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II. Plongée en eaux libres

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article 904
Par Chablaj

Vacances estivales en famille ; la famille, la famille… c’est-à-dire deux parents névrosés et deux enfants adultes ou presque, en vacances ensemble, comme toujours, puisque chez nous c’est ce que l’on fait. Les enfants aiment la plongée sous-marine, d’ailleurs tout l’argent de poche de l’année y passe. Il y a un club de plongée, justement, dans ce village couché contre le littoral breton, l’eau est froide et trouble, mais il y a des choses à voir par ici, des épaves, de la végétation aquatique, et les langoustes sont revenues. La fille a dix-huit ans, elle vient de vivre (pense-t-elle) son premier rapport sexuel hétérosexuel, mais ce n’était pas satisfaisant, loin de là, et la libido, qui elle est forte, qui hurle et s’agite à l’intérieur de ses entrailles depuis des années, la libido n’a pas dit son dernier mot.

Elle passe le niveau trois du CMAS, c’est une grosse étape, il s’agit de devenir autonome en plongée sous-marine, sport de détente et de danger tout à la fois. Son professeur de plongée est un trentenaire buriné, tout en muscles longs et souples, un corps sec et tendu comme un arc, un air narquois au coin des lèvres, beaucoup de douceur et de gentillesse aussi, un peu d’humour, de l’émerveillement sincère et constamment renouvelé pour son métier, de la désillusion sur le monde aussi, un cynisme sous la surface, une vie qui n’a pas toujours été tendre ; tout ça, dans une voix et une démarche, une attitude qui n’est pas si nonchalante, et un désir commun, partagé, non-dit, qui grandit jour après jour entre eux. Les numéros de téléphone sont échangés, ils parlent, beaucoup, même quand il ne s’agit pas de plongée, même à des heures qui ne sont plus celles des liens professionnels. Le désir est dit, finalement. Au bout des quatre mains sur les claviers, les mains hésitent, au même moment, les coeurs battent, les lèvres brûlent de le dire, faut-il le dire, c’est lui qui franchit la ligne le premier, mais elle se jette immédiatement après lui. Le désir est dit et les corps ont soif de vivre ce qui est désormais su et partagé. Ils se découvrent une première fois au local du club de plongée, un soir, quand tous les autres sont partis, dans la grande salle carrelée des douches communes. Elle a ses règles, abondantes, elle panique, lui tente de la rassurer, ça fonctionne, un peu. Ils s’organisent, elle passe la nuit chez lui un soir, prétextant je ne sais quoi auprès de ses parents. Ils fument, ils écoutent de la musique, ils continuent de s’explorer, elle prétend avoir une expérience qu’elle ne possède pas, est troublée par le désir de l’autre, le désir entier pour une chose, elle, qu’elle ne considère pas, qu’elle a passé sa vie à maltraiter.

Les vacances touchent à leur fin, une semaine est passée ailleurs sur la côte, les parents ont découvert le pot aux roses et en sont choqués, meurtris, mécontents, tentent de dissuader la jeune fille de cette relation avec un homme plus âgé, si différent dans son être de ce à quoi ils ont l’habitude, en plus (les dreadlocks et les bourgeois ne font fameusement pas bon ménage). Elle avorte la semaine ailleurs pour retourner chez lui, encore un soir, encore une nuit, avant de partir loin, loin dans un autre pays pour ses études à la rentrée de septembre. Ironie, ou non, un autre professeur de plongée lui propose un baiser sous-marin au cours des mêmes vacances, elle refuse.

Elle prend le train, le dernier matin, pour rentrer un temps court chez ses parents avant de s’envoler pour des contrées plus nordiques. Ils continuent de s’écrire, chaque jour, elle écoute sa musique, il écoute la sienne. Les rapports avec les parents sont froids. Elle ne réfléchit pas, elle est immergée dans son propre désir et dans celui de l’autre. Ce qu’ils veulent vraiment, chacun, elle ne le sait pas.

Les messages s’espacent, surtout de son fait à elle. Trois semaines plus tard, ou cinq, peut-être, dans un autre pays, elle reçoit un long mail de cet homme qu’elle a connu il n’y pas si longtemps, et qu’elle a déjà presque oublié. Lui est amoureux, c’est ce qu’il dit, même s’il dit aussi que c’est déraisonnable, et que ce n’est pas vraiment le cas. Elle est passé à autre chose. Sa vie est si pleine de nouvelles rencontres, d’un nouvel environnement si riche, elle est libre, loin de ses parents et de leurs injonctions, loin de la France qu’elle s’est mise à haïr, et cet homme, cet homme-là, il est loin, lui aussi. Elle lui écrit en retour, elle dit qu’elle a tourné la page, elle se fait grand seigneur, elle a eu honte, des années plus tard, de cette fatuité qu’elle ressentait dans ce moment-là, de ce pouvoir qu’elle s’étonnait de désormais détenir. Et en même temps, pouvait-on s’attendre à autre chose de sa part, elle si jeune, réprimée jusque-là, qui rêvait d’épanouissement et de vivre fort une vie qu’elle n’avait jamais pu choisir auparavant ?

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