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La recluse du haut fanal

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Par Pandasama

Les premières minutes d’Ombre au sein de l’Empire d’Êlo sont douloureuses, une naissance comme une autre, en somme.

L’entité a oublié ce qu’est la souffrance. Des bribes de souvenirs évoquent une sensation déplaisante. «Déplaisant », elle ignore aussi la signification de ce mot, les limbes en ont effacé la définition. Reste à Ombre une vague notion du « Bon » et du « Mauvais » et il lui semble que « douleur » « déplaisir » sont des choses à éviter. Pourtant, alors qu’elle revêt le corps de Roselynd, que sa peau s’enflamme et que ses sens la mettent à l’agonie, une douce euphorie s’empare de l’entité.

« Tu souffres ? Parfait ! Ça veut dire que tu es en vie ».  

Cette réplique flotte dans l’esprit d’Ombre. Elle en cherche l’origine dans la mémoire de Roselynd laissée dans ce corps et ne trouve aucune réponse. L’entité s’en persuade, ces paroles sont l’un de ses souvenirs. Si cette prise de conscience réchauffe Ombre, elle la met de côté pour se concentrer sur d’autres sensations. Ombre sent le cœur de Roselynd tambouriner contre ses côtes et son sang courrir dans ses veines dans un rallye effréné. Différents parfums obstruent ses narines : « herbeuse », « métallique » et « âcre ». Ombre réussit à entendre un bruit de verre, mais pour une raison qu’elle ignore encore, la vue ne lui vient pas.   

Ah… c’est vrai, se rappelle Ombre, je dois ouvrir les yeux.

Ses paupières coopérent mal. Pourtant, au prix d’un effort désespéré, Ombre parvient à les soulever. Le blanc sale du plafond réussit à l’aveugler. L’entité referme les yeux et une vibration étrange de sa gorge lui apprend qu’elle a dit quelque chose. Des cris frappent ses tympans. Les odeurs se font plus intenses et l’oppressent. Et au milieu du chaos, la douceur des draps, enserrés entre ses doigts, devient l’œil d’un cyclone de sensations. Elle regrette, un instant, de ne pas pouvoir boucher son nez ou ses oreilles comme elle peut clore ses paupières.

Respirer vaut bien quelques désagréments.

Ombre ouvre les yeux prudemment. Cette fois au-dessus d’elle voit une femme âgée. La coiffe et le voile maintenu au cou par une broche donnent une allure de matriochka. « Matriochka » le sens de ce mot disparaît alors que sa conscience prend pied dans l’empire.

Peu à peu, les couleurs vives des étoffes deviennent familières. L’entité perçoit l’harmonie des superpositions de tissus et de dentelle de la vieillarde, tenue à la taille par une ceinture de lin. Elle trouve dans la mémoire de son hôte la signification de la ligne horizontale qui barre le visage de la femme : un serviteur de haut rang. Une main glacée se pose sur sa joue. La femme dit quelque chose dans des sonorités tranchantes de la langue de Roselynd qu’Ombre traduite à rebours : « Lady Roselynd est brûlante ».  

— M’entendez-vous Lady Roselynd ?  

L’entité cherche une réponse. Ombre bafouille, se trompe de langue. Les mots refusent de sortir, alors elle abandonne. La gouvernante quitte son champ de vision pour laisser la place au plafond et le bruit du verre qu’on manipule. Son regard se perd dans le vague.

Elle se rappelle le chemin parcouru jusqu’ici. Ombre se souvient d’un fil cristallin, aussi fin qu’une toile d’araignée, qui la guidait dans un océan de perception. Sous la forme d’une âme fragile dans un monde inconnu, les yeux lui manquaient pour pleurer. Aveugle et immatérielle, elle discernait pourtant une réalité inédite. Celle de l’Empire d’Êlo. L’entité entendait comme pour la première fois des chants folkloriques portés par des caravanes qui bravaient un désert aride. Elle tutoyait le sommet d’une cité à flanc de montagne couronné d’un halo divin. Son éclat défiait celui d’étoiles jumelles dont la valse séculaire embrassait la nuit noire. Les temples d’albâtre au centre de villages tranquilles se succédaient sous elle, jusqu’au corps de Roselynd, endormi au sommet du fanal Harriott. Et ce souvenir s’éteint comme une bougie au vent.

On l’assoit pour lui faire boire un liquide épais et amer.

Un somnifère, comprend-elle avant de s’assoupir.

Un bruit métallique perturbe le sommeil d’Ombre et un « clac » sonore finit de la réveiller. La douleur s’éveille avec elle. L’entité peine à ouvrir les yeux et lorsqu’elle réussit, un plafond décrépi récompense ses efforts. Elle tourne la tête et la chambre de son hôte se précise : des murs blanchis à la chaux et quelques meubles aux contours flous. Deux formes se détachent. La première, qu’Ombre identifie comme un homme, se tient debout devant une autre, une enfant. À genoux et perdue sous des couches de tissu humide, elle a les yeux rivés sur une bassine de fer entre elle et l’individu qu’elle a renversé. La fille porte un uniforme de camériste, la tenue qui lui rappelle celle des « Ma-tri-och-ka » quant à l’homme…

Elle note ses cheveux gris malgré sa jeunesse, un détail qui l’interpelle. Ce n’est que lorsque la petite camériste est propulsée par une bourrasque par l'homme, en rétribution du crime d’avoir mouillé sa tenue, que les souvenirs de Roselynd s’activent : un mage de vent. Du sang rouge tache le mur de chaux quand la domestique le percute. Les battements du cœur de l’entité s’accélèrent alors que l’homme s’approche de la petite servante.

Il va la tuer, comprend Ombre et cette réalisation crée en elle une terreur glaciale.  

La mort, elle connaît. Ce corps a déjà péri. « Ne pas mourir. Ne pas laisser mourir » ce leitmotiv est gravé dans son esprit. Le concept de trépas lui semble terrible.

Ombre doit agir.  

Et alors que le mage s’avance vers la fille, qu’elle réunit ses dernières force pour soulever un bras mou. L’effort lui coûte. L’entité se concentre et des étincelles apparaissent au bout de ses doigts.

Où sont les flammes ? Ça aurait dû être une flamme ! s’étonne Ombre, avant de se souvenir que même sans ses blessures, Roselynd était une adepte médiocre, c’est une de ses tragédies.

Brusquement, une forme saute sur Ombre et enserre son bras. Elle y voit une bête aux écailles émeraude soulignée de fils d’or et reconnaît un serpent. Le contact avec la créature est étrange : elle n’est pas contrainte par la force de l’animal seul, mais aussi par la pression de l’air. L’entité comprend quand la vipère lève deux têtes au regard anthracite vers elle : une créature magique, les compagnons des adeptes confirmés. L’intrus s’avance vers Ombre. De grosses taches d’eau fumantes mouillent sa tunique grise. Il porte un tatouage le long de l’arête de son nez : une longue ligne verticale, d’un argent fini au front par un cercle. Un cache-œil recouvre son œil droit et le gauche s’écarquille lorsqu’il se pose sur la blessée.  

— Vous êtes encore en vie Lady Roselynd ? s’étonne-t-il.

Il tend le bras vers le serpent, qui rampe pour se réfugier sous les manches amples du mage. La remarque ne surprend Ombre qu’un instant, car elle sent aussi bien la pestilence de ses plaies que la lame de la grande faucheuse sous sa gorge. L’homme rit. Ombre l’ignore. La petite camériste est immobile. « Ne plus bouger ». L’entité lie ce concept à la mort bien que cette définition ne fait qu’en effleurer le vrai sens. Des milliers d’informations se bousculent dans son esprit, si bien qu’elle peine à suivre ce que lui dit le mage au-dessus d’elle.

— Vous allez mourir, Lady Roselynd, déclare-t-il avant de marquer un temps de silence, dans l'attente avide d'une réponse.

Ombre encaisse cette révélation du mieux qu’elle peut. Périr si tôt après son retour au monde ? Quelle cruauté. Elle lève les yeux vers l’homme, cherche son identité dans la mémoire de son hôte. La famille de Roselynd, les Harriot, est composée d’adeptes du feu. Il n’est donc pas un membre du clan. Elle connaît quelques mages d’air, mais lui n’en fait pas partie.

— Qui êtes-vous ? demande Ombre d’une voix bien trop fluette.

— Où avais-je la tête ! Je suis le Docteur de Beauclaire, se présente l’homme avec une révérence maladroite.  

L’entité constate du coin de l’œil que la petite camériste reprend connaissance. Cela la rassure, elle peut se concentrer pleinement sur sa propre situation. De Beauclaire se tient droit et pose sur elle un regard avide. Il attend quelque chose.  

— Mais qu’importe, reprend il avec emphase, vous…

— Oui. Vous l’avez dit. Je vais mourir.

Inutile de fuir cette vérité. L’homme fronce les sourcils, ouvre et ferme la bouche plusieurs fois. La réaction inadéquate de sa patiente le perturbe.

Ombre l’ignore, mais voilà des semaines que le médecin ressasse encore et encore, comment la pauvre Roselynd, la fille mal aimée d’un duc de Harriot allait le supplier de la sauver. Comment, en héros, il allait lui apporter une guérison égale aux mages de soin, si rare au sein de l’Empire d’Êlo.

Il ne se fait aucune illusion, secourir l’aînée des Harriot ne lui donnera pas la reconnaissance de la famille ducale, mais il espère au moins en retirer quelques élis. À la place, confronté au regard dur de l’entité qui habite Roselynd, il hésite.

— Aidez-moi.

Ombre tente d’imiter le ton de son hôte et d’y ajouter une supplique. Elle ignore à quel point elle échoue. Elle cherche les yeux du médecin de Beauclaire, son seul salut. Mais déjà l’énergie lui manque. Elle sombre et glisse dans le vide. Le docteur reprend ses esprits. Cette scène, il l’avait fantasmée. Il l’imagine aux portes de la mort. Il sait comment agir, être meilleur que les guérisseurs de l’empire. La réalité est simplement moins belle que dans ses rêve se convainc-t-il. Le docteur force sur les joues de Roselynd pour lui ouvrir la bouche. Il sort d’une poche une petite fiole en cristal qu’il dévisse d’une seule main et laisse couler une goutte de son contenu sur la langue de l’entité.

La réaction est immédiate. Ses cicatrices brûlent et s’en dégage une fumée à l’odeur âcre. La douleur se calme et l’esprit d’Ombre s’apaise. Elle se sent plus énergique et elle n’a pas besoin de mobiliser toutes ses forces pour porter sa main à sa poitrine. Le miracle reste incomplet : ses blessures la fatiguent et l’entité devine encore le regard de la Faucheuse posé sur elle.

— Un élixir ? demande Ombre.

C’est une question rhétorique. De Beauclaire acquiesce, trop fier de sa petite victoire pour noter l’avidité dans les yeux d’Ombre. Il oublie même que son succès, il ne le doit pas à ses connaissances, mais à la magie sacrée du Temple, acheté à prix d’or. Il se tourne vers la camériste, qui se remet tout juste.

— Qu’attendez-vous pour vous occuper de votre maîtresse ? lui lance-t-il.

Puis il sort de la chambre, triomphant, auréolé de la confiance d’un homme qui ignore sa médiocrité.

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