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I. Balbutiements

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Par Chablaj

Je pense au sexe, à la chair, à mon corps, à mon désir – pas mon plaisir, puisque je ne l’ai pas encore véritablement connu. J’ai vingt-sept ans, nous sommes en poisson et passons bientôt en bélier, signe de ma lune, de mon corps intime, de mes blessures et de mon coeur. J’ai décidé de dresser le tableau de ma vie sexuelle jusqu’aujourd’hui, de le laisser derrière moi, et d’entamer un jour nouveau pour ma chair que je veux aimer.

À six ans, mon amie Retta et moi sommes inséparables, elle est la meneuse, je suis la timide suiveuse, et pourtant je suis affirmée et parfois même excentrique ; pourtant, avec Retta, j’acquiesce. Nous jouons souvent au Papa et à la Maman, elle est autoritairement la mère et moi toujours l’homme, le second choix. Je préférerais être femme aussi, mais je tais mon désir d’exister afin de vivre mon désir, puisque Retta et moi nous embrassons allongées sur son lit après notre mariage. J’y prends grand plaisir, discrètement ; elle affirme que « c’est dégoûtant » mais comme c’est ce que font les vrais adultes, c’est ce qu’il faut faire. Moi je suis ravie que ça soit ce que font les adultes et que c’était ce qu’il fallait faire, jamais je n’ai été si heureuse d’acquiescer. Je n’ai jamais su ce que Retta a réellement pensé et ressenti lors de ces jeux et de ces expériences, ni ce qu’elle en pense aujourd’hui : nous n’en avons jamais reparlé, et nous ne nous côtoyons guère plus. Enfin, nos mères nous ont surprises en plein baiser sur le lit, et ce fut la fin des jeux de corps. Ce fut tout pour dix ans.

Dix ans après, « premier baiser » au club de boxe avec un garçon dégoulinant de sueur, de quelques cinq ou six ans mon ainé, que je ne désire pas du tout, c’est absolument clair ; j’ai accepté au début, j’étais heureuse qu’on me témoigne enfin du désir, que moi aussi je puisse dire « j’ai embrassé » ou « j’ai été embrassée ». J’ai mis le frein très rapidement, quand il m’a posé la main sur son pénis dur et commencé à m’agripper de partout avec les siennes. Je suis partie en courant, et ç’en est resté là.

L’année d’après, un vague copain, un éphèbe désinvolte pour une courte relation sans conviction, beaucoup d’embrassades avec beaucoup de lèvres, de salives, de langues, de mains, de corps moulés l’un sur l’autre, affreusement affamés, pas vraiment l’un de l’autre mais en général. Une vague tentative semi-vêtue de consommation s’est soldée par un échec sans surprise, et une rupture sans émotion. Dans les fêtes du lycée, beaucoup de baisers - des « pelles » - avec quelques filles, qui voulaient embrasser une fille pour voir ; moi je voulais embrasser des filles mais je n’osais pas le montrer. À quel point le savait-on, s’en fichait-on, je ne le sais pas. Mes rêves étaient peuplés de Blair, la seule fille ouvertement lesbienne que je connaissais, cheveux courts, treillis, punk irlandais sur le MP3, j’en avais le coeur qui s’enfonçait dans ma poitrine quand je la voyais passer, il s’arrêtait sourdement. Dans mes rêves je lui faisais des massages, et les massages devenaient des étreintes, des corps à corps brûlants, des extases foudroyantes. Même si je ne m’étais jamais vraiment (c’est-à-dire consciemment) masturbée, mis à part de très réelles expérimentations avec des bâtons de colle UHU et une figurine de princesse en plastique – ironie du sort – dans les nuits de mon enfance, mes désirs, dans mes rêves, étaient rencontrés par ceux d’une autre. Dans la vie, elle ne pouvait qu’être consciente de l’effet qu’elle produisait sur moi et jouer avec l’admiration béate que je montrais envers elle, sans que nous n’en parlions une seule fois, je crois. Elle embrassait une fille dans les escaliers du lycée, une jolie brune très fille, populaire, pour laquelle elle avait plaqué sa précédente copine, une blonde timide. Blair bourreau des coeurs me faisait des clins d’oeil quand je passais. Elle a quitté le lycée deux ans avant moi, je ne l’ai jamais revue depuis.

Mon premier grand désir, c’était une fille de ma classe, les deux dernières années, Paula. Elle était belle et anglaise, elle avait cette attitude aristocratique et légèrement arrogante qui n’a jamais cessé de me faire beaucoup d’effet, arrogance de l’assurance – d’une assurance de surface, du moins. Elle aussi, elle surtout devait savoir que je la désirais et l’idolâtrais. Pourquoi n’ai-je pas osé lui dire, lui demander de l’embrasser ? Ma vie aurait pris un tout autre cours. Je n’étais pas de ses amis, et pourtant, du haut de son cool sans effort et sans limite, elle choisissait assez souvent de venir s’asseoir à côté de moi, je buvais ses paroles, sans détenir la moindre idée de ce qu’elle pouvait bien ressentir envers les miennes. Elle devait voir un peu en moi ce que je connais chaque jour un peu plus aujourd’hui, sans doute, mais qui était presque complètement étouffé par mon malaise social et mon insécurité de l’époque. Un baiser, qui aurait sans doute été partagé et mû par des désirs réciproques (comment je l’ai su plus tard, qu’elle aimait aussi les filles, et peut-être moi, je ne sais plus), aurait changé ma vie. Où que l’on aille de là, même nulle part, peu importe. Enfin, ça ne s’est jamais fait. J’ai eu des vagues de réminiscences, de regrets, plusieurs fois par la suite, à quelques années d’intervalle, je l’ai contactée après avoir trop bu, je me suis fait des films ; enfin, rien n’en est advenu. Elle avait des tâches de rousseur, la belle aristocrate, et la voix grave, et je crois qu’elle était malheureuse, comme moi, mais de cette manière où vu de l’extérieur, ça paraît cool. Elle avait des fardeaux que je sentais sans connaître, elle se droguait déjà beaucoup, je crois. Elle non plus, aucune idée de ce qu’elle est devenue.

Ma « première fois », c’est-à-dire la première fois qu’un homme a inséré son membre dans mon vagin, l’a bougé dedans, et a éjaculé, c’était l’été de mes dix-huit ans, à la piscine où je nageais tous les jours pour rééduquer mon genou récemment opéré. Il était maître-nageur, métis, mon âge, beau dans le style boutonneux et macho. En vérité je ne sais pas vraiment qui il était. En tout et pour tout, nous avons diné au Quick et nous sommes promenés une fois ensemble, et il m’a prise dans l’infirmerie de la piscine quelques temps après. Ejaculé, parti, jamais revu. Je me souviens que je n’ai rien senti, ou plutôt rien ressenti, en dépit de la taille importante de sa verge, c’était vague et vide, j’étais indifférente. Aucun désir, mais là encore, il fallait le faire pour briser la glace (laquelle ? Celle de l’idée de normalité forgée par les dires de nos pairs?). Panique autour de la pilule du lendemain, puisqu’il n’y avait eu aucune protection d’aucune sorte, une amie me l’a achetée rapidement avant que je ne parte en vacances avec ma famille tôt le lendemain.

La glace était brisée. Je pouvais plaire, et plaisais, aux hommes. Le second, je le désirais.

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