— Qui es-tu ? furent les premiers mots que Roselynd adressa à L’Ombre lorsqu'elle arriva dans l'entre-deux.
Et c’est avec ces quelques mots que commence leur histoire.
Depuis combien de temps cet endroit enferme-t-il L’Ombre ? Elle l’ignore. Cet espace ne sont que des limbes, un vide absolu qui a tué ses sensations et le concept de temps. Piégée ici, l’Exilée qui a perdu son corps, attend une disparition inéluctable. Roselynd parle une langue étrangère à Ombre, elles sont issues de deux réalités différentes. Pourtant, leurs âmes résonnent et elles communiquent avec chaque parcelle de leur existence.
Qui est-elle ? Ombre l’ignore. Elle a perdu son nom. Elle est juste « l’entité », « l’exilée ». L’Ombre. Cette geôle a depuis longtemps écrasé ses souvenirs pour n’en laisser que quelques miettes. Ce qu'il lui reste ? Une vague conscience d’elle-même. L’exilée est persuadée d’avoir été humaine. Purifiée par les vagues de Lethé, elle ne garde que quelques échos de son soi, des mots vidés de leurs sens. Ombre associe le « rouge » à une « couleur », mais n’en perçoit pas la teinte.
L’exilée ne réagit pas à la question de Roselynd, et pour cause, Ombre n’a ni voix ni réponse. C’est là une de ses tragédies. Muette, l'exilée endure en silence. Elle aurait aimé poser la même question à Roselynd, le mot « conversation » lui évoque quelque chose d’agréable. Cependant, elle n’en a pas besoin. Elle sent qui est Roselynd et son puissant sentiment d’échec.
Ombre comprend pourquoi Roselynd est arrivée Ici : elle fuit une vie de souffrance et n’aspire qu’à disparaître. Parfait. L’entre-deux réserve ce sort à ceux qui s’y perdent. Roselynd entend ce qu’Ombre désire : retrouver un corps et une existence, même cruelle et douloureuse. C’est pourtant ce que Roselynd a quitté dans sa réalité.
Leur pacte n’a pas besoin de mots. Et lorsque l’exilée prend possession du corps mourant de Roselynd, chacune d’elle obtient ce qu’elles souhaitent.