Je lisais, lovée dans ma causeuse, lorsqu’on frappa à ma porte. Mais personne n’entra.
Étrange… Ce n’est pas Dana et il est tard.
J’abandonnai ma couverture pour aller tirer l’œillade : je ne discernai qu’une ombre tenant un bâton serti d’un galet-lumière.
— Damoiselle Luce.
Reconnaissant la voix, j’ouvris la porte sans rencontrer de résistance - à présent qu’il régnait une température correcte dans mon couloir, le bois ne gonflait plus.
— Que puis-je pour vous, Tom ?
— Sieur Wolf Storm vous demande.
— Mais… il est tard.
Il n’allait bien sûr pas réagir à une déclaration aussi évidente.
— Bien, cédai-je face à son mutisme.
J’enfilai un second gilet et une écharpe hideuse - mais si douce et chaude que j’y revenais sans cesse - avant de lui emboiter le pas. Nous rejoignîmes l’escalier principal, le dépassâmes puis gravîmes un étage. Les larges marches donnaient l’impression de tourner sur soi-même ; nous grimpions dans l’une des tours. Nous débouchâmes dans un couloir où de hautes fenêtres dépouillées de rideaux perçaient un côté, face à de gigantesques tapisseries séparées par trois portes similaires à celles qui marquait l’entrée de mes quartiers. L’espace se terminait sur un mur où trônaient un modeste bureau et un fauteuil d’aspect confortable.
— Il fait froid, ici, exprimai-je tandis que nous avancions sur un tapis qui s’étirait sur le sol en pierre. Si ce sont bien les quartiers de Sieur Wolf Storm que nous rejoignons, il aurait dû y placer quelques chaud-galets.
— Vous le lui direz, répondit platement Tom.
Le Compagnon nous arrêta devant la porte du milieu et tira sur une ficelle qui devait nous annoncer de l’autre côté du bois épais.
— Pourriez-vous reculer ?
Je le dévisageai. Tom n’était pas du genre impatient, j’aimais cela chez lui. Quand j’eus suivi sa consigne, il s’approcha de la tapisserie de droite et en souleva un pan. Le faisceau de sa torche-galet glissant sur le relief de laine et de soie entrecroisées, j’entraperçus une femme au regard saisissant, à la fois dur et doux, encadré d’une sombre chevelure décorée de tresses, le Château Lune en arrière plan.
— Dame Yvaine, chuchota Tom, noble mère et Protectrice, fille ainée du dernier Roi Loup, le premier maudit.
Je mis un moment à suivre ce fil.
— Celle qui a fait bâtir la Maison-prison ?
— Oui. Avançons.
L’histoire était l’un des rares sujets qui rendait Tom loquace. Il tint plus haut la lourde tapisserie le temps que je m’engouffre dessous : un étroit couloir menait à une porte dérobée.
Pourquoi tant de mystères ?
— Qu’y a-t-il derrière la première porte ? Celle où vous avez sonné ? chuchotai-je.
— Une pièce.
Sans blague.
— Qui appartient aux quartiers de Sieur Wolf Storm ?
— Non.
Je retins un soupir exaspéré.
— Et les deux autres portes, elles donnent sur ses quartiers, elles ?
Sans prendre la peine de me répondre, Tom martela quelques coups sur le panneau de bois qui nous faisait face. Après quelques déclics, il s’ouvrit vers Wolf Storm.
— Merci, Tom. Auriez-vous l’obligeance de raccompagner Luce quand nous en aurons terminé ?
— Je serai à côté.
Le Compagnon se retira et je fus invitée à entrer. Seule à seul. Par un homme en chemise de lin. Déboutonnée plus bas que le cou. Aux manches retroussées sur les avant-bras.
Et alors ? Il n’a rien d’indécent. Ce n’est qu’une chemise. Simple qui plus est. C’est juste que je ne l’avais jamais vu avec aussi peu de couche. Pourquoi il me fixe ? Ah, oui, il m’a demandé d’entrer.
— Pou… pourquoi me faire venir jusqu’à vous en pleine nuit ? bredouillai-je en fixant son masque qui paraissait noir en contre-jour.
— Navré si cela vous a incommodée. J’ai été dehors toute la soirée et je suis épuisé, il me fallait rester au chaud. Avancez, que je puisse fermer.
Je glissai en avant vers un salon qui s’avéra aussi vaste que mes trois pièces de vie. Des bouquets de galets-lumière éclairaient les lieux qui vibraient de vie ; rien ne semblait usé ni défraichi comme ces nombreuses parties du Château qui semblaient s’étirer depuis un lointain passé. Je butai sur d’imposants panneaux coulissants légèrement entrouverts. À l’instant où je pris conscience que ces morceaux d’ombres qu’ils dévoilaient étaient ceux d’un cadre de lit, mes yeux rebondirent de l’autre côté du salon où un canapé et deux fauteuils étaient disposés devant un âtre ronflant et craquant. Le Sieur Loup m’y guida et je choisis le canapé. Je m’empressai d’ôter mon écharpe et un gilet, sentant la transpiration poindre sur ma nuque et sous mes bras.
C’est un four ce salon.
L’assise était si douce et confortable que je ne pus m’empêcher de m’y laisser aller. Je notai sa couleur d’un vif outremer… pour me crisper lorsque Wolf Storm s’installa à mes côtés, s’adossant à l’accoudoir pour me faire face.
Mais… il y a deux autres fauteuils.
Les traits figés, j’accordai toute mon attention au tapis rond en coton tissé, à distance respectueuse des flammes, qui s’accordait élégamment au mobilier.
— Je dois vous donner quelques précisions, gronda Sieur Wolf après un infime silence.
Le sang déserta mon visage et la vérité se fit jour.
— L’Épreuve suivante, déjà, dis-je du bout des lèvres.
— Je n’ai aucune nouvelle de ce côté ; respirez, Luce. À ce propos toutefois, c’est Tom qui vous encadrera pour votre entrainement au tir de demain. Avec la fonte des neiges, j’ai à faire ailleurs.
La veille, le ciel gris avait craché la pluie avec une étonnante férocité.
— Vous retournez aux Frontières ? m’inquiétai-je.
Il s’attarda un instant dans le feu dansant.
— Non. Je reste à vos côtés, Luce, comme je vous l’ai promis.
Mes joues se mirent à crépiter.
C’est la chaleur.
— Un pont et des quais ont été emportés par les eaux, expliqua-t-il. Je vais prêter main-forte pour les remettre en l’état.
— Je peux aider ?
— Je préférerais que vous maitrisiez quelques bases de combat à main nue, rétorqua-t-il un brin caustique.
Je fus profondément vexée qu’il cite l’apprentissage que je ne cessai de repousser. Gênée, je revins au tapis.
— Dans la calèche, poursuivit-il comme de rien, vous rappelez-vous… J’ai refusé d’aborder deux points.
J’acquiesçai.
— Ce soir, nous pouvons en parler.
Une bûche craqua dans la cheminée, envoyant sauter quelques braises par-dessus le pare-feu. Elles retombèrent sur les dalles en pierre, sifflantes et fumantes.
— Pourquoi ce soir en particulier ?
Il m’offrit un mince sourire et son œil bleu parut pétiller.
— J’aime quand vous faites preuve de perspicacité, murmura-t-il.
Foutue chaleur.
— Je vous offre l’explication dans un instant, mais avant… je voudrais vous remercier, Luce, pour le jardin d’hiver.
Je fronçai les sourcils. Il y aurait un lien avec la nouvelle clé offerte au Temple ?
— Il fut un temps, lointain, où je prenais plaisir à y aider ma tante, expliqua Wolf Storm d’une voix douce mais chargée de mélancolie. Elle y consacrait tout son temps. Du moins, celui où elle n’était pas alitée. Le Froid’os a fini par avoir raison d’elle. Elle est morte avant d’être vieille. Ce brave Clô a trop à faire pour rendre sa juste beauté à cet endroit. Merci pour ce temps que vous y avez consacré, cela fait une grande différence.
C’est… encore la chaleur.
Je déglutis et retirai mon second gilet.
C’est une foutue fournaise ce lieu.
Quand je revins à Sieur Wolf, il regardait le vide, son œil à l’indéfinissable pigment tourné vers quelque fantôme…
— Je suis désolée pour votre tante, chuchotai-je.
Il soupira.
— Et donc, pourquoi ce soir…, répéta-t-il. Ce soir, c’est Lune pleine. Et elle est basse.
J’affichai un air perplexe. Il se pencha vers moi et je me retins de reculer.
— Vous ne sentez pas ? demanda-t-il d’un air grave.
J’haussai un sourcil. Il tendit le bras et me toucha le front d’un doigt.
Une putain de fournaise ce salon.
— Votre tête se porte-t-elle bien, Luce ? s’amusa-t-il en revenant s’appuyer sur l’accoudoir.
— Ma… tête ?
Soudain, je compris. Aucune douleur ne m’avait saisi l’avant ou l’arrière du crâne depuis l’instant où il avait ouvert sa porte. Aucune tension ne saturait l’espace entre nous. Aucun sentiment de danger n’émanait de lui ou de… de l’œil noir sous le masque.
— En Lune Pleine, il est plus fort que jamais. L’Autre, lui, faiblit.
— L’Autre… c’est le Monstre ? Qui est plus fort ? murmurai-je, car je voulais être sûre de l’avoir bien compris. Votre… Gardien qui est un loup ?
Je laissai ma bouche retomber lorsque le Protecteur explosa d’un rire franc.
— C’est bien cela. Et mon Gardien, qui est plus qu’un simple loup, se prénomme Lúm.
Lúm…
— Celui qui a écrasé sa truffe contre ma joue ?
L’étonnement et le plaisir se devinèrent sur la moitié intacte du visage de Wolf Storm. Je n’avais pas l’habitude de le voir si… lisible.
— Celui-là même. Mais il ne viendra pas à vous ce soir, il tient l’Autre en respect. J’ai encore d’heureuses heures de tranquillité devant moi.
— L’Autre, le Monstre… c’est une Bête. Sont-elles toutes comme lui ?
Ses traits se durcirent.
— Non. Ici, je me dois de vous reprendre. Vous l’avez vue, ce soir-là, je le sais. C’est normal que vous le pensiez. Et il est vrai qu’elle l’a été, une Bête, il y a fort longtemps. Mais elle avait été reniée par les siens. Elle ne partage plus qu’une apparence physique avec son ancien Peuple, elle n’est qu’une âme déchue, sans foi ni loi, une Créature des Terres au-delà des Frontières.
Un rire amer le secoua.
— Cette saleté de charogne, gronda-t-il. Elle vous aurait infligé plus que des maux de crâne et un saignement de nez si je l’avais dépeinte ainsi dans la calèche…
J’étais captivée. Une dizaine de questions tourbillonnaient en moi. J’en attrapai une à la volée, celle à laquelle, pensais-je, il lui serait le plus facile de répondre.
— Si le Monstre est loin en vous, alors… il n’y a rien derrière votre œil noir ?
Déconcerté, il hocha néanmoins la tête.
— Dans ce cas pourquoi vous encombrez-vous de votre masque ? Ne le portez-vous pas pour minimiser son impact sur les autres ?
Visiblement, il ne s’attendait pas à cette question.
— Vous avez juste.
— Vous préférez le porter ? insistai-je devant cette insuffisante réaction.
— Au contraire, il est incommodant.
— Mais…, grinçai-je de frustration. Je ne comprends pas.
— Je vois cela, sourit-il fugacement.
Pourquoi j’ai l’impression de parler avec Cazelain ?
— Ne faites pas cette tête, s’amusa-t-il, je pense avoir compris que vous aimiez les échanges explicites et je veux bien m’appliquer à l’être sur ce sujet.
Il m’avait à nouveau vexée, mais j’étais tout ouïe.
— Si ce masque m’incommode, le malaise que mon faciès défiguré provoque chez les autres l’est plus encore.
La légèreté déserta ses traits et il poursuivit d’une voix basse et grondante :
— Sans parler des douleurs qu’Il leur inflige à la moindre de mes relâches… Sachez-le, ce cuir est ensorcelé, une trouvaille de mon grand-oncle, le précédent maudit ; sans lui, en dehors des Lunes Pleines, évoluer en société me coûte et m’est une véritable torture. Comme elle risque de l’être à chaque instant pour celles et ceux qui me côtoient. Et cela, notre Roi l’a bien compris… Il n’a pu trouver de raison de me tenir éloigné de sa cour, mais l’édit impliquant d’y évoluer à visage découvert n’est que récent. Les Corbeaux ont un dicton que le frère de l’ancienne Reine Perdelle s’était plu à rapporter à feu mon grand-père : un bon Loup se tient loin du trône. J’imagine que Maguiar s’est à tort imaginé que ce masque n’est qu’une ruse pour faire oublier mon statut de maudit… Déplorable méprise, d’autant que j’ai en horreur les mondanités. Heureusement pour nous, et grâce à Mère, Cazelain excelle à remplir les vides que je ne peux combler.
Finalement, ma question n’était pas si anodine…
— Ôtez-le, m’exclamai-je avec autorité.
Il me jaugea, sévère. Parut hésiter…
— Soit.
Il glissa un doigt sous son menton tandis que l’autre main détachait une attache à l’arrière de son crâne. À l’instant où son patchwork de peau se dévoila, mon regard se fit fuyant.
— Je peux le remettre, dit-il platement, ce n’est pas un problème.
Argh !
— Mais non ! Bon sang !
Un éclair de malice chassa quelques-unes des ombres qui étaient revenues sur son visage.
— Vous me défiez avec plus de naturel quand je le porte.
— En même temps, un tableau pareil, ce n’est pas anodin, éclatai-je en désignant l’ensemble de son visage. Mais ça ne détermine pas qui vous êtes, c’est juste une chose subie ! Et… ça attire le regard, redescendis-je, mais j’ai peur de vous mettre mal à l’aise si je les fixe.
— Pourtant ce n’est pas un tableau anodin, vous devriez en profiter. Et puis qui sait, si vous l’apprenez par cœur, peut-être passeriez-vous plus facilement à côté quand d’aventure il sera exposé.
Je le jaugeai à mon tour.
— Vous êtes sérieux ou c’est de l’ironie ? Je… suis perdue.
Je retins son masque quand il chercha à le remette en soupirant.
— Non, je vous prends au mot.
Comprit-il mon idée devant mon air volontaire ?
— À votre guise…, marmonna-t-il en laissant retomber ses mains, lèvres pincées.
Quant à moi, je m’obligeai à fixer l’iris noir.
C’est juste un œil.
Il ne se passa rien. C’était… vide. Pour la première fois, je pus discerner l’infime différence entre la pupille et le noir parcouru de fibres et de nervures autour… Je regardai ensuite l’ensemble des chairs abimées. Il y avait des creux et des reliefs sinueux… Un patchwork de chairs rosées, rouges et marrons sur fond de peau saine. Certains traits, plus fins, étaient blancs. Je m’approchai un peu. Le grain de la peau n’était pas le même partout… Il y avait de minuscules pores, des rebonds lisses, des parties mates, d’autres lisses et brillantes… Aucun poil. Je revins à l’œil, dépouillé de menace… Je m’approchai encore. Les cils du dessus étaient là, mais certains parraissaient cassés, comme coupés aux ciseaux. Ceux du bas étaient intacts, délicats. Une fine ligne blanche courrait juste dessous. J’approchai un doigt pour en éprouver la texture…
— Luce.
Wolf Storm m’avait attrapée par l’épaule. Mon cœur explosa dans ma poitrine quand je réalisai n’être qu’à quelques centimètres de son visage. Je reculai, confuse, cramoisie.
— Pardon, soufflai-je.
J’aurais apprécié qu’il me réponde qu’il n’y avait pas de mal. Le Sieur Loup demeura impassible.
— Un jour, finit-il par murmurer, Midine s’est penchée sur moi alors que je m’éveillais ; j’étais hagard, pris par la fièvre. J’étais sans masque.
Il me tenait toujours l’épaule. Sa main était brûlante.
— La Chose en a profité pour l’attaquer. Midine a poussé des hurlements qui me hantent encore certaines nuits pour ensuite convulser de trop longues minutes. Elle est restée inconsciente deux jours entiers.
Il repoussa mon épaule avant de la lâcher.
— Et je ne vous parle pas de celles et ceux qui ont vomi tripes et sang quand lors d’une dispute je ne contrôle plus ma colère - cette raclure de parasite sait y faire pour me faire perdre toute mesure si j’ai la faiblesse de me laisser aveugler par elle. Et pour répondre à une ancienne question éludée, non, elle n’a plus ce pouvoir de contrôler un maudit, mais elle peut lui faire perdre la raison dans un furieux état d’égarement et de faiblesse et lui faire faire des choses qu’ensuite il regretterait… comme frapper son frère à lui en briser nez, mâchoires et pommettes.
Le souffle court, je tentai d’accrocher l’œil bleu. Un instant, je crus voir une clairière… - image fugace.
— À l’avenir, gardez-vous de vous sentir assez en confiance pour vous approcher ainsi, gronda le maudit, du moins en dehors des Lunes Pleines.
Je n’aimai pas cette tension, alors je lâchai une bêtise.
— Donc… c’est pour protéger les autres que vous êtes souvent taciturne et insociable ?
Je fus proprement dévisagée.
— Non. Ça, c’est juste mon caractère.
Mais il l’avait dit en souriant. Je me permis alors d’en faire autant.
— Posez-moi une autre question, m’invita-t-il.
Je sentis qu’il tirait sur mes fils de vérité.
— Vous aviez promis de ne plus en faire usage, m’offusquai-je.
— C’était léger, une simple invite à la parole, aisée à ignorer, se justifia-t-il avant de marmonner qu’il était surpris que j’aie pu l’identifier.
Il s’excusa mais, même de loin, je n’aimai pas cette sensation. Tant pis pour lui, je balançai sans filtre ce qui m’avait traversé l’esprit :
— C’est parce que vous avez un jour abimé le visage de Cazelain que votre mère est plus sympa avec lui qu’avec vous ?
— J’imagine que je l’ai mérité, encaissa-t-il.
Il ne répondit pas tout de suite.
— Mère… Il est vrai qu’il n’y a qu’avec mon frère qu’elle est capable de maternité. Mais il est des choses qu’elle a vécues dont vous n’avez connaissance et qu’il ne m’appartient pas de divulguer. Je vous demande de réserver votre jugement à son égard. Posez-moi une autre question.
O…k.
— Pourquoi n’haïssez-vous pas les Bêtes ?
Un pli amer que je ne saisis pas étira ses lèvres.
— Je suis d’avis qu’il est nécessaire d’être bien informé avant de porter un jugement, d’autant plus si celui-ci condamne. J’ai donc pris sur moi d’apprendre. Notre histoire, la leur, leurs us et coutumes. Je ne dirais pas que je les comprends sur tous les points, mais leur civilisation est basée sur des valeurs qui, pour la plupart, coïncident avec les nôtres. Les Humains ne dominent pas ce monde, Luce, nous ne sommes qu’un Peuple parmi d’autres, cohabitant sur une même Terre Mère, autorisés à se confronter seulement dans certaines zones neutres et dans le respect de règles strictes. Je ne vous cache pas que je suis lasse d’entendre certaines personnes dépeindre les Bêtes comme de simples monstres. Sachant que l’un d’eux me hante, je m’estime apte à pouvoir les reconnaitre. Et les plaintes de ces gens ne sont bien souvent que l’écho de leur ignorance.
Je soutins ses yeux vairons.
— Bien, rendez-moi moins ignorante.
— Je ne vous considère pas comme une âme qui condamne à tout va, Luce. Vous ne l’avez pas fait avec moi. C’est l’une des premières choses que j’ai apprécié chez vous.
Oh, tiens… La chaleur, encore…
— Il existe un livre, poursuivit-il, d’un genre particulier… J’aimerais que vous le lisiez. Quand les dernières neiges auront fondu, j’irai vous le chercher. Il est entreposé dans la Maison-prison… Je pense qu’il sera d’accord.
— Qui ?
Quelqu’un vivait encore dans cet endroit ?
Nouveau sourire, tordu du côté abimé.
— Le livre, bien sûr. Il n’accepte d’être lu que sous certaines conditions. C’est un condensé de plusieurs mains sur les Peuples et Créatures de ce monde ; il est d’une richesse unique. Malheureusement, il ne montre que ce qu’il estime nécessaire de nous apprendre… Vous comprendrez lorsqu’il sera en votre possession. S’il accepte de s’ouvrir à vous, alors nous reparlerons des Bêtes.
Bien sûr.
Je clignai des yeux, incarnant un scepticisme muet que le Sieur Loup ne releva pas.
— Ce livre fut ma seule fenêtre sur le monde durant presque deux ans, murmura-t-il après un temps de silence.
— Vous… On vous a envoyé là-bas ?
— Non. Comme mon grand-oncle, j’y suis allé de mon plein gré.
J’affichai un air choqué.
— Vous rappelez-vous Midine et ses convulsions ? C’est arrivé quelques mois après que le monstre ait fait de moi l’un des maudits… J’étais jeune. Cazelain plus encore. Il me fallait comprendre, apprendre et maitriser ce que cette nouvelle situation impliquerait pour moi et mes proches. J’y suis resté le temps nécessaire.
Quel bordel sa vie.
— Ce n’est pas juste, fut tout ce que je trouvai à dire.
— C’est vrai. Ça ne l’est pas. Ces Épreuves que devez subir ne le sont pas non plus. Quand on n’a pas le choix, on bloque ses épaules et on survit ; n’êtes-vous pas d’accord ?
Nous nous regardâmes yeux dans les yeux. Sans barrière. Sans douleur. Un staccato familier mit ma poitrine à l’épreuve lorsqu’il posa une main sur la mienne. Mon trouble lissa ses traits gribouillés.
— La vie parmi nous vous convient-elle vraiment ? demanda-t-il.
Il va me le demander maintenant ? Si je veux rejoindre son Clan plus vite ? Est-ce ce que je veux ? Je fais quoi s’il se penche ? Et s’il cherche à m’embrasser ?
— Luce ?
— Oui.
Il se pencha, juste un peu… puis quitta le fauteuil.
— Il se fait tard, je vais appeler Tom.
Je regardai ma main, glacée après cette morsure brûlante.
Retiens-le.
— Attendez…
Il se retourna, l’air sombre, verrouillé.
Lâche quelque chose, tout de suite.
— Ce… ce livre dont vous parlez, pourquoi ne pourrais-je le lire directement dans la Maison-prison ?
— Hors de question.
— Pourquoi ?
Et pourquoi a-t-il viré si froid ? Oh mince, je crois que je me suis fait un film toute seule…
— Parce qu’entre ces murs, il est des vérités que je ne suis pas prêt à vous voir découvrir.
Il s’avança vers la porte où il tira une corde similaire à celle que Tom avait actionnée devant la fausse entrée de ses quartiers. Je le rejoins, pétrie d’une honte secrète, mon écharpe et mes gilets écrasés entre mes bras. Une main sur la poignée, Sieur Wolf déclara alors, comme de rien et sans me regarder :
— Luce, votre Compagne vous a-t-elle expliqué toutes les conditions permettant d’accéder à un Clan ?
J’écarquillai les yeux avant d’acquiescer, sourcils dressés.
— Est… est-il vrai qu’appartenir à un Clan donne un avantage pour survivre aux Épreuves ? demandai-je d’une trop faible voix.
— Cela dépendrait de l’Épreuve.
Je me refusais à le regarder. Mon écharpe était réellement hideuse.
S’abaissant au niveau de mon oreille, il chuchota :
— Vous n’êtes et ne serez jamais obligée de rien. Nous ferons tout pour vous venir en aide, sans contrepartie. Étiez-vous tracassée à ce sujet ?
J’indiquai non de la tête.
— Luce… Je sens les mensonges. Ne pensez plus à tout cela d’ici à ce que nous sachions concrètement en quoi consistera l’Épreuve suivante.
Il ouvrit ensuite la porte. Impassible, Tom attendait de l’autre côté de la tapisserie dont il tenait déjà un pan relevé.
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