Voûte bleutée
Ombres gelées
L’entre-deux temps du printemps
Extrait de Souvenirs et atermoiements,
Sieur Lionel Jos,
Clan du Loup
Je marinais dans ma cuve d’eau fumante, consciente du temps qui passait, s’écoulait, bruissait… Je comptais. Trois quatrains complets. Je vivais dans ce monde depuis plus de douze semaines… La crainte d’être la cause de souffrances et d’inquiétudes dans mon monde ne cessait de me ronger. Je maudissais les brumes dans mes souvenirs. Et depuis mon dernier échange avec Armand, mon estomac se nouait à l’idée que certains, importants, m’aient peut-être été enlevés. N’avait-il pas laissé entendre que des faits lui étaient revenus derrière la porte neige ? Enfin, je culpabilisai. Étais-je un monstre quand je prenais plaisir à certains moments passés en ce monde ? Était-ce mal de m’émerveiller devant sa magie ? Du respect et du dévouement, sans concession, de tout un peuple humain envers la nature ? J’avais pourtant commencé à le haïr, cet endroit, à l’accuser de n’être que violent et barbare… Sous certains aspects, il l’était.
Et s’il ne l’était pas ? Si je me fourvoyais…
Le contexte, l’interprétation… Je me l’avouais, j’avais méjugé Maguiar. Son discours, dans ce labyrinthe de portes et de pièces… Son discours avait été … cohérent, correct.
— Mais farfelu, soufflai-je sur l’eau brûlante. Se choisir une femme sur base d’une vieille prophétie, non mais franchement…
Je soupirai, consciente de peut-être encore me tromper. Contexte et interprétation… Ce monde abritait la magie ; et si les prophéties y avaient leur place ?
Un jeu de coups sur le chambranle me prévint que Dana entrait dans mes quartiers. J’aimais son respect des convenances, celle-ci avait contribué à ce que je m’approprie ces deux pièces comme un chez-moi. Et si d’autres me déconcertaient voire m’agaçaient, je ne lui en tenais pas rigueur car je la jugeais d’un tempérament fort et carré mais juste et bienveillant. Ma Compagne de Château était en ce monde ce qui s’apparentait le plus à une amie.
— Luce ? m’interpella-t-elle à travers la porte de la salle d’eau. Tu as reçu du courrier. Correspondance bien menée, pérennité des amitiés. Puis-je te l’apporter ?
Je l’invitai à entrer et elle vint déposer un petit paquet sur une tablette attenante à la cuve. Elle ne s’attarda pas dans mes quartiers ; elle avait sa propre correspondance à traiter, son frère lui avait écrit. Elle était inquiète pour sa femme et leur premier enfant à naitre ; le dernier hiver s’était attardé si longuement que le Froid’os en avait emporté plus d’un dans leur lointain village. Elle avait espéré que la clé nouvellement acquise - que Wolf Storm avait offerte au Temple le soir de notre retour - apporterait un miracle similaire à l’envolée des parasites végétaux. Malheureusement, le cadeau lié à cette clé demeurait un mystère et le Froid’os ne s’était pas envolé. De lointaines cloches avaient sonné trois jours auparavant et un pigeon voyageur avaient porté de sombres nouvelles : le Froid’os avait vaincu trois âmes au cours d’une même nuit. L’une d’elle était une amie de Midine, la cuisinière du Château.
— Si seulement la Sphinx m’avait laissée choisir mon don, marmonnai-je sombrement.
Je me redressai dans ma cuve pour attraper la première lettre. Le pli datait de presque deux semaines ; les dernières chutes de neige avaient été si importantes que tout le monde était resté confiné plusieurs jours au sein du Château Lune. Les feux ne cessaient de ronfler pour maintenir une température décente dans les pièces habitées. Clô m’avait montré les réserves de bois du Château : un hangar dédié à maintenir triés et au sec des monticules invraisemblables renouvelés chaque année. On y trouvait diverses essences : celles qui brûlaient vite, celles qui chauffaient fort, celles qui donnaient les plus hautes flammes… Mystérieux, Clô m’avait indiqué un stock de bûches tortueuses qui donnaient des flammes vertes. Chaque essence avait son espace. Et dans chaque espace, le bois était rangé par taille et par année d’extraction, de la brindille fagotée dans des alvéoles de pierre aux troncs entassés contre un mur. Le serviteur au chapeau melon avait expliqué qu’on veillait à ne couper qu’une certaine quantité de bois par an ; la datation des récoltes évitait de brûler le jeune avant l’ancien.
— Nature respectée, nature préservée, marmonnai-je d’un ton amer en observant la parfaite calligraphie du pli envoyé par Ëreis :
Chère et lointaine Luce,
Comme je suis en joie pour toi ! Je sais, de notre Dame Perdelle, que tu n’as rien perdu au cours de ta traversée du Labyrinthe : cette nouvelle m’a soulagée d’un grand poids ! Et quel altruisme d’avoir usé d’un vœu pour sortir de ce terrible lieu la jeune Souimanga blessée et inconsciente ! Luce, je t’admire autant que Dame Isaïa. (Te rappelles-tu d’elle ? Notre jeune championne au tournoi de go. Nous avons noué une charmante amitié depuis ton départ mais elle a dû regagner ses terres.) Je t’en prie, relate-moi au mot près les énigmes de chaque Sphinx que tu as rencontrée !
Je grommelai en moi-même que cette tache était impossible tant leur façon de parler était laborieuse. Puis je souriais, entrainée par le ton léger de cette lettre.
Quelle joie que ce soit notre Reine qui ait remporté cette Épreuve en premier. Le Palais est en liesse bien qu’aucune fête n’ait eu lieu pour célébrer l’évènement.
Quelle joie également que ces voeux que notre Roi s’accorde à offrir. Je me permets de te partager qu’au contraire de certaines voix du Palais, je soutiens ton choix d’avoir dédié le tien à la Louve Douairière. Même si l’amie que je suis espère qu’une prochaine fois tu t’accorderas l’une ou l’autre faveur. Tu désirais tant découvrir notre marché, n’aurait-ce pas été une bonne occasion ?
Mais dis-moi encore, et pardonne ma curiosité, quel don cette seconde clé obtenue a prodigué sur les froides Terres des Loups ? Ta dernière lettre relatait ces ignobles parasites qui salissaient tout et que la première avait su éradiquer. Je me demande quelles autres merveilles ton courage a apporté à ce lieu désolé.
Pour terminer, je me permets de revenir avec cette question, car je nourris un souvenir si chaleureux de nos trop brèves journées ensemble : te plais-tu toujours là-bas ? Sache que Dame Perdelle ne me refuserait aucune invitation à ses frais. Je n’abuse jamais de ce privilège, mais pour toi, j’aurais plaisir à en faire usage. Il y a trop peu de jeunes femmes dans mon entourage qui se plaisent à lire et à dessiner, à se promener dans un parfait silence et sans se trémousser pour attirer quelque attention. Je suis certaine qu’à nous deux, nous passerions de bons moments.
Me concernant, j’ai décidé d’apprendre la linogravure. J’ai hâte. Dans ma prochaine lettre, je pourrai, je l’espère, t’envoyer l’une ou l’autre premières œuvres. Et pour terminer sur une note littéraire, tu trouveras au bas de ce pli quelques titres que j’aime beaucoup que, peut-être, tu sauras dénicher dans ton immense mais désordonnée bibliothèque.
Bien à toi et au plaisir de recevoir rapidement de tes nouvelles,
Dame Ëreis
Clan du Corbeau
Cazelain m’enjoindrait certainement de me méfier s’il lisait cette lettre. Entre d’innocentes phrases, elle me poussait à revenir vers le Palais et son Clan et cherchait à se renseigner sur les changements qui pouvaient avoir cours sur les lointaines terres des Loups. Comment devais-je considérer cette jeune femme ? Désirait-elle réellement mon amitié ou lui avait-on demandé d’en construire une avec moi ? Et si c’était là la vérité, dans quel but ?
Peut-être devrais-je décider quoi répondre avec l’aide de Cazelain…
Dans sa précédente lettre, la jeune Dame m’avait appris être la fille cadette du plus jeune frère de Dame Perdelle et n’avait accepté de venir vivre au service de l’ancienne Reine que dans le but de marquer son indépendance vis-à-vis de ses parents trop protecteurs. Elle espérait ainsi faire une rencontre amoureuse.
Cela sonne si vrai… Ce serait triste si ça n’était que mensonge.
Je troquai la lettre contre la suivante. Elle provenait du Clan de l’Ours.
Armand.
Le Géant me répondait enfin. J’avais écrit une brève missive à sa vieille Compagne. Puis une autre, à lui. J’avais tant hésité sur les mots. Ainsi qu’à les envoyer… Je redoutais sa réponse. J’éclatais le sceau de cire d’un pouce enragé : sur un fin papier froissé, une écriture irrégulière tentait de suivre d’imaginaires lignes droites. Le texte était bref :
À Luce.
Tu dis que ce Monde est beau, aussi, qu’y vivre en vaut la peine et qu’on peut choisir qui on est. Je suis heureux pour toi, car tu y crois. Tu te plais ici. Et c’est bien. Je pense aussi qu’on peut y être heureux. Mais je crois aussi qu’on est comme on est. C’est pour te dire que je suis désolé que je t’écris. Je t’ai mal parlé. Je sais que tu essayais de m’aider. Et tu essaies encore, alors que rien ne t’oblige à le faire. Je suis content que tu sois quelqu’un de bien. Je suis toujours content quand je rencontre des gens bien. Sofie aussi est une personne bien. Je parle beaucoup avec elle depuis mon retour chez les Ours, elle me comprend. Si un jour tu la vois, tu pourras lui dire que je pense ça d’elle ? Merci. Vis ta vie, Luce. Ne t’inquiète pas pour moi, mais pour toi. Je vais mieux. J’ai trouvé un chemin qui me convient.
Sieur Armand
Clan de l’Ours
— Merde. C’est bien ou pas cette lettre ?
Je froissai le pli de frustration puis le relus, deux fois.
J’imagine que oui…
Je n’osai imaginer ce qu’il avait dû endurer, enfant, pour autant paniquer à l’idée de devenir parent… Pour ma part… Je soupirai, un fantôme de sourire en coin.
Armand ne me relançait pas. Devais-je encore lui écrire ? En avais-je envie ? J’avais mal au cœur pour lui, mais en même temps… il avait rapporté que ces femmes lui avaient proposé une contraception qu’il avait lui-même refusée. Que s’était-il imaginé ? Mais en même temps… lorsque je songeais à cet échange malaisant dans la galerie des tableaux de la Maison Ruche des Abeilles… il semblait gauche sur le sujet de l’intimité. Non pas que moi-même j’y étais bien ancré.
Je me déciderai plus tard, fuis-je en passant à la troisième lettre :
Ma très chère Luce,
Nous nous sommes manquées à la suite de notre échappée de ce terrible Labyrinthe. Quand viendras-tu me visiter au Château Souterrain des Lézards ? Ce lieu inouï n’attend que toi. Ton jeune Sieur Loup me semble parfait pour te servir de chaperon. Ta date sera mienne.
Dame Satya
Clan du Lézard
Les yeux ronds, je gloussai dans mon eau toujours aussi chaude.
Je ne sais dire si elle est déconnectée ou autrement connectée. Mais si ce qu’elle veut réellement est ce que je pense… elle a de la suite dans les idées.
— Mais hors de question de lui répondre, pouffai-je en jetant le pli sur le côté.
Je souris en avisant le sceau du Clan Souimanga sur la missive suivante :
Lettre à Luce
(Je te préviens, ceci est la première que j’écris à quelqu’un.)
Je suis triste et honteuse que nous n’ayons eu le temps de nous parler après l’Épreuve. Je te dois un mois de vie, mais cela aurait pu être plus. Si j’avais repris connaissance, si j’avais échoué à l’énigme suivante… La nuit, j’en cauchemarde encore.
Mon Protecteur me demande de t’écrire ceci : si un jour notre Clan peut t’être utile, il se mettra à ta disposition en gage de remerciement.
Il en est de même pour moi. Merci, Luce.
Je te donne déjà rendez-vous à la prochaine Épreuve. Marchons encore ensemble si nous le pouvons. Et je te partage à son sujet le conseil des miens : attends-toi à vivre une Épreuve basée sur la force physique. Nos sages ont perçu ce murmure : “une danse qui se réaccorde dans les atouts sollicités. » Il y a d’abord eu les Bêtes (physique), puis l’Esprit de la Rivière (mental), puis les Sphinx (mental). La prochaine Épreuve remettra le physique à l’honneur. Je pars chaque jour m’entrainer dans le désert. J’espère que tu peux en faire autant dans les neiges qui recouvrent en ce moment les terres des Loups.
Pour terminer, voici quelques nouvelles de nos compatriotes d’ancien monde glanées par mon Compagnon de Château :
Toi, Émée, Aryane et Adam êtes les seuls à avoir remporté un don de l’Esprit de la Rivière. Les autres ont usé de leur unique vœu pour s’échapper, s’ils ne se sont enfuis par la sortie. Émée et Adam ont reçu deux clés chacun. (Je m’en veux terriblement de n’avoir rien ramené à mes terres d’accueil… Ils ont tout même gagné une obligation du Clan des Abeilles. Deirdre… Deirdre est toujours capable de voir… bien que ce ne soit plus par ses yeux. La Sphinx les a gardés. Elle s’est jouée de mes mots… Mais ne sois pas inquiète pour Deirdre, elle m’a écrit qu’elle se portait bien.)
Savais-tu qu’Émée a reçu plusieurs invitations d’intégrer des Clans ? Elle les refuse toutes. J’imagine qu’elle est bien traitée dans la Maison du Lièvre, en tout cas je le lui souhaite.
Je sais qu’Armand et Warner ont cédé des choses aux Sphinx rencontrées dans le Labyrinthe, mais j’ignore lesquelles. Kaden est sorti par l’intervention de Satya. Ils étaient couverts de coupures. Elle l’a invité à le rejoindre au Clan du Lézard. J’espère qu’il sera mieux que là où il était. Il a raconté que Warner a tenté de passer en force au travers du feuillage, à l’aide d’une lame. Ceci explique l’explosion que nous avons tous subie.
Je fis une pause dans ma lecture. Je ne m’étais plus inquiétée pour Deirdre depuis que Wolf Storm m’avait assuré qu’elle se portait bien. Mais était-ce vraiment le cas ? Comment pouvait-elle voir si elle n’avait plus ses yeux ? La nuit, quand me revenaient son visage ensanglanté et ses paupières partiellement refermées sur le vide, le froid me gagnait tout entière. Je m’étais persuadée que le vœu d’Awa avait contrecarré la Sphinx… À quoi ressemblait aujourd’hui le flamboyant visage de Deirdre ? Je déglutis, impuissante. Quand à Warner… j’imaginais trop bien cet homme si fermé au surréalisme ambiant ne pas prendre les menaces de vendetta végétale au sérieux - sans doute n’avait-il jamais lu La Vestale de Satan… Accepterait-il les conseils à venir désormais ? Qu’en était-il de sa colère ? En parlant de colère, il y avait celle que m’inspirait encore ce Kaden, peut-être à tort… Je persistais à le baptiser Dreadlocks dans mes pensées. Je repensai à ce feulement sauvage qu’il avait adressé à Adam… Le contact de Satya lui ferait peut-être du bien. Elle n’y faisait pas allusion dans sa lettre. Cette femme m’était illisible.
— C’est une bonne chose qu’ils soient ensembles. Enfin je crois.
La suite de la lettre dépeignait en quelques lignes le quotidien bien rempli et plutôt studieux de la jeune Souimanga, me confortant dans cette idée qu’elle était bien tombée et qu’à l’instar d’Adam et Émée, elle ne remettait pas en cause sa vie en ce monde.
Je m’extirpai de ma cuve fumante pour m’enrouler dans un essuie écru, doux et épais - un des cadeaux de Cazelain - puis je trottai jusqu’à ma cheminée où un feu brûlait sur un volumineux tas de galets. Je me tournai vers ma causeuse où ma tenue m’attendait ; hors de question de me changer ailleurs que devant les flammes, il faisait trop froid. En enfilant mes multiples couches dont une sorte d’épais fuseau était ma pièce préférée, je songeai à quelques faits qui s’entremêlaient ou non : Adam qui ne m’avait pas encore écrit ; Eryn, Pas Martial, Armand, Satya, bientôt Awa… déjà tous des Dames et Sieurs ; une Épreuve basée sur la force physique ; appartenir à un Clan qui serait un avantage…
Oui, mais appartenir tout de suite à un Clan nécessiterait de…
J’attrapai une brindille et la jetai dans les flammes où je la regardai s’embraser.
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