue plongeante sur le rez-de-chaussée.

Et j’ai ri intérieurement, de ce rire que je ne peux partager avec personne.

J’aime avoir tout cet espace à ma disposition, après avoir vécu ces siècles anciens où je n’avais pas un coin à moi. Une paillasse que je partageais souvent avec d’autres servantes dans un demi-sous-sol. La modernité avec un peu d’argent, et c’est comme si j'étais devenue une châtelaine.

Amy McElroy, qui représente le propriétaire, est une jeune femme Noire vêtue d’un tailleur lavande impeccable, et elle me parle de divers avantages - les “utilities” (eau et électricité) sont comprises dans le prix du loyer, le petit jardin privatif derrière la maison est clos. Je peux y planter des myrtilles ou des herbes aromatiques si je veux. Avec un dépôt de garantie supplémentaire, j’ai le droit d’avoir un ou deux animaux de compagnie, un avantage plutôt rare. Puis elle me dit un mot de la famille qui habite l’autre moitié de la maison.

  • Ils sont “Afro-Américains”, me dit-elle d’un ton neutre, comme si elle n'était pas, selon l’appellation consacrée ces temps-ci, une “Afro- Américaine” elle-même. Une famille sympathique, trois générations avec deux petits enfants… donc oui, parfois du bruit. Vous partagez une cloison.

Oh du bruit… Dieu soit loué… Tout me plait. Je sais déjà que je vais signer le contrat.

Alors que nous marchons vers la voiture d’Amy, j'aperçois une silhouette derrière les stores des fenêtres du living room voisin. Amy leur fait signe. Puisque nous sommes dans le pays de la spontanéité, je l’imite. Impossible de me rendre compte de la réponse, si elle existe, d’un de mes futurs voisins.

5.

Email de Paris. Sylvie me demande mon avis. D'après ce que je sais de Nathalie Duval et de ses habitudes, est-ce une bonne idée de confier son chat à sa voisine? Elle a offert de l’adopter. Et ces bijoux qui ont l’air d’avoir un peu de valeur ? Nathalie avait-elle un testament ?

Je connais bien Nathalie, qui a été tuée par le souffle d’une explosion au gaz dans son restaurant parisien quelques semaines plus tôt. Et pour cause : je suis Nathalie. Combien de fois ai-je signalé à la famille Dupont du Maurat, propriétaire des lieux, que je sentais parfois une odeur de gaz ?

Pas si souvent que ça, il faut bien l’avouer, et jamais directement : j’ai parlé à Jean-Frédéric Blot, le restaurateur en titre, la célébrité qui fait merveille auprès des media. JFB est doué, très connu, propriétaire de plusieurs établissements en Europe. Après m’avoir appris plusieurs de ses recettes fétiches, il a peut-être mis les pieds deux fois au Domicile de l’Oursin. Je m’occupais de tout et il n’a jamais eu à le regretter. Je ne crois pas qu’il ait vraiment écouté mes requêtes de travaux… Et je n’ai pas insisté.  J'étais chef de cuisine et j’ai vécu cette aventure pendant huit ans avec une exaltation proche de l’ivresse. Le bonheur me fait cet effet.

On dit qu’il y a plus de repas que de prières dans la Bible. Le ministère de Jésus sur terre était une longue suite de festivités. De son dernier dîner, il a fait un sacrement…. N’est-ce pas le signe de l’importance de mon travail ? Une sorte de prêtrise finalement. Parfois je sens une étincelle de magie se glisser dans la préparation d’une sauce, d’un gâteau, d’un plat particulièrement réussi - quelque chose qui m'échappe mais sera à l’origine de cet instant de surprise ravie que les convives vont ressentir.

Mais il faut que je m’habitue à parler de tout ça au passé. Le Domicile de l’Oursin a été éventré. Il était bien assuré. Jean-Frédéric Blot ouvrira un nouveau restaurant, sans moi. Après mon décès, mais avant que je ne revienne à moi, j’ai été emportée par une équipe complice appartenant à une compagnie de pompes funèbres inexistante et, quelques temps plus tard, encore secouée mais valide, mise dans un avion pour une destination lointaine.

  • Les USA, ça te va ? m’a demandé Sylvie en m’apportant le nouveau passeport acheté à grand frais à un de nos fournisseurs de vrais-faux documents officiels.

J’ai fait la moue, ce qui était douloureux. Le côté gauche de mon visage avait été arraché par la déflagration. La cicatrisation se passait à son rythme habituel et toute la zone, très innervée, était un puits de souffrance. Mais mon audition revenait petit à petit.

  • J’y ai vécu au 19eme siècle… ai-je objecté d’une voix faible.
  • Oui, ça fait un siècle et demi. Et tu vivais avec les Cherokees, en Oklahoma. Là, c’est Seattle. Tu ne connais personne à Seattle.

Nous formions une bonne équipe à Paris, cinq, six ou sept Semblables selon les années. Nous n’avons pas de puissante organisation secrète qui nous protège, nous sommes juste des individus dans une même situation. Nous avons une sorte d’esprit de corps. Je suis une des plus anciennes. A ma connaissance, seule Aemouna est plus âgée. Nous l’avons tous vue une fois ou deux au cours des siècles, souvent au début de notre existence. C’est elle qui m’a expliqué que je ne pouvais pas mourir, de cesser mes tentatives.

  • C’est vrai qu’elle a connu le Christ ? m’a demandé une fois Raul, un carnet de notes à la main.

Il était encore dans la phase “je travaille sur un chef d’œuvre littéraire”.

  • Elle le laisse entendre, ai-je répondu.

Lors d’une de nos premières rencontres, Aemouna m’avait raconté, encore scandalisée m’avait-il semblé, un dîner où Jésus avait été invité. Il avait sèchement chapitré ses hôtes.

  • Il était très abrasif, avait-elle commenté. Et grossier aussi.

Ses paroles m’ont choquée.  

  • Donc… tu ne crois pas qu’il était le fils de Dieu ?

Aemouna avait ri et secoué la tête, ce qui provoqua une ondulation de ses cheveux sombres d’une longueur incroyable. Elle portait un sari d’un violet profond, la couleur même de la vie pour moi ce jour-là. Nous étions sous un arbre à corail, près de Kandalur, dans ce qui est maintenant le sud de l’Inde, sous la dynastie des Chera. Elle était l’invitée du Roi Kulasekhara Varman, et j’étais sa suivante. C'est un de mes plus anciens souvenirs, que je situe autour du 8eme siècle.

  • Il est peut-être le fils de Dieu, répondit-elle. Dieu est abrasif et grossier. Pourquoi nous avoir créés ainsi, sans aucun espoir de quitter cette vie ? Et si peu nombreux que nous ne pouvons pas déclarer notre existence sans persécution ?

Elle avait mis sa main sur ma joue.

  • Enfant, me dit-elle. Tu ne peux pas mourir. Ton corps répare toute blessure. Voici ton chemin : évite la souffrance, accrois tes connaissances. Et souviens-toi de qui tu es.

Chère Sylvie, je me souviens de la voisine de Nathalie. Lui donner son chat est une bonne idée. Elle s’en occupait, me semble-t-il, quand Nathalie voyageait. Nathalie, je crois, aurait été contente que tu prennes et partages à ton idée ce qui reste dans son appartement avant de le libérer. Merci pour elle….

Paix à mon âme…

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