J'ai promis Estrella pour demain. Elle attendra un jour de plus: le conteur m'a appris qu'on ne livre pas la suite dans l'ordre où on l'a vendue. Avant elle, avant les maisons éclairées où je suis entré une à une, il faut que je restitue une séance entière, car tout ce que je suis devenu s'y trouvait déjà assis. C'était l'hiver qui suivit ma première paie de truchement; j'avais dix ans. La mémoire a gardé cette soirée comme le seuil gardait la coquille d'huître: en se laissant creuser par elle. Là où elle a des trous, je fais le geste du métier, et Dieu reconnaîtra la part du conteur.
Le jeudi tombait avec le jour. Les femmes de l'Anjra repliaient leurs murailles de menthe, les chameliers sanglaient en injuriant leurs bêtes avec tendresse, les changeurs comptaient une dernière fois l'argent des autres, le marchand de beignets remballait sa friture et l'huile refroidie sentait jusqu'au milieu de la place. C'est l'heure que choisissait le vieux, l'heure où la place hésite entre le marché et le soir. Il déballa son bien: le bâton, la sébile, la peau pliée en quatre, le cercle tracé du talon. Les hommes vinrent comme l'eau vient au creux. Il y avait là le porteur d'eau délivré de sa clochette, un mokhazni qui faisait semblant de surveiller et qui s'assit, deux matelots d'un vapeur en escale, le charbonnier de la rue des Siaghines, et Paco le barbier, qui rasait la Marina et jugeait tout, posté au premier rang avec sa serviette sur l'épaule. Notre fqih du msid, venu en inspection, resta en client, debout, les mains dans le dos, le sourcil déjà en garde. Mbarek me fit une place contre lui; il sentait la saumure et la journée; il tenait par la queue la sardine de son soir, comme un argument.
Le conteur leva la main; le bruit s'assit. Priez sur le Prophète, dit-il. La place pria d'une seule poitrine; c'est ainsi qu'on vérifie qu'un public respire. Puis il donna la formule: il fut ce qui fut, ô mes seigneurs, en des temps si anciens que le mensonge y prenait rang de vérité. Ce soir, je vous dois la plus vieille histoire de ce rivage: comment fut ouverte la porte de l'eau entre les deux mers, et pourquoi la ville que voilà porte un nom de veuve. Écoutez-la debout dans vos cœurs, même assis sur vos talons.
En ce temps-là, dit-il, vivait sur cette côte le fils de la terre. Sa mère l'avait fait à sa mesure: les épaules comme la colline du Charf, les mains comme des aires à battre, la voix qui décoiffait la mer. Il dormait à même le sol, par gourmandise, car sa mère le nourrissait aussi la nuit, par les omoplates, comme la terre nourrit l'olivier. Il ne laissait passer personne. À tout voyageur il proposait la lutte, et la proposition ne se refusait pas; il les couchait l'un après l'autre, du premier au dernier, et de leurs crânes, ô mes seigneurs, il couvrait le toit d'un sanctuaire bâti pour son père, le vieux seigneur salé, la mer. Vous m'entendez bien: un toit de crânes, qui blanchissait au soleil comme une terrasse de chaux, et les mouettes refusaient de s'y poser.
Le fqih toussa dans sa barbe: fables des anciens. Le conteur s'inclina sans perdre le fil: fables, fqih, et vendues comme telles. Je crie mes mensonges à la sébile, en plein jour, et chacun sait ce qu'il achète. Il en vient d'autres, par la mer, qui vendent les leurs avec des cachets. La place rit; le fqih se donna de la dignité en regardant ailleurs; il resta.
Or nul ne comprenait, reprit le conteur, pourquoi le fils de la terre gagnait toujours. Il tombait comme tout le monde; il se relevait autrement. Les lutteurs des sept tribus avaient laissé leurs os sur ce rivage, et les champions d'au-delà des sables aussi; et le secret dormait sous les pieds de tous, car les secrets, ô mes seigneurs, aiment dormir sous les pieds.
Vint alors l'étranger. Il arriva par le nord, à pied sec ou presque, une peau de lion sur l'épaule, une massue de bois d'olivier au poing, et l'œil de ceux qui font de longues routes pour prendre de petites choses. Les pêcheurs du cap le prévinrent; il haussa l'épaule du lion. Il traversait, disait-il; il allait au couchant, du côté du Loukkos, où pousse un verger dont les pommes sont d'or, gardé par des filles qui ne dorment jamais et par un serpent long comme l'oued en crue. Il venait cueillir, ô mes seigneurs. Retenez ce détail: l'étranger commence toujours par les vergers.
Là, Paco n'y tint plus: cet homme est à nous, cria-t-il en levant sa serviette, il est sur nos douros, avec ses deux colonnes! Le conteur le laissa dire, puis, doucement: c'est vrai, Paco. Vous avez frappé ses colonnes sur votre monnaie; nous gardons sa victime sous notre colline. Chacun conserve ce qu'il sait conserver. La place fit le bruit d'une vague qui approuve, et le barbier se rassit dans sa serviette.
Donc ils se regardèrent, le fils de la terre et le passant, et la lutte fut proposée, et la proposition ne se refusait pas. Ils s'empoignèrent du premier appel du muezzin au second. Le fqih leva un doigt: il n'y avait pas de muezzins en ce temps-là. Le conteur convint: c'est un mensonge, fqih, et les mensonges prient aux heures qui les arrangent. Et il enchaîna, car un cercle ne se laisse pas refroidir.
On vit de la mer, dit-il, une colonne de poussière monter droit dans le ciel du cap, et les gens de la côte regardèrent la bataille de loin, ce qui est notre manière. L'étranger jeta le géant sur l'épaule; le fils de la terre se releva avec la force de l'olivier centenaire. Il le jeta sur le dos; il se releva avec la force du taureau de labour. Il le jeta face contre le sol, et l'autre, en baisant sa mère au passage, se releva avec la force de la crue. Il le jeta une quatrième fois, de rage, des deux bras, et le géant se releva en riant, et son rire déplaçait les mouettes jusqu'à la falaise. Alors l'étranger cessa de frapper et se mit à réfléchir, ce qui est chez ces gens le vrai commencement des ennuis. Il regarda les pieds du géant. Il regarda la terre. Et il comprit ce que comprennent tôt ou tard les lutteurs et les percepteurs: la force de l'homme d'ici lui monte par les talons.
Alors, ô mes seigneurs, il changea de prise. Il vint au corps, glissa les bras aux reins du fils de la terre comme on ceinture une jarre pleine, planta ses propres pieds dans le sable, et tira vers le ciel. Ses reins à lui craquèrent comme une barque qu'on met à l'eau. Et les pieds du géant, ô mes seigneurs, les pieds du géant quittèrent le sol.
Le conteur s'arrêta. Net. Il regarda le ciel, comme pour y lire la suite; puis il regarda la sébile. La sébile fit le tour. Les mouzounas sonnèrent, maigres, car l'hiver comptait aussi; et Mbarek, à côté de moi, posa dans le cuivre la sardine de sa journée. Le conteur la leva au-dessus du cercle: voilà, dit-il, un seigneur qui paie en argenterie de mer; qu'il soit béni et que sa main reste forte. Il croqua, je le jure, une bouchée à même le poisson cru, pour l'honneur du donateur, reprit son bâton, et rendit au géant ses pieds en l'air.
Il le tint contre le ciel, dit-il, à bout de bras, le temps qu'il faut pour traire une chèvre. Les jambes du fils de la terre pédalaient dans le vide comme celles d'un enfant qu'on sort du bain; et il se vida par les talons, comme une outre qu'on décroche de la source. Sa force redescendit chez sa mère, qui l'attendait. Il devint léger, ô mes seigneurs, léger comme deviennent les puissants qu'on a séparés de ce qui les porte. Et l'étranger l'éteignit debout, contre sa poitrine, comme on éteint une lampe entre deux doigts mouillés. La terre s'ouvrit d'elle-même pour reprendre son fils; c'est depuis ce jour que la colline, là-bas, a la forme d'un homme couché.
L'étranger se reposa des saisons entières. Il dormit dans les grottes du cap, où la mer entre encore, matin et soir, vérifier s'il y est. Puis, comme il fallait bien passer, il posa les mains sur la montagne et l'ouvrit; et les deux mers, qui se guettaient depuis le commencement par-dessus la pierre, se jetèrent l'une dans l'autre et ne se sont plus quittées. Tout ce qui flotte a trouvé la porte: les radeaux, les barques, les voiles, les vapeurs. La porte de l'eau ne s'est jamais refermée; personne n'a inventé la porte de l'eau qui se referme.
Restait la maison du géant, et dans la maison, la veuve. Elle s'appelait Tinja. Elle avait tout vu du seuil, et de toute la côte elle fut la seule à garder les yeux ouverts jusqu'au bout. L'étranger prit chez elle ses quartiers d'hiver; un fils leur vint, qui tenait la terre par sa mère et la route par son père; et ce fils bâtit des murs au bord de la porte de l'eau, et il donna aux murs le nom de sa mère. Vous y êtes, ô mes seigneurs. Vous dormez toutes les nuits dans le nom d'une veuve. La place se tut; le conteur laissa durer le silence, en homme qui en connaît le prix, puis, doucement: les villes ont les noms qu'elles peuvent.
Bien plus tard, dit-il encore, vinrent des Roumis anciens, avec des soldats et des cordes. Ils avaient entendu parler du dormeur. Ils ouvrirent la colline, ils tendirent leurs cordes le long des os: soixante coudées. Ils eurent peur de leur propre mesure. Ils égorgèrent des bêtes pour s'excuser auprès de ce qu'ils venaient de compter, refermèrent la terre comme on referme un livre qu'on regrette d'avoir ouvert, et s'en allèrent sans demander leur reste. Ils sont revenus depuis, ô mes seigneurs, avec d'autres cordes. Ils mesurent toujours.
Et il tendit son bâton vers l'est, par-dessus nos têtes. La place entière se retourna. Le Charf était là, dans le soir, couché comme on venait de nous le dire. Personne ne rit.
Alors retenez la prise, dit le conteur en ramassant sa peau. L'homme d'ici ne meurt que soulevé. Tant que ses pieds tiennent sa terre, frappez: il repousse. Trouvez-lui les reins, décollez-le, tenez-le en l'air: il se vide, fût-il fils de géant. C'est toute la science de l'étranger; elle tient en une prise; elle n'a pas changé. Ainsi finit ce qui fut. Que Dieu pardonne au conteur et à ceux qui l'ont cru: la vérité est chez Lui, la sébile est chez moi.
J'ai promis, en tête de ce livre, de dire comment un empire fut soulevé de terre avec des papiers timbrés. On voit que la recette m'a été livrée de bonne heure: on me l'a criée sur une place quand j'avais dix ans, sébile à l'appui. Il n'y manquait que le papier.
Nous redescendîmes la pente dans le soir, le fqih à notre hauteur, qui se taisait avec application. Au bout de deux cents pas, il rendit son verdict: fables. Cent pas plus loin, entre haut et bas: mais la prise est bonne. Ce fut tout ce que l'orthodoxie concéda ce soir-là, et c'était beaucoup. À notre porte, Mbarek, qui avait marché sans un mot, fit rouler ses épaules de portefaix et déclara: moi, on ne me soulèvera pas. Je ris. Dieu me pardonne: je ris.
À la maison, je servis la séance à ma mère, avec les gestes, la prise, la sébile, le Charf. Elle écouta en ranimant le feu, hocha la tête aux bons endroits, et rendit son propre verdict, qui tenait en trois phrases: ta grand-mère la contait autrement. Chez nous, c'est quelqu'un de la maison qui avait montré la prise à l'étranger. Sans cela, il chercherait encore. Puis elle rangea le pain et souffla la lampe, car les femmes gardent les versions qui fâchent et les éteignent avec le reste.
Je n'ai pas aimé cette version. Il m'a fallu un demi-siècle pour comprendre pourquoi.